Le siège de Leningrad peut être considéré comme une des plus grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale et ceci sous plusieurs angles. En 1941 Leningrad est la 2ème plus grande métropole d’URSS mais aussi la 7ème mondiale avec 3.2 millions d’habitants. Ce siège de quasiment 3 ans en fait le plus long de l’époque contemporaine. Ce blocus aura également un bilan humain considérable avec un million de civils morts auxquels il faut ajouter un million de combattants. Cet événement historique résume bien la politique de violence de masse et d’anéantissement des Nazis, bien au-delà en pertes humaines des bombardements des villes allemandes par les Alliés ou les destructions nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki. Il s’agit donc bien d’une tragédie humaine.
Et pourtant, pendant des décennies, l’Histoire officielle soviétique a métamorphosé ce drame en épopée héroïque. Dans la lignée de la « Grande guerre patriotique » qui atteint son apogée sous Brejnev avec un regain sous Poutine, Leningrad ne pourra être qu’exploits, endurance et abnégation, bref une légende dorée qui passera sous silence les souffrances des civils. Ce récit idyllique sera repris par les historiens occidentaux.
Dès lors comment écrire une histoire factuelle, loin du récit canonique soviétique et post-soviétique ? L’auteur s’appuie sur les journaux personnels des « blokadniki », ces Léningradois qui ont directement subi le siège de l’armée allemande. Après des années de prospection dans les centres d’archives de Saint-Pétersbourg, l’actuelle Leningrad, puisque rien n’est centralisé, ni listé, l’auteur a pu recenser 450 journaux personnels. Ils permettent de donner jour aux épreuves concrètes, charnelles ou psychologiques, des assiégés (la faim, le froid, l’enferment, la mort de masse mais aussi la coercition du régime stalinien). Ce livre s’appuiera aussi sur les avancées historiques dans les domaines politiques, militaires, administratifs ou médiatiques.
En croisant les informations venues d’en haut et les perceptions personnelles, l’auteur en viendra à déconstruire l’histoire officielle en s’appuyant sur une micro-histoire, plus sociale, qui porte la voix des assiégés. Sarah Gruszka évoquera des dizaines de témoignages mais se concentrera plutôt sur trois d’entre eux : Léna Moukhina, une adolescente et celui des époux Kraïski, Alekseï, un écrivain méconnu qui mourra de faim et sa femme Elizaveta qui en reprendra le fil après la mort de son époux.
Leningrad et l’URSS à la veille de la guerre
L’attaque de l’URSS par l’armée allemande du 22 juin 1941 ne prendra pas tout le monde par surprise. Beaucoup de Soviétiques pressentent un conflit imminent sans en appréhender l’ennemi exact. En effet la propagande stalinienne oscille entre antifascisme et rapprochement avec l’Allemagne nazie depuis plusieurs années jusqu’au pacte germano-soviétique signé le 23 août 1939 et valable pour dix ans. Cet accord permet de réduire l’isolement soviétique sur la scène diplomatique mais aussi de gagner du temps après les purges qui ont décapité l’Armée rouge dans les années 1930. Le protocole secret de cet accord autorisera l’URSS à annexer certains pays voisins comme la Pologne orientale ou les pays baltes. Staline pense que l’Allemagne sera longtemps occupée face au front occidental contre les Franco-britanniques, le temps de relancer la production d’armement et de fortifier les frontières d’ici …1942. De même la difficulté soviétique à vaincre la Finlande en novembre 1939-mars 1940 a mis au grand jour sa faiblesse militaire : l’impréparation des troupes, l’inexpérience du commandement et la mauvaise logistique, ce qui illusionnera Hitler sur les carences militaires soviétiques qui le pousseront à croire à une victoire allemande en seulement cinq mois.
