Ce recueil d’articles, fruit d’un projet collectif d’historiens québécois et français, met en lumière l’histoire de la Nouvelle-France autour d’un personnage : Louis Buade, Comte de Frontenac et de Pallau, gouverneur général ; une figure de l’histoire de la « Belle Province ». Il s’agit, à partir de plusieurs thématiques, de renouveler l’image du rôle du gouverneur, de sa personnalité et de sa place dans l’histoire de la colonie.

Frontenac et les autres

Frontenac est l’un des gouverneurs des colonies françaises d’Amérique dont la fonction est analysée par Éric Roulet.

La charge de gouverneur dépend directement du roi . Chef de la colonie, c’est un noble que le roi souhaite militaire expérimenté puisqu’il est à la tête d’une petite armée de défense et bon connaisseur du monde colonial. Il doit fidélité au roi, à qui il s’adresse directement. Sa nomination est souvent une récompense.

Éric Roulet montre comment Frontenac répond à ces critères.

Frontenac et l’exercice ambiguë de la justice

Éric Wenzel s’interroge : Frontenac abuse-t-il de ses pouvoirs ?

Les historiens l’ont longtemps dépeint comme autoritaire, tyrannique. L’auteur rappelle les prérogatives du gouverneur en matière de droit et de justice que Frontenac exerce durant une période durant laquelle il n’y a pas d’intendant. Il a en charge une bonne administration de la justice et il préside effectivement le Conseil souverain (1672-1675) aux côtéx de l’évêque de Québec.
La nomination d’un nouvel intendant clarifie les fonctions du gouverneur, de l’intendant et des magistrats, non sans querelles, d’autant que Frontenac a le soutien du roi et de Colbert. Pourtant, Frontenac, qui n’est pas juriste, a face à lui des conseillers formés en droit dans la métropole.

Les sources judiciaires témoignent de son investissement dans les affaires de justice, soumises, malgré la distance, à la coutume de Paris.

Éclats et obscurité ; Réfléchir au pouvoir politique avec Frontenac

Les nombreux écrits du Comte de Frontenac donnent une idée de ce que pouvait être le « gouvernement ». Alexandre Dubé analyse la nature de l’autorité du gouverneur. Peut-on parler d’autorité personnelle, dans son cas ?

Plusieurs crises dans la gouvernance de la colonie alimentent la réflexion sur la nature du pouvoir et plus particulièrement la « querelle des intitulations »Comment qualifier le gouverneur : « chef et président » du Conseil souverain, intitulé imposé par Frontenac, mais contesté par l’intendant Duchesneau. en 1679.

Cette titulature est une forme d’allégorie absolutiste que l’auteur compare à la mise au pas des Parlements par le roi. Il situe sa réflexion dans les interprétations de quelques historiens canadiens.

Une société politique en représentation ?

Yann Lignereux analyse la place de Frontenac dans le patrimoine québécois, dans les récits mémoriels anciens et récentsPar exemple lors des Rendez-vous de l’Histoire du Québec 2022 : Frontenac : 400 ans d’histoire.

Le serment de fidélité au roi, lors de son arrivée à Québec, le 23 octobre 1672, donne lieu à une mise en scène destinée à remettre le politique dans la colonie et vise à construire un destin commun pour les colons.

L’auteur présente la critique de l’historien William J. Eccles, qui, dans sa thèseFrontenac, The Courtier Governor (1959), voit en Frontenac un despote. Il montre aussi le renouveau historiographique autour du sens politique du spectacle (Louis MarinLouis Marin, Le portrait du roi, 1981, Éditions de Minuit / Le Sens commun  ) et les travaux de Klaus Malettke sur l’opposition nobiliaire durant la Fronde.

Le Comte de Frontenac, les castors et l’hypothétique assemblée des États du Canada

Jérôme Loiseau rappelle les droits sur le commerce des fourrures. Son article montre le développement du marché des peaux et sa place dans les relations avec les autochtones. Si ce commerce a permis le développement d’une économie, d’une fiscalité et d’une administration, il n’a pas débouché sur l’existence d’une assemblée des habitants de la colonie, des « États du Canada ». L’auteur analyse la politique de Colbert, l’action de Frontenac au regard des pouvoirs politiques et économiques, et la situation des ÉtatsLa dernière réunion des États généraux est datée de 1614. provinciaux en France.

« Sa mort était digne d’un héros », le tombeau de Frontenac

Marie-Ange Croft et Nicolas Beaudry reviennent sur la mort de Frontenac, à Québec, le 28 novembre 1698, à la veille de son retour en France. C’est un évènement pour la colonie. Elle donne lieu à des funérailles officielles.
S
i de nombreux écrits en témoignent, les auteurs présentent une nouvelle source : une lettre de Bacqueville de la Potherie à propos de la mort, des cérémonies et la description du tombeau érigé dans l’église des Récollets.

Entre Tartuffe et Bellone. Les (en)jeux de la représentation artistique

Pierre-Olivier Ouellet s’intéresse à la représentation du roi dans la colonie, d’autant que les moyens militaires, économiques et administratifs du gouverneur étaient limités.

Le spectacle et les ornements devaient impressionner les représentants des Premières Nations, c’était un moyen d’action politique. L’auteur montre cette mise en scène du pouvoir royal, ou l’art comme vecteur de messages politiques. Il analyse diverses œuvres : le portrait d’Anne de la GrangeReproduction p. 135, par un peintre inconnu, vers 1652, l’épouse de Frontenac, proche de la Grande Mademoiselle durant la Fronde. Elle fut à l’origine de la disgrâce de son époux, qui rentra en cour grâce à la commande d’une série de gravures d’Israël Silvestre, Les Lieux les plus remarquables de Paris et des environs.

