Les commissaires de l’exposition Michel-Ange, Rodin. Corps vivants, Chloé Ariot et Marc Bormand, ont dirigé ce catalogue coédité par Gallimard et le musée du Louvre. Cet ouvrage invite à comprendre le rapprochement des deux artistes qui conçoivent, la sculpture comme un laboratoire d’innovations, ouvrant la voie à un art nouveau, et, le corps vivant, leur sujet commun, comme un réceptacle de l’énergie et des tourments de l’âme.
Après deux essais préliminaires et un préambule en lien avec Léo Steinberg, critique d’art américain méconnu en France, le catalogue s’ouvre sur les œuvres présentées dans la rotonde à l’entrée de l’exposition. Parmi les plus connues, ces créations permettent un dialogue entre les deux sculpteurs et mettent en évidence les influences et les similitudes ; cinq corps nus masculins empreints de vitalité et d’émotions (les deux esclaves donnés au roi François 1er, l’Adam, L’âge d’airain et le Jean d’Aire). Puis l’ouvrage s’articule autour des cinq sections de l’exposition.

Deux artistes mythiques
Le divino florentin et le maître de Meudon ont connu un vif succès de leur vivant. Conscients de leur talent, les deux artistes ont contribué à forger leur popularité, leur généalogie glorieuse dans les traces des génies du passé.
Nourri de l’Antiquité, Michel-Ange s’est employé à copier ses maîtres, en témoigne ce célèbre dessin à la sanguine, Adam et Eve chassés du jardin d’Éden, inspiré de Masaccio dans la chapelle Brancacci. Depuis l’installation de son David à Florence considéré comme le plus grand nu depuis l’Antiquité, le sculpteur bénéficie d’un statut hors norme. Sa modernité impressionne Giorgio Vasari dans les Vies. Le portrait attribué à Baccio Bandinelli (1498-1560) incarne la figure de l’artiste envoyé du ciel repris par le buste de Michel-Ange (vers 1564-1566) de Daniele da Volterra, dit Danielle Ricciarelli (vers 1509 – 1566) pour la tombe du maître.

Buste de Michel-Age,
vers 1564-1566,
Paris, Musée du Louvre
©Eric Joly
Les œuvres de jeunesse de Rodin se référent au maître florentin. Il copie les esclaves du Louvre. Sa première œuvre acceptée en 1875, année où on fête les 400 ans de Michel-Ange, au Salon est L’Homme au nez cassé, intitulé M.B (Le florentin avait effectivement un nez cassé après une bagarre qui a mal tourné). Son voyage en Italie en mars 1876 où il découvre les tombeaux des Médicis dans la nouvelle sacristie de San Lorenzo est un éblouissement. Cette chapelle des princes est reconnue comme un lieu d’étude pour tous les artistes.
Rodin est appelé le nouveau Michel-Ange. Des portraits des deux hommes en Moïse affirment les liens qui les unissent. Comme les saints ont des reliques, les mains exposées, métonymies de la création, montrent l’admiration de leurs contemporains. Rodin se fait photographier en sculpteur de pierre et en nouveau Michel-Ange. Les sculpteurs ont reçu des hommages sculptés dès leur décès comme le bas-relief de Bartholomeo Ammanati, L’Apothéose de Michel-Ange de 1564 ou la sculpture d’Ossip Zadkine, Hommage à Rodin de 1944.
Nature et Antiquité : réinventer le modèle
Notre couple d’artistes va dépasser ce qui leur est donné à étudier en créant un nouveau style. Par l’étude partielle du corps, les sculpteurs, qui ont pratiqué certainement la dissection, travaillent le corps par partie. Ils cherchent l’anatomie et la complexité des formes.
De nombreux dessins anatomiques michelangelesques et les figures modelées par Rodin montrent leur volonté de saisir la vie qui anime les êtres. L’artiste doit révéler la beauté de la Nature. Ainsi il s’agit de créer un vocabulaire artistique novateur. Michel-Ange insuffle le maniérisme, un nouveau canon qui allonge les corps. Rodin modèle des abatis, les assemble et les utilise dans la technique du marcottage (la réutilisation des formes). Pourtant issues de l’observation du vivant, les sculptures ne sont pas réalistes mais décalées moins fidèles afin d’atteindre la vérité intérieure des êtres.
Dépasser le modèle de l’antique reste pour les deux artistes une volonté permanente comme en témoignent La Grande ombre du maître de Meudon qui mise sur l’expressivité et la musculature dans une position impossible à soutenir à comparer avec Apollon vainqueur du serpent Python de Giovanni Rusciti, un sculpteur florentin maniériste dont le torse est inspiré des esclaves de Michel-Ange.