On ne peut pas dire que l’URSS ait connu une période plus pacifique avant 1941 : la Première Guerre mondiale, la guerre civile entre Rouges et Blancs entre 1917 et 1921, la collectivisation forcée des terres, la pression sociale due à la planification industrielle, la famine de 1932-1933 et la Grande Terreur de 1937-1938 qui a fait disparaître 850 000 personnes ont laissé de profondes traces sur les relations sociales et les consciences. Certains témoins, surtout dans l’intelligentsia, voient l’arrivée allemande comme une libération du joug stalinien. Une législation punitive entre 1938 et 1940 durcit les conditions de travail en allongeant le temps de travail à huit heures par jour et six jours sur sept et criminalise les supposées déviances comme l’absentéisme : le mécontentement social gronde à la veille de la guerre. La militarisation de l’économie et l’échec de la collectivisation des terres provoquent un rationnement alimentaire dès le début des années 1930.
Dès 1939-1940, Leningrad se retrouve aux premières loges de l’invasion de la Finlande comme arsenal et base arrière de l’Armée rouge. Déjà des pénuries alimentaires et énergétiques sont présentes, ce qui n’est pas sans générer une montée du mécontentement politique parmi la population.
De l’invasion de l’URSS à l’encerclement de Leningrad (22 juin 1941-8 septembre 1941)
Au lendemain de l’invasion allemande qui surprend Staline, les autorités sont obligées d’annoncer aux Léningradois incrédules la prise rapide de villes importantes comme Kiev. La mobilisation générale des hommes est décrétée (étendue aux femmes en 1942). Le travail est rendu obligatoire pour tous les hommes entre 15 et 50 ans, pour les femmes entre 16 et 45 ans. Les autorités soviétiques y adjoignent des milices populaires, officiellement composées de volontaires mais en fait obligatoires, auxquelles certains essaient de se soustraire : elles sont envoyées au front avec un équipement sommaire, voire absent. En ce début de guerre, les Léningradois sont assez optimistes : ils sont à 850 km du front, tout fonctionne normalement et la propagande a vanté l’infaillibilité de l’Armée rouge. Pourtant, progressivement, devant les pertes territoriales éclairs, ils se rendent compte de l’impréparation de leur armée. Et pourtant la propagande minimise, voire cache les défaites, afin de garantir le moral de la population, sa mobilisation ainsi que pour endiguer les probables indignations.
Le plan Barbarossa prévoit un déploiement de la Wehrmacht dans trois directions dont celle du groupe d’armées Nord qui a pour objectif Leningrad. Conjugué à l’attaque de l’allié finlandais entre la mer Blanche et le lac Ladoga, la ville est doublement menacée. Elle est un objectif prioritaire pour des raisons symboliques et économiques. Symboliques puisqu’elle fut à la fois une capitale tsariste et le berceau de la révolution bolchévique. Economiques à double titre puisqu’elle est un port majeur de la mer Baltique ainsi que la deuxième ville industrielle, centrée sur les usines d’armement.
Entre le travail obligatoire et les groupes d’autodéfense, un million de Léningradois sont mobilisés : leur mission est de préparer la défense de la ville face à l’arrivée imminente des Allemands : sous-alimentés, ceux qui subissent ces travaux sont déjà épuisés avant les combats.
Les Allemands arrivent le 10 juillet 1941 et cette bataille durera deux ans et demi. La ville est très vite encerclée : au sud les Allemands, au nord les Finlandais, dès fin août plus de liaisons ferroviaires et donc une impossibilité d’évacuer la population. La seule liaison restante reste le lac Ladoga à l’est. La situation est tellement catastrophique que Staline envisage la reddition de la ville et prévoit un plan de minage des points stratégiques et des usines. Mais l’assaut s’arrête, Hitler priorisant la prise de Moscou et les Finlandais stoppant aux anciennes frontières de 1939-1940.
