Professeur émérite des Universités, historien et homme politique, Jean-Noël Jeanneney est assez connu et reconnu pour que sa présentation puisse se limiter aux quelques lignes de la 4e de couverture. Il a été président de Radio France et de Radio France internationale, maître d’œuvre du Bicentenaire de la Révolution française,  secrétaire d’ État de François Mitterrand, président de la Bibliothèque nationale de France. Il préside le Comité scientifique des Rendez-vous de l’histoire de Blois et le musée Clémenceau, et produit chaque samedi, depuis 27 ans sur France Culture, l’émission « Concordance des temps ». Il publie aujourd’hui au Seuil le troisième tome de ses Mémoires, consacré à la décennie qui s’ouvre avec sa nomination comme secrétaire d’Etat dans le gouvernement d’Édith Cresson le 15 mai 1991, et se referme avec l’annonce de sa nomination comme Président de la Bibliothèque nationale de France le 7 mars 2002.

La Cliothèque a rendu compte des deux précédents tomes du Rocher de Süsten, le premier couvrant les années 1942 à 1982, le second les années 1982 à 1991, qui le virent successivement exercer les fonctions de président de Radio France puis de président de la Mission du bicentenaire de la Révolution française. Ce nouvel ouvrage est aussi bien écrit que l’étaient les deux précédents, et aussi agréable à lire. On suit l’auteur avec curiosité et plaisir dans les coulisses du pouvoir ; on rencontre avec lui nombre d’acteurs politiques dont il brosse le portrait, évidemment subjectif. Son engagement politique aux côtés de la gauche socialiste est toujours clairement affirmé, peut-être davantage encore, car cette fois l’auteur affronte le suffrage universel dans un moment difficile. L’acteur politique et le mémorialiste font ici une large place à l’historien que nous suivons dans son travail de recherche, dans ses réflexions historiographiques, dans sa production historique, et dans ses engagements dans la cité.

Ce troisième tome des mémoires porte un sous-titre, « Marianne et Clio ». L’auteur a voulu souligner les deux thèmes majeurs qui composent les 23  chapitres du livre : l’action politique à un haut niveau de responsabilité, et le souci permanent de défense des valeurs et des institutions républicaines, d’une part, la réflexion et le travail historique, ainsi que l’engagement de l’historien, d’autre part.

L’action ministérielle (1991-1993)

 Le 15 mai 1991, Édith Cresson est nommée Premier MinistreOn ne disait pas alors « Première ministre ».. Dans ce gouvernement, Jean-Noël Jeanneney occupe le poste de secrétaire d’État chargé du Commerce extérieur, auprès du ministre délégué à l’Industrie et au commerce extérieur (Dominique Strauss-Kahn, lui-même rattaché au ministre d’État, ministre de l’Économie, des Finances et du Budget, Pierre Bérégovoy). Il reste membre du gouvernement de Pierre Bérégovoy qui lui succède le 2 avril 1992, mais il est désormais secrétaire d’État chargé de la Communication, auprès du ministre d’État, ministre de l’Éducation nationale (Jack Lang).

 

Secrétaire d’État chargé du Commerce extérieur

Le récit de cette première expérience politique occupe les cinq premiers chapitres du livre. Il admet que la presse puisse parfois sourire de son incompétence en matière de Commerce extérieur, mais, outre qu’elle n’est pas abyssale, qu’il est capable d’apprendre vite et qu’il sait s’entourer, il se dit « persuadé qu’un bon ministre devait être un généraliste plutôt que forcément versé (…) dans les affaires qu’il lui revenait de traiter ». Il entend bien sûr relater son action, mais aussi se situer en historien « dont quelques observations peuvent avoir une portée qui dépasse les épisodes que j’ai traversés, quant aux permanences de la vie publique et quant au jeu des forces concrètes et des passions au travail ». Il rend visite à Pierre Bérégovoy, qui se montre « cordial, presque paternel », et s’astreint à rendre visite à ses principaux prédécesseurs chargés de ce portefeuille, ce qui nous vaut quelques observations : Raymond Barre (« Je trouvai un homme détendu, aussi épanoui que son ventre de gourmet qui faisait bailler sa chemise en en maintenant les boutons »), Jean-François Deniau, Michel Jobert, Michel Rocard. Chaque mardi matin, s’il n’est pas à l’étranger, il participe à un petit déjeuner qui réunit les ministres et leurs directeurs de cabinet autour de Pierre Bérégovoy ; « les uns et les autres s’observaient, non sans contrainte. Le ministre d’État et Michel Charasse (ministre du Budget) monopolisaient la parole ». Trois domaines principaux l’occupent dans sa fonction : participer aux négociations multilatérales de l’Uruguay Round, faire œuvre de « pédagogie à l’intérieur de la France », et beaucoup voyager à l’étranger,

