La venue récente de Léon XIV en France a rappelé combien un homme peut encore déplacer les foules et susciter la ferveur. Deux mille ans après sa mort, le message de Jésus continue lui aussi de faire réagir, chez les croyants comme chez les non-croyants. Mais que sait-on vraiment de l’homme de Nazareth ? Était-il le Messie annoncé par le prophète Isaïe, un charlatan, un agitateur politico-religieux, … ?
Avec Le Roman de Jésus, paru chez Glénat, Jean-Charles Kraehn s’empare avec talent de ces questions et propose une relecture personnelle et romanesque, nourrie des textes bibliques et des sources historiques. Au terme de six années de travail, l’auteur livre une fresque impressionnante de plus de 350 pages qui privilégie l’homme, son époque et les rencontres qui ont façonné son destin.
Jean-Charles Kraehn n’est pas un auteur tout à fait comme les autres pour moi. Les premiers tomes des Aigles décapitées, dans la belle collection Vécu de Glénat, comptent parmi mes grands souvenirs de lecture et ont largement contribué à nourrir ma passion pour la bande dessinée historique. Autant dire que j’attendais cet album avec une impatience particulière, à la fois heureux de retrouver cet auteur et curieux de le découvrir sur un terrain nouveau et délicat.
Une fresque monumentale : les principaux points de passage du récit
Tâche difficile ici : résumer les 360 pages de ce roman graphique sans être exhaustif ni trop en dévoiler.
Dans la Galilée du Ier siècle, sous domination romaine, Yeshua grandit dans un contexte difficile, marqué par la violence, les injustices et les tensions religieuses. Sa naissance, qui fait peser sur sa mère Myriam (Marie) un soupçon d’adultère, jette une ombre sur ses origines. Il travaille comme charpentier aux côtés de son père Yosef, tout en développant très tôt un goût prononcé pour l’étude des Écritures et la controverse. Curieux et doté d’un esprit vif, il aime questionner les textes et confronter les points de vue.
À l’âge adulte, il choisit l’errance plutôt que la vie sédentaire qui lui semble promise. Jean-Charles Kraehn imagine Yeshua partir pour un long voyage de dix ans autour de la Méditerranée. Il y rencontre des philosophes, des médecins et des penseurs, découvre d’autres cultures et confronte ses connaissances à celles des peuples qu’il côtoie, de l’Égypte à Antioche.
De retour en Judée, ses retrouvailles avec son cousin Johanan, le Baptiseur, marquent un tournant. La vie publique de Yeshua, telle qu’elle nous est racontée dans les Évangiles, commence alors. Il enseigne, baptise et guérit. Sa parole attire bientôt les foules, tandis que ses disciples contribuent à diffuser son message. Certains voient en lui un prophète, d’autres un maître, voire le Messie annoncé.
Mais cette influence grandissante, renforcée par les guérisons et les miracles qui se multiplient, inquiète les autorités religieuses, notamment les membres du Sanhédrin, la principale instance religieuse et judiciaire juive, qui tentent d’alerter les autorités romaines. Dans une région où les tensions politiques et les attentes populaires menacent à tout moment de déboucher sur une révolte, le destin de Yeshua de Nazareth va désormais se jouer à Jérusalem, à l’approche de la Pessa’h, la Pâque juive.
La démarche de l’auteur
Autant le dire tout de suite, Jean-Charles Kraehn ne cherche pas à trancher cette question qui traverse les siècles : qui était vraiment Jésus ? Dans son introduction, l’auteur se présente comme agnostique, sans que cela l’empêche de dialoguer avec des croyants. La préface est signée Frédéric Lenoir, sociologue et philosophe, tandis que la postface est écrite par Dominique Lebrun, archevêque de Rouen et ami d’enfance de Jean-Charles Kraehn. Deux regards différents qui éclairent la démarche de l’auteur. Celui-ci ne cherche ni à défendre à tout prix l’idée d’un Jésus fils de Dieu, ni à nier cette dimension. Il propose avant tout une interprétation personnelle, à la croisée de la recherche historique et de la fiction, qui laisse toute sa place au mystère.
L’histoire au service du récit
Pour construire son récit, Jean-Charles Kraehn s’appuie en partie sur les recherches historiques qu’il interroge et confronte. Il relève ainsi plusieurs difficultés d’interprétation et propose parfois ses propres hypothèses.