Le baptême de la guerre
2.5 millions de Léningradois, auxquels il faut ajouter 300 000 réfugiés sont présents dans la ville. Pourquoi les civils n’ont-ils pas été évacués pendant les deux mois et demi qui ont précédé l’encerclement de la métropole ? En priorité sont évacués 100 000 salariés liés aux industries de défense avec leurs machines à l’est du pays. Puis 400 000 enfants sont évacués par train dans des régions bombardées et la moitié doit faire demi-tour. De plus l’efficacité de la propagande qui donne confiance en l’Armée rouge et le sentiment patriotique entravent un départ volontaire des autres civils : ce qu’ils regretteront amèrement a posteriori.
Puis la ville est bombardée jours et nuits par les Allemands : les Léningradois voient leurs vies rythmées par les tirs d’obus, les sirènes d’alarmes liées aux bombardements aériens massifs. *
Dans un premier temps, la population reste partagée face aux Allemands. Certains ont pu les voir comme des libérateurs de la tyrannie stalinienne. D’autres, plus neutres, renvoient dos à dos les deux systèmes tyranniques. Hitler fera même une campagne de tractage aérien pour rallier la population (les radios ont été confisquées pour annihiler cette propagande de l’ennemi). Mais devant les violences physiques, les bombardements aveugles de civils, des infrastructures et du patrimoine culturel, les Léningradois se retournent contre les Allemands, dorénavant vus comme des barbares et non un peuple cultivé comme auparavant. La menace de mort crée un climat d’insécurité et une tension nerveuse permanente.
Pénuries
Le blocus coupe Leningrad de toutes les ressources qui étaient autrefois acheminées du reste de l’URSS. C’est ainsi que se crée une pénurie dans les domaines de l’alimentation, de l’électricité, du chauffage, de l’eau courante et des transports.
Dès septembre 1941, la lumière disparaît : pour se protéger la nuit des bombardements mais aussi par l’arrêt des centrales électriques arrêtées faute de carburant, à cause des réquisitions pour les usines ou à cause de leurs bombardements ciblés. Alors que les jours ne durent que six à sept heures en hiver, la population est vite désorientée.
De plus l’hiver quasiment arctique de Leningrad sera encore plus glacial qu’à l’accoutumée : températures négatives dès octobre, entre -18 et -32 degrés entre décembre 1941 et mai 1942. Les températures intérieures avoisinent les 0 degrés, voire moins, faute de chauffage. On reste donc tous dans la même pièce, dans le même lit, recouverts de plusieurs couches de vêtements. En décembre les autorités autorisent l’abattage des arbres et des bâtiments en bois, lancent la production de poêles à bois, les « bourjouika » ou « vremianka », symboles de la vie du siège.
La crise alimentaire apparaît précocement : des mesures de rationnement ne sont prises qu’en juillet alors qu’une partie des stocks a déjà été dispersée. Des entrepôts alimentaires ont été bombardés. S’y ajoute l’évacuation manquée des civils. Progressivement le rationnement est réduit de manière drastique. Seul le lac Ladoga reste un point d’entrée pour le ravitaillement : une voie ferrée de vingt kilomètres le relie à une gare urbaine mais cela sera toujours insuffisant et soumis aux bombardements allemands. Les cartes de rationnement sont distribuées tous les dix jours et progressivement non remplacées en cas de perte ou de vol. Les rations accordées sont inégalitaires : viennent en premier les salariés, surtout ceux des secteurs stratégiques : la ration de pain va donc de 450 à 150 grammes par jour, ce qui crée un fort sentiment d’injustice. Comme la moitié de la population reçoit le rationnement inférieur et que souvent l’approvisionnement est absent, la famine s’installe durablement. En novembre les Allemands coupent l’accès au lac Ladoga, ce qui oblige à effectuer un détour de 360 kms. Le pain, souvent coupé d’ersatz, devient un produit au prix exorbitant sur le marché noir. De fait la faim devient une obsession quotidienne.