L’Uruguay Round fut la dernière et la plus importante des négociations internationales qui eurent lieu de 1986 à 1994 dans le cadre du GATT, qui aboutit à l’accord de Marrakech d’avril 1994, et donna naissance à l’Organisation mondiale du commerce en 1995. Il y défend la position de la France : Favorable par principe au libre-échange, elle entend néanmoins exiger des protections sectorielles provisoires, et estime que la puissance publique doit garder « la faculté d’intervenir dans la vie économique afin de servir une politique industrielle et un volontarisme géographique ». Il faut donc s’opposer aux exigences américaines et composer avec la réalité européenne. Les « tours de table » et les « petits déjeuner informels » sont « interminables », les réunions « austères ».

La France était alors le 4e exportateur mondial et le second pour les services, « mon second devoir (…) serait d’assumer une responsabilité pédagogique aux quatre coins du pays », c’est-à-dire « aiguillonner les entreprises moyennes (…) en leur prêchant sans relâche, devant les planisphères, le courage d’y planter la hampe de leur drapeau avec plus d’audace dans l’imagination, et plus de persévérance dans la projection ». Ce qui se traduit par de nombreux voyages dans les départements, des rencontres, des visites d’entreprises, des discours.

Nombreux sont les voyages « pour porter la bonne parole auprès des diverses communautés industrielles, commerciales et financières qui assuraient notre présence autour de la terre, et tâcher d’influencer de bonne façon les autorités publiques avec lesquelles il revenait aux acteurs économiques de frayer ; j’étais accompagné généralement d’entrepreneurs », et de journalistes. Il rencontrait sur place nos ambassadeurs. Dans un chapitre intitulé « Géographie d’une action », J.-N. Jeanneney évoque les voyages où les enjeux étaient majeurs : les pays baltes, les pays du Golfe, les pays d’Asie du Sud-Est, en particulier le Viêtnam où en compagnie de Philippe Sainteny (le fils du représentant de la France au Viêtnam en 1946) et du journaliste Jean Lacouture, il rencontre longuement Pham Van Dong, ex Premier ministre et le général Giap. Un chapitre entier est consacré aux relations commerciales civiles avec Taïwan, à l’époque où la vente de frégates militaires fabriquées par Thomson provoque de fortes tensions diplomatiques, et révèle le rôle « sulfureux » de Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères. L’enjeu est de développer les exportations, et de vendre la construction d’une ligne de TGV et des centrales nucléaires, en concurrence avec les Allemands, les Japonais et les Américains. Le ministre effectue son voyage à Taipei en janvier 1992, « ce fut le plus important, sinon le plus efficaces de mes voyages, le plus difficile peut-être à cause des contraintes diplomatiques, des règles à observer, des symboles à manier »… et de l’indignation de Pékin.

La déroute d’ Édith Cresson observée de l’intérieur

Il assiste de l’intérieur à la rapide déroute d’Édith Cresson. Dès son premier Conseil des ministres, il prend conscience de l’ambiance : « Le premier Conseil des ministres auquel  j’assistai  se tint le mercredi 22 mai 1992. J’avais tellement lu et su de descriptions que je croyais en connaître d’avance l’atmosphère. Pourtant, j’éprouvai une forte émotion à me trouver là. Non que cela me parut extraordinaire, en réalité, mais intimement délicieux (…) Des petites enveloppes circulaient, incessantes, autour de la table (…) Elles ne passaient dans leur ronde que par le Premier ministre, jamais par le Président. D’entrée de jeu (…) je fus interloqué par l’absence de toute amitié visible entre les membres « seniors » du gouvernement. Les socialistes, surtout, me parurent s’épier, se surveiller, se jauger constamment (…) Moi qui n’appartenait pas au Parti socialiste et qui n’en avais donc pas connu de l’intérieur les factions s’affrontant, je n’en avais pas encore, du dehors, mesuré la violence et parfois la perversité »