Au moment de la naissance de Jésus, le recensement évoqué dans l’Évangile de Luc poserait, par exemple, un problème chronologique, puisqu’il aurait eu lieu après la période traditionnellement retenue pour la naissance de Jésus. Il ne pourrait donc expliquer le déplacement de Myriam et Yosef vers Jérusalem. Selon l’auteur, le couple se serait plutôt rendu à Jérusalem pour accomplir au Temple des rites d’holocauste et d’expiation. Mais la ville est bondée à l’occasion de Hanoucca et ils doivent se contenter d’un hébergement sommaire, dans une simple étable à Bethléem.

De même, la présence des foules qui suivent Yeshua pourrait s’expliquer en partie par le calendrier religieux. Tous les sept ans, l’année sabbatique prévoit en effet de laisser les terres en repos et de suspendre les semailles. Dans une société largement paysanne, cette interruption des travaux agricoles aurait pu libérer du temps pour écouter son enseignement.
Enfin, pour établir la chronologie de la Passion de Jésus, l’auteur s’inspire notamment des travaux de l’historien américain James Tabor, spécialiste des origines du christianisme. Selon cette hypothèse, Yeshua aurait été arrêté le mercredi 13 du mois de nissan, puis crucifié le lendemain, jeudi 14. Le vendredi aurait alors constitué un jour de sabbat supplémentaire, avant le sabbat hebdomadaire du samedi. Cette succession de jours particuliers permettrait d’expliquer la formule biblique selon laquelle Jésus serait revenu des morts « le troisième jour ».
Les notes historiques et bibliques proposées en fin d’ouvrage, particulièrement intéressantes, viennent éclairer les choix de l’auteur et les références qui nourrissent son récit.
Des Évangiles revisités avec malice
De la Galilée à la Judée, de Bethléem à Jérusalem, le récit traverse les lieux et croise les figures familières des Évangiles. De Té’oma (Thomas) à Judas, de Marie-Madeleine à Lazare, de Caïphe à Hérode Antipas, Jean-Charles Kraehn compose une véritable fresque dont les textes bibliques constituent le véritable fil conducteur. Les nombreuses références à l’Ancien et au Nouveau Testament nourrissent le récit sans l’alourdir.
Mais l’auteur sait aussi s’en détacher avec une liberté qui n’exclut jamais le souci de cohérence. Ainsi, avec talent et malice, Jean-Charles Kraehn propose une version souvent plus « terre à terre » de la vie de Jésus, dans laquelle certaines situations, certains miracles et certaines guérisons trouvent des explications parfaitement rationnelles. À Cana, le vin aurait simplement été coupé avec de l’eau, faute de réserves suffisantes et parce qu’il était trop épais. Bartimée, l’aveugle mendiant, se serait quant à lui couvert les yeux de croûtes de terre pour mieux attirer la compassion des passants.
Loin de se limiter aux miracles, cette relecture s’intéresse aussi aux rapports de force politiques et religieux. Alors que les foules acclament Yeshua depuis plusieurs mois, leur hostilité soudaine devant Ponce Pilate peut surprendre. L’auteur l’explique par l’influence des prêtres du Temple, notamment Annas, qui auraient mobilisé et manipulé la foule pour réclamer sa mise à mort.
Yeshua, la foi sans l’aveuglement
Ce roman nous propose un Yeshua particulièrement attachant, à la fois ancré dans son époque, mais aussi étonnamment rebelle.