La journée d’un assiégé
La journée de l’assiégé est intégralement structurée autour de la nourriture. Il faut faire la queue devant les magasins alimentaires et parfois en partir rapidement selon les changements soudains de lieux d’approvisionnement que l’on découvre par la rumeur, tout cela dans le froid et sous le déluge des bombardements. Une fois l’objet de l’attente obtenu, il faut se garder de le dévorer sur place plutôt que de partager avec les siens ou de la rationner pour le faire durer. Il faut souvent agrémenter le maigre repas d’ersatz improbables : colle à bois ou à papier peint, sabots ou cornes d’animaux. On en vient à sacrifier son animal domestique sur l’autel de la faim.
L’absence d’eau courante oblige à forer des trous dans la glace des canaux de la Neva et à évacuer ses seaux hygiéniques à l’extérieur.
Pour se chauffer, après avoir épuisé les bâtiments urbains en bois, on finit par brûler dans les poêles ses propres meubles ou sa bibliothèque.
Toutes ces pénuries conjuguées donnent l’impression aux Léningradois de régresser à une époque qui précède la civilisation.
En sus de ces tâches quotidiennes, les assiégés sont obligés de participer aux travaux imposés comme la défense antiaérienne ou des travaux d’intérêt général comme le débitage du bois, l’entretien des rues lors du dégel.
Dans l’historiographie soviétique, cela est présenté comme une forme d’entraide patriotique mais dans les faits ces contraintes sont ressenties comme une forme de cruauté de la part du pouvoir.
Le travail est vraiment une nécessité car il donne droit au rationnement mais parfois aussi l’accès à des cantines collectives. L’arrêt des transports publics oblige à de longs trajets pour s’y rendre, source d’un épuisement supplémentaire. Mais ne pas s’y rendre amène à une chute du rationnement et ainsi à une mort inéluctable.
Entre les trajets liés au travail et ceux liés à la quête des besoins quotidiens, souvent avec une luge de transport de matériaux à traîner, les assièges parcourent jusqu’à trente kms par jour, auxquels se greffent les allers-retours fréquents vers les abris antiaériens.
Leningrad aux prises avec le régime stalinien
La crainte de l’espion, du saboteur ou du conspirateur amène le pouvoir à ne pas relâcher le contrôle serré de la population. Toutes les pratiques usuelles du régime stalinien sont maintenues : les arrestations, les déportations et les exécutions. Des dizaines de milliers de citoyens sont déportés selon certains critères : les supposés « ennemis du peuple », les minorités ethniques tels les Allemands soupçonnés de collaboration, les classes dangereuses tels les anciens nobles ou les classes dites « dangereuses » marginales comme les mendiants. On réprime non seulement les actes vus comme hostiles mais également les paroles publiques vues comme défaitistes. On contrôle aussi les paroles dans la sphère privée : 10 000 indicateurs du NKVD sont infiltrés dans tout le tissu social et dénoncent les paroles critiques, la dénonciation étant réhaussées au rang d’acte patriotique. Ainsi la méfiance et la peur dominent dans la population. Les lettres privées sont systémiquement interceptées et même les journaux intimes peuvent être épluchés lors de perquisitions.
Paradoxalement le siège permet un desserrement du contrôle du pouvoir central et permet une certaine liberté de critique aussi bien dans les journaux intimes que dans les files d’attente : on y exprime une exaspération vis-à-vis de l’incompétence du pouvoir en lien avec les pénuries mais aussi en opposition à sa répression féroce.
Le travail devient un symbole du système coercitif. Il devient obligatoire de l’adolescence à l’automne de la vie mais les cadences deviennent en plus éreintante : les ouvriers travaillent de onze à quatorze heures par jour, sans jour de repos, en restant sous-alimentés. La frontière entre travail libre et travail forcé devient ténue. On réprime ceux qui, épuisés, essaient d’échapper à ces corvées mais on loue le sacrifice au travail comme une valeur suprême du patriotisme.