« Depuis ma fenêtre, ce me fut un sujet de curiosité, une curiosité affligée, de voir comment l’autorité d’Édith Cresson put se dissoudre promptement. ». Certes, estime-t-il, elle fut victime de la misogynie du milieu politique et de l’hostilité des ministres socialistes, que tous jugent plus ou moins illégitime puisqu’elle est une femme. Mais de sa déconfiture, elle est, selon lui, largement responsable. Ainsi de son discours d’intronisation : « Elle le lisait d’une voix perchée, mal dominée, sans donner aucunement l’impression de l’habiter (…) La forme était banale, le contenu sans surprise, mollement technocratique ». Il analyse les petites phrases d’Edith Cresson qui eurent selon lui « des effets ravageurs » : « La Bourse, j’en ai rien à cirer », « Les Japonais travaillent comme des fourmis », « La plupart des Anglais sont homosexuels ». Il les replace dans le contexte dans lequel elles furent prononcées, et -ici intervient l’historien- les met en perspective dans le temps long, proposant « une réflexion sur l’effet politique des petites phrases sur le succès et sur l’échec au long d’une chronique multiséculaire ».

Secrétaire d’État chargé de la Communication

 Après avoir échappé au Secrétariat d’Etat aux Universités, où Jack Lang ne voulait pas de lui, Jean-Noël Jeanneney se voit proposer celui de la Communication : « Je savais que j’allais retrouver un domaine qui m’était cher et où je m’aventurerai avec une expérience concrète et des compétences quant à son histoire qui étaient faites pour me stimuler ». Conscient que ce gouvernement cesserait d’exister après les élections législatives des 21 et 28 mars 1993, annoncées comme une déroute socialiste, il entend se concentrer sur « deux ou trois actions fortes ».

La première, et sans doute la plus forte, fut la création de la chaîne franco-allemande ARTE dont la genèse nous est contée en détail. Sa volonté était de faire naître une chaine « à vocation européenne et à dominante culturelle » ; elle occuperait le canal hertzien libéré par l’échec de la 5. La décision est prise à Matignon le 21 avril 1992 ; Jack Lang est favorable, ainsi que le représentant de Mitterrand, Michel Charasse, hostile. Bérégovoy adopte le projet de Jeanneney : « Pour moi qui m’intéressais si fort aux divers processus de la décision politique, ce furent des travaux pratiques, et je me sentis, comme quelquefois, dédoublé entre action et observation. » Il défend la décision à l’Assemblée nationale et au Sénat. Il se livre à une analyse des réactions, dans la presse et dans les réseaux d’opinions divers, soulignant le poids de ceux qui ne peuvent admettre que vers le plus grand nombre, on ne puisse diffuser autre chose que de la médiocrité.

L’autre grand projet qui lui tenait à cœur et qu’il put réaliser, fut la création du dépôt légal de l’audiovisuel : « Il s’agissait que tout ce qui avait été produit dans l’ordre de l’audiovisuel demeurât accessible à la fois pour la recherche scientifique et la curiosité civique (…) Ce fut la seule fois où il me revint de porter un projet de loi de bout en bout ». Un combat qu’il n’avait pas prévu, fut celui de la défense de la pérennité de la  redevance audiovisuelle, que Pierre Bérégovoy décida de supprimer, sans lui en avoir parlé, le 18 septembre 1992. « Je ne songeais pas un instant à être le ministre qui porterait, au cœur de sa responsabilité, une telle suppression. » Heureusement, Jack Lang, qui  est aussi convaincu que lui de la nécessité de la redevance pour les chaînes publiques, envoie une note à Mitterrand, et Fabius va dans le même sens. Bérégovoy recule, mais en gardera une certaine animosité à l’égard de Jeanneney. « Nous savons qu’il fallut attendre l’année 2023 pour qu’Emmanuel Macron, Gérald Darmanin et Bruno Lemaire accomplissent la mauvais action que j’avais empêché trente ans plus tôt. »

Au cœur du pouvoir avec un regard d’historien

Comme nous l’avons constaté dès le premier tome de ses Mémoires, Jean-Noël Jeanneney, a toujours pris des notes détaillées, et accumulé des archives. Au moment de rédiger, il s’appuie donc sur des sources précises, quant aux personnes rencontrées, aux avis recueillis, aux dates des événementsSuggérons à l’éditeur d’ajouter dans les annexes une chronologie des principaux événements nationaux et internationaux durant la période couverte par l’ouvrage… qu’il s’agisse d’un débat parlementaire, d’une rencontre officielle, mais aussi d’un dîner ou d’un voyage. D’autre part, il est bien souvent dédoublé entre l’acteur, et l’observateur-analyste. Ayant fréquenté les allées du pouvoir, il continue dans ce nouvel opus, de dresser des portraits, de jauger les ambitions, d’analyser les processus de décision.

