« Depuis 80 ans, les Européens ont changé d’ère : ils construisent un nouvel État commun bien à eux avec leurs États nationaux indépendants et souverains. Cet État attire : depuis sa fondation par 6 pays en 1950, 22 pays ont souhaité y participer et l’intégrer ; un seul a souhaité, après des années de vie partagée, le quitter. Adoptant une perspective géohistorique, dans cet essai vif et documenté, Sylvain Kahn revient sur cette histoire longue des Européens d’aujourd’hui, héritiers d’États d’origine et de nature multiples : empires, royaumes, Cités, républiques, fédérations, territoires en butte à l’expansion de leurs voisins…

L’auteur nous montre ainsi une Union qui invente une vie politique et son territoire, une sorte d’État qui, s’il n’a pas tous les attributs de la puissance, propose une nouvelle forme d’État, supranational, collectif et léger. Un État européen qui mutualise la souveraineté tout en favorisant la liberté de ses pays membres. Un nouvel État capable d’apporter, en un temps très bref, des réponses concrètes au Brexit, au Covid et à la guerre de la Russie en Ukraine. » (4ème de couverture)

L’auteur : Sylvain Kahn

Sylvain Kahn est professeur agrégé d’histoire, docteur en géographie et chercheur au Centre d’histoire de Sciences Po. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’Europe, dont un sur les effets de la guerre en Ukraine sur l’Union européenne en 2024. Son expertise sur la construction européenne, fondée notamment sur une thèse de géohistoire sous la direction de Ch. Grataloup ( La Territorialité de l’Union européenne. Géohistoire du territoire de la construction européenne), soutenue en 2017, lui a permis d’intégrer le cabinet du ministre de l’Education nationale en 1998 au temps de la gauche plurielle, pour les affaires européennes. 

Il a écrit en 2025 un essai sur la fin de l’atlantisme, recensé sur notre site.

Le résumé

Le livre part d’un constat : la guerre en Ukraine a fait de l’Union européenne un État mais sans doute pas encore une puissance militaire, en tout cas pas tant que les Européens n’auront pas accepté d’aider suffisamment l’Ukraine pour la faire gagner. L' »État » européen est une réalité depuis que les trois épreuves cumulées du Brexit, du Covid et de la guerre donc, ont forcé l’Europe à réagir dans une ampleur remarquable et sur un temps finalement très bref. Certes, l’État dont il est question n’est pas un État-nation, ni un État au sens classique, quoique des fonctions régaliennes soient déjà assurées (monnaie/banque centrale). La mue définitive est à dater au 21 juillet 2020, quand, pour financer le plan de relance de 750 milliards d’euros, l’UE émet des bons du trésor et crée pour la première fois une dette européenne.

Mais quelles sont les racines de cette « étaticité » européenne ? L’auteur en pointe quatre.

D’abord, l’Etat européen se définit par son rapport à son territoire. En expansion depuis 1957, le territoire européen a atteint la dimension d’un empire, avec laquelle viennent la diversité culturelle ou le caractère baroque de l’organisation politique. Toutefois, l' »impérialité européenne » mérite d’être questionnée car la logique centre-périphérie, pourtant fréquente, n’est guère prononcée. À la différence de l’impérialisme russe qui se pose en centre face à des territoires lointains dans ou hors de ses frontières, l’Europe ne se projette pas de cette façon avec son territoire mais par contre, a fini par penser son territoire en voyant ses confins menacés par le puissant voisin de l’Est. On trouvera par contre quelques similitudes historiques d’impérialité avec le legs austro-hongrois, un empire finalement moins multinational qu’annoncé et plus « multiterritorial » (travaux de Pieter M. Judson), ou le legs du Saint-Empire romain germanique. Ce n’est pas parce que l’Etat européen n’emprunte pas la même grammaire historique que les États latins, qu’il n’en est pas un.

Ensuite, l’Europe, quoique certains en doutent, n’a pas annulé les Etats-nations, elle les a rendu chacun coproducteur du territoire national des autres. À côté d’institutions comme le Parlement, les Etats membres ont gardé la haute main sur quantité de sujets, chacun projetant d’ailleurs ses propres attentes sur l’édifice collectif. L’auteur évoque deux exemples différents : la France et la Hongrie.

Puis, l’Etat européen s’est inspiré des Etats locaux. L’auteur développe le cas des Länders allemands et du Luxembourg. Plusieurs Etats membres confèrent des pouvoirs étendus à leurs collectivités locales et l’Europe a œuvré pour les rapprocher entre elles par-delà les frontières nationales. Enfin, l’Etat européen a tiré profit des réseaux et de la réticularité. Sylvain Kahn s’appuie ici sur le cas néerlandais et italien.

Avis final

Appuyé sur une bibliographie de 40 pages, le livre épouse plusieurs entrées européennes du programme du secondaire, notamment en 1ère HGGSP, avec sa réflexion sur l' »empire » européen, ou plus classiquement en tronc commun avec la construction européenne. Pour le professeur, il y a donc un intérêt direct à puiser des passages, voire des chapitres, pour alimenter le cours. Je pense en particulier au passage, à partir de la p.114, qui interroge la dimension impérialiste à l’oeuvre dans les élargissements européens. Toutefois, ce serait vraiment injuste de réduire le livre à un simple réservoir de documentation pédagogique car on y trouve aussi des parties sur des aspects moins connus. Ma préférence va ainsi à la partie 4 (« Ce que l’Etat européen doit aux Etats locaux ») et 5 (« Ce que l’État européen doit aux réseaux et à la réticularité »). Je suis volontairement restée plus allusive pour laisser au lecteur le soin de se faire son avis sur pièce.

Le titre du livre est un peu trompeur car on s’attend à une réflexion autour d’un Etat au sens des sciences politiques. On s’attend à une réflexion sur le régalien, le fonctionnement institutionnel, le fédéralisme, etc. Ce n’est donc pas de cela dont il s’agit même si, ça et là, la réflexion affleure. L’ouvrage se conçoit, dans la continuité de l’oeuvre de Sylvain Kahn, sous l’angle de la géohistoire. Et avec un tel sujet, la géohistoire apporte un angle précieux pour notre enseignement et notre compréhension des mécanismes européens qui, de fait, sont assez peu français dans leur esprit.