Sa relation au divin est centrale et s’inscrit dans les traditions juives de son époque. Dès son plus jeune âge, Yeshua s’adresse à Dieu dans ses prières en l’appelant Adonaï, tandis qu’il emploie Hashem dans la conversation. Ces deux appellations témoignent d’une tradition de respect qui évite de prononcer le nom divin YHWH, généralement transcrit Yahvé. Mais si Yeshua reste attaché aux traditions, il s’en prend aux religieux qui confondent respect de la Loi et absence de discernement. Il critique notamment les attitudes de certains pharisiens, sadducéens et responsables du Temple, sans pour autant rejeter les traditions elles-mêmes. Il refuse de les appliquer aveuglément et recourt volontiers aux paraboles pour faire entendre son message sans heurter frontalement les plus pieux. « Que celui qui a des oreilles pour entendre entende » : cette formule, qu’il répète à plusieurs reprises, résume bien sa manière d’inviter chacun à réfléchir plutôt qu’à accepter aveuglément. Sa critique de l’hypocrisie religieuse se fait parfois acerbe : « Quelle importance quand vous autres, hypocrites, nettoyez l’extérieur du plat, mais remplissez l’intérieur d’avidité et de méchanceté ? Insensés ! Celui qui a créé l’extérieur n’a-t-il pas aussi créé l’intérieur ? »
Curieux, ouvert d’esprit et amateur de débats, Yeshua s’intéresse aux autres autant qu’au monde qui l’entoure. Pour Jean-Charles Kraehn, il apprend auprès de ses parents, la douce Myriam et le sage Yosef, mais aussi auprès du hazzan de la synagogue, puis d’un thérapeute nommé Thémistocle, rencontré à Césarée. Ses voyages chez les « Gentils », autrement dit les non-Juifs, lui ouvrent également de nouveaux horizons. Il y découvre notamment les récits d’Homère et les théories d’Ératosthène. Loin de détenir d’emblée toutes les réponses, il se construit au contact des autres, doute et remet parfois en question ses propres certitudes. Prédicateur, guérisseur (ou plutôt thérapeute) et homme de terrain, Yeshua tend ainsi la main aux pauvres, aux femmes adultères, aux Samaritains et même aux païens. Il s’intéresse à tous ceux que les observateurs les plus stricts de la Loi méprisent, jugent impurs ou tiennent à l’écart. C’est aussi ce regard porté sur les exclus qui rend ce Yeshua si profondément humain.
Un dessin expressif au service du récit
Le dessin contribue pleinement à la réussite de l’album. Le trait léger et expressif de Jean-Charles Kraehn donne vie aux personnages et surtout à leurs émotions : la stupéfaction, la colère, l’étonnement, la joie, la peur, le doute ou encore l’apaisement. Les décors, simples et efficaces, nous plongent dans les paysages de la Méditerranée antique. Le soin apporté aux lieux comme aux visages donne toute sa richesse à cette fresque, portée par un découpage dynamique qui maintient l’intérêt tout au long des 360 pages !
Les belles et douces couleurs de Patricia Jambers accompagnent le dessin de Jean-Charles Kraehn, avec qui elle collabore depuis de nombreuses années, déjà à l’époque des premiers tomes des Aigles décapitées. Une complicité de longue date qui se retrouve dans l’harmonie de cet album.

Un Jésus à hauteur d’homme, entre histoire et mystère
Avec Le Roman de Jésus, Jean-Charles Kraehn a donc réussi à avancer sur une ligne de crête délicate, entre recherche historique, liberté romanesque et ouverture au mystère, sans chercher à défendre une foi ni à la déconstruire. Il nous présente avant tout un Jésus à hauteur d’homme, curieux, accessible et profondément humain. Une démarche qui convainc Frédéric Lenoir, dont la préface souligne que, grâce à l’auteur, « l’Homme de Nazareth retrouve une proximité bouleversante ». Dans la postface, Monseigneur Dominique Lebrun évoque lui aussi un Jésus « découvrant le monde et la vie, apprenant sans cesse, aimant l’humanité plus que tout ». Deux regards différents qui se rejoignent pour saluer la même réussite : donner vie à un personnage familier tout en préservant sa part de mystère.
En privilégiant l’homme plutôt que le dogme, l’album propose une porte d’entrée accessible à ceux qui connaissent peu la vie de Jésus, tout en offrant aux lecteurs familiers des Évangiles le plaisir de repérer les libertés prises avec les textes et d’en apprécier la malice.
L’album trouvera toute sa place dans les CDI des établissements scolaires où il pourra offrir aux élèves un éclairage original sur les textes bibliques, les débuts du christianisme, le contexte politico-religieux complexe de cette époque.
Retrouver Jean-Charles Kraehn et le voir s’emparer d’un sujet aussi délicat avec autant de liberté et de respect a été un vrai plaisir. Grâce à son talent de conteur, cette fresque remarquable rappelle que, derrière les croyances ou même la foi, il y a toujours une histoire à raconter et un homme à découvrir.