Nombreux sont les ministres, pour la plupart socialistes, qui sont l’objet de quelques lignes, parfois plus, toujours particulièrement travaillées sur la forme et pertinentes sur le fond, bien évidemment subjectives, mais toujours appuyées sur des faits. Citons parmi ceux qui ont retenu l’attention de l’auteur, dans un ordre aléatoire, Pierre Bérégovoy et Édith Cresson, Michel Charasse, Michel Rocard, Dominique Strauss-Kahn, Roland Dumas (qui n’est pas épargné dans son rôle de courtisan), Edouard Balladur (pas épargné non plus pour sa suffisance et ses idées réactionnaires) Hubert Védrine (un portrait très positif), Georges Kiejman (qui est un ami), Jack Lang (avec lequel les relations sont bien meilleures qu’au temps de la Mission du Bicentenaire), Robert Badinter (lui aussi un ami très apprécié), Lionel Jospin (un chapitre est consacré au « moment Jospin », candidat à la présidence de la République en 1995). Il n’est pas question des seuls ministres, nous rencontrons aussi Jean Lacouture, Henri Cartier-Bresson, Daniel Cohn-Bendit, Jacques Delors, Simone Veil (que nous découvrons sous un aspect assez peu sympathique), et pour ce qui concerne les responsables étrangers, Pham-Van-Dong et Giap déjà cités, et Gerhard Schröder, qui n’est pas épargné.

Mais de tous les acteurs politiques, le plus présent et le plus affirmé, objet permanent d’observation et de réflexion, mais pas de fascination, c’est François Mitterrand : « Avec le recul, je constate qu’il m’inspira, comme Président, dans la période où je fus conduit à l’approcher souvent, comme je l’ai beaucoup raconté, une curiosité intense et une adhésion intermittente, mais que je n’éprouvai jamais, en face de lui, des sentiments assez puissants pour que je me départisse d’un certain recul, qui fut aussi une prudence », et voici une remarque essentielle qui caractérise la démarche dont ce livre est le fruit : « Il ne suscita jamais en moi, contrairement à ce que beaucoup d’autres éprouvèrent, de réactions qui m’auraient détourné de l’observer en historien futur ». L’historien est toujours là ! Il est là quand, c’est l’objet d’un chapitre intitulé « Mitterrand, à chacun le sien », il se fait enquêteur auprès de divers responsables pour leur faire parler de Mitterrand, ce qui nous vaut de découvrir le Mitterrand de Laurent Fabius, celui de Michel Rocard, celui de Robert Badinter, celui de Jean d’Ormesson (son ultime interlocuteur le jour de son départ, invité par Mitterrand à venir partager son petit déjeuner), celui de Georges Kiejman (un inconditionnel), celui d’Hubert Védrine.

C’est l’historien et le portraitiste qui se cache derrière le ministre pour nous raconter (un chapitre entier) l’enterrement de Pierre Bérégovoy, tout un autobus de personnalités, pour la plupart socialistes, pour la plupart ministres, ou anciens ministres, qui s’observent et observent le Président. C’est toujours l’historien qui enfreint la règle qui veut qu’on ne prenne pas de notes au conseil des Ministres, qui nous raconte -et c’est passionnant- le dernier Conseil des ministres du gouvernement Bérégovoy, après le désastre des élections législatives, présidé par un Mitterrand qui va devoir cohabiter, qui ne semble pas très inquiet, et qui donne des conseils à ceux qui furent ses ministres pour la reconquête du pouvoir, quand les temps seront venus. C’est encore l’historien qui, aux côtés du politique, nous raconte de l’intérieur l’histoire de la candidature avortée de Jacques Delors à la présidence de la République, dont l’issue le désespère : « Ce fut un chagrin partagé, aussitôt mêlé de colère (…) Il y avait longtemps que je n’avais pas éprouvé en politique un sentiment aussi fort de frustration et de colère »