(attribué à), Apollon vainqueur du serpent Python, 2e quart du XVIe,
Paris, Musée du Louvre, et Auguste Rodin, Grande ombre, 1902, Caen, musée des beaux-arts, ©Eric Joly
Le non finito
Michel-Ange a laissé près de 3 sculptures sur 5 inachevées ce qui s’explique par sa pratique du retrait de matière. Selon le sculpteur, le bloc à tailler contient déjà l’œuvre et l’artiste, seul, à travers son intellect révèle le sujet, plan par plan. Le concept de non finito est inventé par Vasari pour expliquer la manière du « plus grand artiste de tous les temps ». Témoin de ce principe, un petit Christ en croix, une œuvre tardive votive, élaborée par et pour Michel-Ange lui-même, montre le travail des outils visible à la surface ce qui accentue la force et l’émotion.
Dans cette section, la dialectique entre œuvre et trace des outils permet à l’artiste de mettre en scène son travail et d’exprimer la tension entre la matière inachevée, la pensée et l’intellect.
Rodin se réapproprie ce concept du non finito au milieu des années 1880. La main de Dieu ou la Création représente l’émergence d’Adam et Eve issus du modelage du démiurge, avec des parties inachevées. Pourtant la sculpture est en marbre, une référence au divino florentin. La Pensée, unique tête de femme (Le visage est celui de Camille Claudel) émerge d’un bloc brut montrant l’opposition entre le matériau et la pensée qui surgit.

La main de Dieu dite aussi
la Création,
vers 1896-1898,
Marbre,
Musée Rodin,
©Eric Joly
L’inachèvement est une esthétique qui permet à l’artiste de travailler à différents degrés de réalité. Le marbre non poli absorbe la lumière, fait vibrer la matière, ce qui dissout les formes. Pourtant Rodin ne taille pas. Il pratique le modelage et donne ensuite la taille à un praticien (le nom du tailleur est noté sur les cartels).
Le catalogue présente un ensemble de dessins esquissés qui montre une vibration du contour, manière de donner vie au corps dans le graphisme.
Corps et âme
Le corps n’est jamais traité comme une mimesis mais comme la manifestation de la vie, un corps pensant avec tout son contenu, les passions et les sentiments. La figure est athlétique mais pensante. Elle est la perception extérieure d’une vie intérieure intense. S’exprime la dualité entre l’être physique et l’être spirituel.
La statue de Laurent de Médicis dans la chapelle des princes a été appelée il Pensieroso (le guerrier en réflexion), filiation directe avec Le Penseur de Rodin, profondément vivant mais avec une activité psychique importante, devenu un symbole universel de la pensée.
Sont aussi réalisées des œuvres au repos, à la posture alanguie, simulant le sommeil, entre le rêve et la mort. Ces sculptures adoptent une pose contournée et sensuelle.
Quelle est la meilleure façon de représenter l’âme ?
Les moyens utilisés sont d’insister sur l’enveloppe qui entoure le corps comme l’habit et le tissu. Copie de la chapelle Sixtine, le dessin de Daniele da Volterra montre Saint-Barthélémy tenant sa dépouille issue de son supplice, où Michel-Ange a inscrit son autoportrait, son âme dans le Jugement dernier. On retrouve cette idée chez Rodin quand il a la commande d’un monument en l’honneur de Balzac. Seule sa robe de chambre est représentée, son vêtement de labeur, symbole de l’écrivain ; un travail fait à partir d’un moulage sur nature, « enveloppe vide de corps, fantôme de plâtre que la postérité a érigé en œuvre iconique de la célébrité ».
La fin de cette section évoque les œuvres capitales au format monumental des deux artistes, Le Jugement dernier et La Porte de l’Enfer. La variété des poses et des formes qui s’agglomèrent et la complexité des torsions et du mouvement illustrent les propos précédents.
La Porte de l’Enfer est le cadre d’une représentation tragique et complexe de la nature et de la vie avec 186 figures dans un espace doté d’une énergie supérieure, pression des forces internes et externes.
Michel-Ange serait le premier artiste à unir le corps et l’esprit. Rodin fait fusionner le corps et le mouvement, expressions de l’esprit pour traduire l’âme humaine.
L’énergie et la vie
Les sculpteurs ont pour objectif de rendre compte de la vie intérieure, d’un flux vital porté par la puissance qui se dégage des œuvres. Emblème du maniérisme, la fluidité des figures dans sa forme serpentine permet de traduire cette énergie, appelée la terribilità chez Michel-Ange. Il a cette capacité à traduire la puissance, à donner vie à l’inanimé. Incarnations magistrales de ce geste créatif, la statue du Moïse pour le monument de Jules II et le Balzac, une fusion entre l’immobilité et le mouvement.
Les combats, réels ou fictionnels (l’étreinte amoureuse) rendent plus visibles les tensions vitales animant les corps. Si les bronzes florentins michelangelesques valorisent des duos en lutte, Je suis belle de Rodin rend sublime la rencontre charnelle à la fois sensuelle et bestiale entre deux amants.
Traduire le mouvement en sculpture s’avère particulièrement complexe. Les deux artistes cherchent le point de rupture entre équilibre et déséquilibre.

Je suis belle,
1885-1886,
Plâtre,
Musée Rodin,
©Eric Joly
Il ne fait aucun doute que cette exposition, Michel-Ange Rodin. Corps vivants fera date dans l’histoire de la sculpture. Le catalogue en sera de même. Ce bel ouvrage met en lumière les relations complexes qui existent entre les deux artistes mais il offre aussi de magnifiques photos des œuvres exposées. Sa contemplation invite le lecteur à le feuilleter souvent pour le plaisir des yeux.