Le règne de la faim
A travers les journaux personnels, on remarque que la faim devient une obsession exclusiviste. Elle paralyse l’activité mentale autour des stratégies d’approvisionnement, des fantasmes gastronomiques d’avant-guerre ou post-guerre, des craintes ou espoirs liés au rationnement, des petits calculs pour faire durer les maigres rations. Elle finit même par monopoliser les conversations dans toutes les sphères publiques ou privées. Elle finit par déshumaniser et peut en cela être rapprochée de ce qui est vécu dans les camps de concentration. Elle peut enfin conduire à des actes jugés normalement comme amoraux comme le vol, le meurtre, voire le cannibalisme (2000 personnes seront arrêtées pour ce fait morbide, ce qui restera toujours un tabou sous l’ère soviétique).
Une faim occultée
Concernant ce domaine, le fossé est flagrant entre les témoignages et l’historiographie officielle. En effet souffrir de la faim est vu comme un acte mesquin, contraire à l’esprit de sacrifice de la Grande guerre patriotique. La propagande médiatique et artistique de l’époque occulte la famine et l’agence TASS n’en gardera aucune trace photographique dans ses archives.
Les lettres qui évoquent ce problème sont censurées : on en vient donc à évacuer le sujet ou à l’évoquer de manière cryptée. De plus les journalistes étrangers sont interdits dans la ville.
Afin de compenser ces non-dits, la presse en vient à l’évoquer par euphémisme tels les mots « émaciation » ou « dystrophie alimentaire » : une sorte de novlangue de type « 1984 ». Le but de cette occultation est de présenter une version sublimée qui héroïse les actions du pouvoir comme des vertus des citoyens éduqués par l’idéal communiste. Les statistiques officielles chercheront à diluer les morts de faim dans une mortalité plus globale liée à la guerre.
Au tournant 1941-1942, Leningrad passe au second plan stratégique : les Soviétiques lancent des contre-offensives au centre du front, puis sur la Volga tandis que les Allemands vont privilégier le Caucase et ses réserves pétrolifères. Alors que plusieurs contre-offensives soviétiques tentant de desserrer l’étau autour de Leningrad seront mises en échec, le 8 décembre 1941, la reprise de Tikhine permettra de rétablir la ligne ferroviaire qui relie la ville au lac Ladoga et d’accroître en partie son ravitaillement.
Stratégies de survie
Lors de ce premier hiver, un tiers de ceux qui n’ont pas été évacués sont morts de faim : dès lors la seule échappatoire est de fuir la ville mais très peu y parviennent par le lac Ladoga. Il ne reste qu’à survivre pour ceux qui restent, contraints et pris au piège : le temps présent semble élastique pris entre la faim et le froid tandis que le passé sublimé devient nébuleux et le futur trop inaccessible. Face à un présent insupportable, les Léningradois adoptent des stratégies de distanciation pour oublier : on se réfugie dans ses études, des activités culturelles ou son journal personnel
Le journal intime présente différents atouts : il permet de maintenir un équilibre psychique en s’extrayant de l’horreur du réel. Il peut également servir à dépasser la mort en vous survivant et en laissant une trace de votre passage. Enfin il vous raccroche à la civilisation de l’écrit, loin de l’animalité ambiante.
Métamorphoses
Les dures épreuves du siège transforment en profondeur les Léningradois, aussi bien du point de vue physiologique que psychologique. La maigreur morbide, conséquences des privations, transforme les corps : elle uniformise l’aspect physique au point de ne plus différencier les âges et les sexes, et déshumanise à tel point que les victimes elles-mêmes ne se reconnaissent plus.
Le psychisme est également altéré. La famine prolongée rend impatient, irascible, voire agressif. Les liens sociaux se distendent pour se circonscrire à la famille, lieu par excellence de la solidarité mais même dans cette structure, le parent peut être vu comme un concurrent face à l’accès restreint à la ressource alimentaire. Les assiégés se retrouvent face une inertie émotionnelle : les rires et les larmes sont oubliés, la guerre, la faim et la mort environnantes mènent à un repli apathique de survie face à l’indicible. Progressivement, entre mort, évacuation et repli sur soi, la ville se terre dans le silence.