Au croisement de ses rôles de responsable politique, de responsable médiatique, d’historien reconnu, et peut-être de sociologue, Jean-Noël Jeanneney nous propose un chapitre intitulé « Cercles divers », qui recense les divers lieux de sociabilités qu’il fréquente durant les années 1990. Il se dit « sensible à leur nombre et à leur diversité ». Nous aussi ! Et nous avons là sans doute une source pour qui veut étudier les réseaux d’influence où se côtoient des intellectuels connus, des responsables politiques, économiques et médiatiques, de droite et de gauche, partageant beaucoup de convictions, échangeant des informations, participant aux décisions, tous issus des classes supérieures aisées. Nous sont ainsi présentés, avec les noms de ceux qui les fréquentent, Le Siècle, Le cercle Vauban, la Fondation Saint-Simon (qui réunit « journalistes huppés, intellectuels distingués et entrepreneurs libres du conformisme »), le Club du Mardi, le club Témoin).

Un clair engagement à gauche

Ce n’est pas une découverte, mais l’engagement est poussé durant cette période jusqu’à la candidature aux élections. Jean-Noël Jeanneney n’est pas membre du parti socialiste, mais il est ministre de deux gouvernements socialistes. Il rappelle souvent ses convictions de gauche, et il les met en action. Il croit fermement qu’il existe une Droite et une Gauche (c’est le titre du chapitre 17), et il soutient la thèse de « la permanence inévitable et, à vrai dire, indispensable, des combats binaires ». Il est l’homme d’une gauche démocrate, républicaine et universaliste ; « Cette gauche (celle qui vient d’être battue en 1993), c’était la mienne, celle que j’aimais et qu’il me semblait que j’avais pu servir dans les meilleurs moments de mon activité ». Il s’engage dans le comité de soutien à Lionel Jospin après s’être engagé pour Jacques Delors et après qu’il ait renoncé

C’est un farouche défenseur de la laïcité : « Il fallait de toute façon participer, chaque fois que l’occasion s’en présentait au combat de la défense de la laïcité, en redisant sans relâche que la loi de 1905 était une législation de protection de tous les cultes, mais simultanément refuser tout brouillage des lignes entre l’État républicain et les forces spirituelles ». Il est choqué de voir Jacques Chirac communier lors de la cérémonie religieuse à l’occasion des obsèques de François Mitterrand, et il se félicite que le même Jacques Chirac accueille le pape Jean-Paul II en septembre 1996 en tant que chef d’État, et s’abstienne de participer à aucun office religieux. Il remarque que « cette bonne pratique, comme on sait, ne fut pas toujours observée depuis lors et Emmanuel Macron, notamment, y manqua en 2023, à Marseille, lors de la visite du pape François ».

C’est un partisan d’une Europe intégrée : « Sans croire à la probabilité d’une Europe fédérale, à vue prochaine, je croyais au prix de cette ambition, pour la paix et pour la culture, et qu’elle le méritait, moyennant des précautions, des abandons de souveraineté. » Il s’engage donc dans la campagne pour le « oui » au référendum relatif au traité de Maastricht et succède à Élisabeth Guigou à la présidence de l’association Europartenaires, qu’elle a fondée. Elle organise des colloques des entretiens, des rencontres, « c’était politiquement et intellectuellement, le plus stimulant possible ».

Enfin, il franchit le pas et décide de se confronter au suffrage universel, sans être vraiment sûr de vouloir « s’engager corps et âme dans la politique active ». Il dispose d’un enracinement en Haute-Saône, son grand père ayant conquis une circonscription pour le Bloc des gauches en 1902 et son père ayant présidé le conseil général de ce département, tout en étant maire de Rioz, le village de la famille. Il accepte donc la demande d’une délégation socialiste emmenée par le maire de Vesoul, de prendre la tête de la liste de gauche aux élections régionales du 22 mars 1992. « Cette perspective ne pouvait pas me déplaire. Elle me donnait l’onction du suffrage universel avec, de surcroît, la perspective d’être élu à coup sûr du fait de la  proportionnelle. » « Je trouvais stimulantes les réunions publiques, de différents dimensions, entre persuasion intellectuelle et séduction affective. Les rencontres avec les militants étaient chaleureuses, l’entente avec mes colistiers facile. Je pris plaisir à cet exercice nouveau. » Sa liste obtient trois sièges. Il constate vite l’inefficacité de l’opposition dont il fait partie au conseil régional.

