Aussi terrible que le goulag stalinien, le laogai, système concentrationnaire mis en place par Mao, reste utilisé à grande échelle dans la Chine de Xi Jinping.
Dès avant sa prise du pouvoir en 1949, le Parti et surtout Mao se sont acharnés contre ceux qu’ils accusaient d’être des ennemis. Dans les villes, les comités de voisinage interviennent dès qu’un citoyen se comporte de manière » anormale « . » Ennemis de classe « , éléments douteux finissent souvent au laogai. De 1949 à 1976, des dizaines de millions de personnes y sont passées.
Mais les camps n’ont pas disparu à la mort du Grand Timonier. Le système s’est assoupli, une partie des camps a été fermé et désormais le nombre de prisonniers est tombé à 10% de ce qu’il était sous Mao. Malgré les promesses d’un passage à l’état de droit sous Deng Xiaoping et ses successeurs, dans les années 1980, jeunes délinquants ou non-conformistes, protestataires ouvriers et étudiants, croyants, paysans insurgés y sont envoyés. Après l’arrivée de Xi Jinping en 2012, le laogai, sous un autre nom, est utilisé au Xinjiang pour faire des Ouighours des » citoyens modèles « . Adossé à un dispositif de technosurveillance de grande ampleur, il reste un instrument essentiel du Parti depuis quatre-vingts ans. Ce livre donne la parole à ses victimes.
Construit selon un plan chronologique, ce livre est surtout un recueil de témoignages. L’ouvrage se clôt d’ailleurs sur des fiches biographiques des 26 personnes interviewées. On y comprend l’organisation de cet autre archipel répressif : le laogai est un centre de rééducation politique, le laojiao est un centre de rééducation par le travail et le guanzhi (travail sous surveillance) est une forme d’ostracisation interne : le guanzhi est isolé et surveillé en permanence et à vie, tout en restant au sein de la société. Il explique également de manière très claire et détaillée le système du hukou, que je présentais assez improprement à mes élèves comme un « passeport intérieur » mais qui est pire que cela.
L’écriture est claire et précise, et l’ouvrage se lit très facilement. Le sommaire permet de multiplier les entrées sans forcément avoir une lecture suivie de l’ensemble. Il permet de se mettre à jour sur l’histoire de la RPC (et même avant puisqu’il montre comment Mao a mis en place tout ceci pendant la guerre civile) et pourra servir de source pour faire étudier les témoignages aux élèves ; je regrette cependant que rien ne soit dit sur la répression qui s’est abattu sur Hong Kong, ni que le système de technosurveillance et du crédit social n’y soit pas plus détaillé ; avoir une meilleure connaissance de ce système pour mieux en parler en classe de HGGSP notamment, était en grande partie ce qui m’avait motivé à le lire ; mais je comprends pourquoi l’auteur ne peux pas vraiment en dire plus : la technosurveillance et le crédit social sont conçus pour une surveillance de masse invisible et quasi-indolore qui s’ajoute au système des comités de quartiers. Un ou deux témoignages de victimes de ce système auraient été bienvenus.
À propos de l’auteur
Jean-Philippe Béja, directeur de recherche émérite au CNRS (CERI), sinologue, politologue, est notamment l’auteur d’ À la recherche d’une ombre chinoise. Le mouvement pour la démocratie en Chine (1919-2004) (Seuil, 2004). Avec Tania Rakhmanova, il a écrit la série documentaire Les Camps, secret du pouvoir chinois, diffusée sur Arte.