Le temps de la mort
La mortalité causée par la famine bondit dès décembre 1941 : elle passe de 4000 le mois précédent à plus de 50000. Et même si en théorie les rations alimentaires progressent avec un approvisionnement facilité par le gel du lac Ladoga, seules les rations de pain s’accroissent mais en aucun cas les graisses ou le sucre nécessaires à la survie. Et pourtant les autorités ne voient dans cela que de belles morts héroïques au service de la patrie alors que dans les faits, l’agonie est souvent longue et douloureuse. On déplore 100 000 morts mensuels de décembre à févier : progressivement, les immeubles, les rues, les quartiers, la ville se vident.
Il reste difficile de déterminer un bilan chiffré global des morts du siège. Le chiffre de 670 000 est avancé par les autorités soviétiques en 1946 lors du procès de Nuremberg. Puis tout chiffrage deviendra tabou jusqu’à la Perestroïka dans les discours et ouvrages historiques puisque cela menaçait le canon officiel de la lutte héroïque du peuple léningradois. Pourtant, dans les années 1960, deux spécialistes soviétiques avancent un bilan de 800 000 décès en comparant le nombre d’habitants avant et après la guerre, en soustrayant les évacués et les mobilisés au front. Etouffée, cette enquête sera censurée ainsi que tous les propos postérieurs avancés de cet ordre, contraires aux données du procès de Nuremberg. Pour finir, après l’ouverture des archives après la chute de l’URSS en 1991, le bilan est resté très approximatif, oscillant entre 700 000 et 2 millions de morts.
Leningrad, morgue à ciel ouvert
La massification de la mortalité rend difficile l’inhumation des défunts. La pénurie de carburant pénible l’évacuation des corps, sinon en les empilant au maximum. La pénurie de bois, utilisé pour le chauffage, interdit les cercueils et les morts sont mis dans des draps. Il faut le plus souvent acheminer le corps sur une luge jusqu’au cimetière, déplacement difficile, étant donné le froid et la fatigue. Il faut souvent monnayer une portion de pain pour une aide au transport ou pour payer l’inhumation aux fossoyeurs. Certains cadavres sont par conséquent abandonnés dans la rue ou enterrés à la va-vite dans de gigantesques fosses communes.
Les morts se mettent à faire partie intégrante du quotidien : au lieu de rester une notion abstraite, elle devient une réalité tangible quotidienne chez soi, dans la rue. La population diminuant drastiquement, la solitude se généralise, amenant certains à se replier dans un dialogue étroit avec leur journal intime, compagnon involontaire d’infortune.
Seul le printemps 1942 et le dégel apporteront une amélioration sensible mais très progressive de la mortalité. Une campagne publique incite à transformer en potager individuel tous les espaces vides. Le retour des beaux jours redonne espoir et pousse à redonner vie à son aspect extérieur.
Vers la levée du blocus
Ce renouveau a pour conséquence de relancer une évacuation massive de la population. De février à avril 1942, 500 000 personnes sortent enfin de la ville. Cela est facilité par un trajet en train, suivi d’un transport par camion sur le lac Ladoga gelé mais certains se noient par bris de glace. Puis il faudra attendre le dégel complet du fleuve en juin pour effectuer un transport par bateau : encore faut-il résister à trop manger car le corps peut céder sous un trop-plein de nourriture après tant de privations.
Enfin de juillet à novembre 1942, une dernière grande évacuation favorisera la sortie de 450 000 personnes.
A l’approche de l’hiver suivant tant craint, il ne reste que 807 000 habitants à Léningrad, soit le tiers de la population initiale. Cette diminution importante des civils enfermés, associée à des rations plus élevées, un approvisionnement mieux organisé et à des températures plus clémentes va rendre cette seconde période hivernale moins morbide.