Au Canada, Frontenac immortalise son action à travers différentes œuvres : Le tableau de la Sainte-Famille qui représente le couvent des Ursulines, réalisé pendant le siège de la ville en 1690 ; des médailles, des monuments : reconstruction du Château Saint-Louis, résidence du gouverneur, soutien au théâtre (représentation de pièces de Racine, Corneille et même du tartuffe de Molière).

L’inventaire des biens de la Comtesse de Frontenac, à Paris, en 1699, permet d’appréhender la culture d’une famille aristocratique à la fin du XVIIe siècle.

L’influence de la « Divine » Mme de Frontenac

Quand Frontenac embarque, en juin 1672, à La Rochelle, son épouse ne l’accompagne pas. Elle fut, à la Cour, un fidèle soutien du Comte. Pauline Ferrier-Viaud dresse le portrait de la Comtesse, après les historiensEntre 1877 et 1959 qui lui ont consacré une biographie. Elle entend proposer un récit moins stéréotypé. Elle cherche à mesurer la réalité du réseau social (parenté, amitiés, fidélités) de la Comtesse, son utilité, son efficacité dans le soutien à son lointain époux. L’autrice décrit la place d’Anne de la Grange à la Cour en s’appuyant, notamment, sur les écrits de la Comtesse de Sévigné.

Enfin, elle s’interroge sur le fonctionnement marital dans la France moderne, un couple réciproquement responsable. La séparation était alors un avantage pour veiller sur le patrimoine et défendre les intérêts d’un mari si loin de la Cour. C’est aussi un pouvoir économique : la Comtesse reçoit les émoluments de Frontenac et lui envoie les marchandises nécessaires à sa vie à Québec. La procuration à son nom lui donnant un réel pouvoir juridique et économique.

Gouverner dans la tourmente. Pouvoirs et réseaux du gouverneur-général Lefebvre de la Barre

Erwan Etienne consacre son articleMémoire de master ( Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) intitulé Gouverner dans la tourmente : Réseaux, prérogatives militaires et limites de la gouvernance en Nouvelle-France sous Lefebvre de La Barre et le marquis de Denonville (1682-1689). Le mémoire a été dirigé par Paul Vo-Ha et Jean-Philippe Garneau, en 2025. à Lefebvre de la Barre, gouverneur durant l’intermède entre les deux missions de Frontenac (1682-1685). Il a été longtemps marginalisé, voire dénigré par les historiens. L’auteur étudie les relations du gouverneur avec les militaires, les marchands, les notables de la colonie. Quel est son réseau ? Quelles en sont les répercutions sur la politique coloniale ? Ce questionnement permet de replacer son action dans une plus large dynamique que ses échecs face aux Iroquois. Erwan Etienne analyse notamment la circulation de l’information.

Une diplomatie épistolaire : les discours de Frontenac aux Autochtones

Les chroniqueurs de l’époque qui ont décrit les bonnes relations de Frontenac avec les Amérindiens, ont influencé ses premiers biographes. Maxime Gohier s’interroge sur la réalité des relations du gouverneur avec les Premières Nations. Il analyse finement les discours, leur ritualisation et le faste diplomatique des rencontres avec les Iroquois d’abord en 1673, 1676, 1682 puis, lors de son second mandat entre 1689 et 1698. L’auteur montre une laïcisation de la pratique diplomatique et archivistique. Se met en place un contrôle de « la parole de l’autre », véritable processus de colonisation. La relation des négociations apparaît comme l’expression du pouvoir absolu de faire la guerre et la paix.

Lors des rencontres, Frontenac se présente en chef militaire, accompagné en 1673 par le régiment de Carignan-SalièreLe régiment a été envoyé en Nouvelle-France en 1665 pour apporter une aide militaire à sa colonie, menacée par les raids iroquois dans la vallée du Saint-Laurent..

Maxime Gohier rappelle en conclusion que la mise en scène de la diplomatie est rapportée par des lettres et donc susceptible de mettre en valeur le gouverneur.

Faire otage, faire la paix. Usage et destins des captifs

Mathieu Taloté aborde un épisodeun épisode évoqué dans le dernier livre des Éditions du Septentrion Joseph Le Moyne de Sérigny, coureur des mers canadien, 1668-1734, Laurent Busseau, Éric Major, Québec, Ed. Septentrion, 2626 peu connu de l’histoire de la Nouvelle-France, la capture et l’envoi aux galères de 36 Iroquois, en octobre 1687.

Leur retour, à la demande du gouverneur Denonville, montre comment les captifs furent un objet de négociation. L’auteur étudie ce retour des 13 survivants dans le navire qui ramène Frontenac à Québec. Il montre qui si cela permet de renouer avec les Iroquois, la manœuvre inquiète les alliés autochtones de la colonie. Il montre aussi les limites de cette diplomatie, le recours à la « petite guerre » et la pratique qui consiste à donner des prisonniers en captifs aux alliés autochtones. Peut-on parler d’un commerce des otages ? Quelle est leur place dans les négociations vers la paix qui sera signée à Montréal en 1701.

 

Ce livre, qui s’inscrit dans le renouvellement historiographique de l’histoire de la Nouvelle-France, dresse un portrait du Comte de Frontenac en abordant différents axes d’étude.