A l’approche des élections législatives de 1993, qui s’annoncent très difficiles, il lui paraît « convenable d’aller défendre notre action gouvernementale, et de le faire an Haute-Saône, par fidélité à ceux qui étaient venu me chercher à l’origine (…) J’aurais eu l’expérience d’une campagne législative, une fois dans ma vie, dans de bonnes conditions matérielles et psychologiques ». Avec une colistière de  ses amies, ils affrontent un médecin, député RPR sortant, qui est réélu avec 60% des voix au second tour. Défaite honorable ! Se pose alors la question de l’enracinement éventuel en Haute-Saône. François Hollande lui propose d’être candidat aux prochaines élections législatives dans une des deux circonscriptions de Besançon. Il avoue son « peu d’appétence pour le jeu des partis », dont il reconnaît cependant « l’importance démocratique » ; et il constate que sa présence commence à déranger les ambitions locales de socialistes installés. De toute manière, il avoue avec franchise, qu’il ne se voit vraiment pas s’installer en Haute-Saône, habitué qu’il est de la vie parisienne, et craignant pour la scolarité de ses enfants. Fin de l’expérience !

Un historien dans la cité

Après l’échec de la majorité socialiste et le retour de la droite au pouvoir (Mitterrand lance la seconde cohabitation avec pour Premier ministre Édouard Balladur), le ministre fait son « retour au bercail » (c’est le titre d’un chapitre), c’est-à-dire qu’il retrouve son poste de professeur d’histoire à Sciences-Po. Même si, on l’a vu, il n’a jamais cessé d’être historien dans l’âme, il le redevient à temps plein ; il estime cependant qu’il ne quitte pas non plus la politique, puisqu’il fait partie de ceux qui ont inauguré, avec René Rémond, Pierre Milza, Serge Berstein,  l’histoire politique. Tout au long des années 1990, son activité d’historien prend de multiples formes.

Il enseigne en deuxième et troisième année, l’histoire des médias, l’histoire politique comparée des pays du monde développé au XXe siècle. Il organise ou co-organise des séminaires, des colloques (« Axes et méthodes de l’histoire politique » en décembre 1996, « Les Années Mitterrand », à la Fondation des Sciences politiques en 1999) dirige des mémoires et des thèses. Il rédige et publie de nombreux articles dans les journaux (Le Monde, Le Nouvel Observateur), et des revues (il a participé à la création de la revue L’Histoire qui a été un grand succès de diffusion des connaissances historiques). Enfin, et peut-être surtout, il produit des ouvrages historiques de haut niveau : Georges Mandel. L’homme qu’on attendait en 1991, L’Avenir vient de loin. Essai sur la gauche, en 1992, Une histoire des médias des origines à nos jours en 1996, Le Passé dans le prétoire. L’historien, le juge et le journaliste, en 1998, Il dirige l’édition de L’Écho du siècle. Dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, en 1999, ainsi que celle d’Une idée fausse est un fait vrai. Les stéréotypes nationaux en Europe, en 2000, L’Histoire va-t-elle plus vite ? Variation sur un vertige, en 2001, Victor-Hugo et la République, en 2002.

Historien des médias, il est aussi un homme de média. Il a été membre du conseil d’administration de la chaîne « L’Histoire », producteur de documentaires télévisés (« Le Rhin », « Léopold Senghor entre deux monde »s, la série des « Grandes batailles de la République » avec Olivier Duhamel. Il fut l’un des fondateurs du festival du film historique de Pessac, auquel il reste très attaché. Il produit et anime depuis 27 ans l’émission « Concordances des temps », sur France culture. Jean-Noël Jeanneney est « présent au service de l’Histoire, sinon de la politique, sur les ondes et dans le champ intellectuel ».

Il est temps d’arrêter un compte-rendu qui ne saurait prétendre à l’exhaustivité, mais qui, en s’en tenant aux faits, espère avoir donné une juste idée de la dimension du personnage, et de la diversité de ses activités et responsabilités, Le dernier chapitre, « Vers la Bibliothèque nationale de France », raconte la genèse de sa nomination comme Président de la BNF, proposée par Mitterrand, combattue par Balladur, acceptée par Chirac, prise en Conseil des ministres, le 7 mars 2002. « L’idée de gouverner cette grande maison me séduisit sans limite ».