Un inconnu au visage caché par un passe-montagne descend d’un train au milieu de nulle part. Paysage enneigé, étranges montagnes dorées, un chef de gare inquiétant doit décrocher un wagon, la neige virevolte et les corbeaux semblent les plus vivants des premières pages. Thomas Azuélos, journaliste & Aurélien Ducoudray dessinateur plonge le lecteur dès la première page dans un univers inconnu.
Un revenant qui n’est pas mort
C’est le contenu du wagon qui attire les villageois en nombre : il faut le déplacer à la force du nombre avant de le décharger pour manger dans ce territoire désolé. L’unique voyageur retire se démasque : ce n’est pas un fantôme, juste Dima qui revient. La stupéfaction est collective : les habitants, la grand-mère, Mitya le frère. Finalement, il n’y a que le chien de la maison qui n’est pas étonné. L’instinct animal sûrement.
Une cabane de rondin dans une clairière, une vieille femme égorge des poulets sur un billot. Le sang éclabousse son manteau, déborde des cases : taches rouges dans un univers en noir et blanc. Dima plonge dans les bras chaleureux de la vieille femme, il est vivant. L’armée s’est trompée ! Le papier fait foi pour les gens simples où qu’ils vivent. Pourtant, l’erreur est manifeste. La guerre est partout. Elle peuple les jeux du petit frère, l’esprit de tous, la mémoire du revenant.
Survivre aux blessures invisibles
Sveta la petite amoureuse offre quatre pommes d’amour pour le vivant. Nouvelles taches rouges dans des cases grises. Mais Dima refuse ces douceurs. Ses nuits sont peuplées de terreur. Syndrome du stress post-traumatique qui ne porte pas encore ce nom. Nu dans la neige la nuit, un déchaînement de violence brise le silence. Les opérations des commandos spéciaux collent à la peau. Dima ment pour aller mieux peut-être, pour cacher un lourd secret au policier trop curieux.
Les villageois sont eux aussi des blessés en sursis. La Compagnie les a abandonnés quand les montagnes dorées se sont vidées. Comment tant d’autres en URSS. Les montagnes dorées étaient riches à une époque, il fallait des hommes et des femmes pour les exploiter au fin fond de la forêt. Aujourd’hui, ils n’ont qu’un wagon de ravitaillement, « pour service rendu », qui assure leur survie. Le quotidien est le même qu’avant le départ de Dima finalement. L’épicerie est insuffisamment achalandée, les bavardages des babouchkas sous leurs gros vêtements et l’ennui des plus jeunes sont les mêmes.
Le temps de l’aveu
Quand la neige fond, la misère semble plus criante. Il ne reste que des vieux et des alcooliques dans la ville la plus proche. Les plus jeunes plongent dans le lac, se racontent des légendes et jouent sous le soleil. Dima, Mitya et Sveta forment un trio joyeux et insouciant. Mais la grand-mère est hospitalisée à la suite d’une simple mauvaise chute et tout bascule. Les souvenirs de Grozny remontent trop vite à la surface, Dima revit ses cauchemars, éveillé dans la nuit, un revolver à la main.
Il avait pour mission d’exterminer les Tchétchènes qui avaient creusé leur propre fosse commune. Un jour, le sergent l’y a poussé pour se venger. Quand Dima en est ressorti couvert du sang des victimes entassées à ses côtés, sa vie a basculé. Depuis, il n’existe plus, il est mort pour l’armée, déserteur parmi les vivants et un traître à exécuter. Dima va repartir comme il est arrivé : dans le wagon de la Compagnie, direction Moscou. Enfin, presque.
Les dernières pages de cet album ramènent le lecteur en Tchétchénie : même paysage enneigé, même isolement, mêmes hommes. Tout est pareil, les enfants, leurs bonhommes de neige et les soldats qui portent des passe-montagnes. En fermant « Les montagnes dorées » de A. Ducoudray & T. Azuélos, le lecteur ne peut qu’être bouleversé par cette histoire qui rappelle que ceux qui rentrent de la guerre ne le font jamais totalement. La beauté des montagnes dorées, l’usage subtil des couleurs et, parfois, la violence du trait donnent à cette histoire une qualité graphique puissante.