Il faudra cinq contre-offensives soviétiques pour que l’armée allemande recule enfin : le 18 janvier 1943, le lac Ladoga est entièrement libéré et Léningrad est enfin totalement reliée au reste de l’URSS par les communications terrestres : le blocus est terminé de ce côté-ci. Dès lors la mortalité liée à la famine descend à quelques centaines de cas mensuels auxquels il faut ajouter les morts liés aux bombardements allemands.
Le blocus est définitivement terminé le 27 janvier 1944 et les troupes allemandes se replient à 250 kms vers les pays baltes pour éviter l’encerclement. La bataille de Leningrad aura donc coûté à l’URSS 980 000 soldats morts et 2 millions blessés.
Le siège de Leningrad de Staline à Poutine
L’histoire officielle de la « Grande guerre patriotique » se termine par la victoire du bien sur le mal. Mais à quel prix ? 27 millions de morts, dont 15.5 millions de civils. Certains historiens interrogent la stratégie de Staline qui n’aurait pas hésiter à sacrifier les Léningradois à des considérations politiques ou stratégiques, sans soucis du coût humain.
Sous la période stalinienne, le sort des civils est occulté et seule la guerre héroïque est évoquée, concentrée dans des tanks et bunkers comme monuments mémoriels officiels.
Sous Khrouchtchev, la parole se libère mais dans un certain cadre contraignant : on peut mettre en lumière les violences des civils mais les archives restent difficilement consultables et le drame de la faim reste tabou. Toutefois certaines vérités officielles rentent intangibles : l’infaillibilité des décisions étatiques comme les vertus morales supérieures des assiégés.
Ce moment d’ouverture se referme avec Brejnev sous qui se développent de nouveau les représentations triomphalistes et la militarisation.
Sous la perestroïka gorbatchévienne et durant la prime période post-soviétique, des témoignages sont publiés et les archives sont largement ouvertes : ainsi passe-t-on des défenseurs de la ville héroïques aux victimes d’une catastrophe humanitaire, voire d’un Etat criminel et négligent.
Enfin la période poutinienne n’innove guère car elle réactualise la « Grande guerre patriotique » à des fins idéologiques nationalistes. A contrario elle innove en encourageant une sorte de « disneylisation » de cet événement en promouvant des attractions ludo-militaires ou la vente d’objets folkloriques dédiés.
Epilogue : une histoire intouchable
Le pouvoir russe actuel met en place un politique historique officielle. Elle vise à fabriquer une vérité empreinte de patriotisme. A l’opposé un arsenal judiciaire est mis en place contre les « révisionnistes » de cette vérité incontestable. Le but est de formater une jeunesse russe à l’image des valeurs nationalistes prônées.
Malheureusement, avec la disparition progressive des témoins directs, la mémoire du siège s’efface. Pourtant cette histoire léningradoise mériterait une approche rigoureuse et dépassionnée, loin de l’idéologie et de la morale.
Cet ouvrage de Sarah Gruszka a le mérite de permettre une approche historique novatrice sur le siège de Leningrad. Tant le grand public que les enseignants d’histoire sont encore empreints de la vérité officielle soviétique. A leur corps défendant car peu d’auteurs sont spécialistes de l’histoire soviétique en France. Par là même, nous sommes souvent sous l’emprise des archives officielles et de leurs discours dominants. Ce livre apporte a contrario un point de vue divergent en s’appuyant sur des sources peu connues : les journaux personnels des assiégés. Il donne donc à voir un point de vue social plus horizontal, plus à même de faire comprendre les souffrances des civils. En croisant témoignages et sources étatiques, il met en lumière les divergences entre discours idéologiques et réalités factuelles. Il mérite donc largement son prix lycéen des rencontres de Blois 2025 par son approche originale et scientifique.



