Le hors-série n° 21 de la revue Parlement[s] a pour thème « Ordre public, polices et politique (France, XIXe-XXe siècle) ». Ce vingt-et-unième dossier est coordonné par Arnaud-Dominique Houte, professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université, et Maxime Launay, docteur en histoire contemporaine et chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Comme à l’accoutumée, le dossier comprend une première partie consacrée à la [Recherche], avec cinq contributions (Clément Weiss, Mathias Pareyre, Arnaud-Dominique Houte, Maxime Launay et Anne-Laure Ollivier), une seconde consacrée aux [Sources], avec quatre documents commentés (Jeanne-Laure Le Quang, Laurent Bihl, Samuel André-Bercovici et Thomas Champeau), puis une troisième et dernière partie [Lectures] réunissant six comptes rendus : Jonas Campion, Romain Tiquet, Roxane Bonnardel-Mira, Paul Smith, Thibault Simonneau et Antoine Renglet.

Dans leur introduction, Arnaud-Dominique Houte et Maxime Launay rappellent combien la question de l’ordre public est devenue, depuis plusieurs décennies, un objet pleinement politique. Loin de pouvoir être réduite à une question technique ou administrative, la sécurité publique touche aux rapports entre l’État et les citoyens, à la définition des libertés et aux modalités d’exercice de l’autorité. L’intérêt du dossier tient précisément à cette volonté d’inscrire l’histoire des polices et du maintien de l’ordre dans une perspective de longue durée, de la Révolution française à la fin du XXe siècle. L’ordre constitue ici une notion profondément polysémique : il peut être présenté comme une condition nécessaire à l’exercice des libertés, mais aussi comme une finalité politique susceptible de légitimer surveillance, coercition ou répression. À travers différentes crises de régime, les auteurs entendent ainsi montrer comment les forces chargées de l’ordre ont été utilisées, contestées, réorganisées et parfois elles-mêmes entraînées dans le désordre. Le dossier insiste également sur la place des controverses relatives aux brutalités policières et sur les difficultés persistantes à concilier maintien de l’ordre, légitimité politique et protection des libertés.

[RECHERCHE]

R1- De la répression à la faction : maintien de l’ordre, service armé et autodéfense dans le Paris révolutionnaire (1789-1799) (p. 39-57)

Clément Weiss, docteur en histoire de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre associé de l’IHMC, ouvre le dossier par une étude consacrée au Paris révolutionnaire. Il interroge les formes prises par le maintien de l’ordre dans une période où les frontières entre service armé, autodéfense, participation civique et affrontement politique demeurent particulièrement incertaines.

L’intérêt de cette contribution est de montrer que la construction d’un ordre nouveau ne passe pas uniquement par la mise en place d’institutions policières. La violence politique et les dispositifs destinés à la contenir sont étroitement liés aux bouleversements révolutionnaires. L’étude rappelle ainsi combien la question de la force armée se trouve au cœur de la redéfinition de l’autorité et de la souveraineté.

R2- La Garde nationale, des citoyens-sentinelles au service de l’ordre (1830-1871)        (p. 59-76)

Mathias Pareyre, agrégé et docteur en histoire, chercheur affilié à l’IRHIS de l’Université de Lille, s’intéresse à la Garde nationale entre la monarchie de Juillet et la Commune. La milice citoyenne constitue un observatoire privilégié des rapports entre citoyenneté, armement et maintien de l’ordre.

L’auteur souligne le paradoxe d’une institution destinée à protéger les personnes et les biens, mais qui peut également devenir un instrument de contestation des autorités. L’étude rappelle ainsi que la Garde nationale ne constitue jamais une force parfaitement docile : selon les circonstances, les gardes peuvent défendre le pouvoir, participer aux insurrections ou choisir de rester à distance des affrontements. Le maintien de l’ordre apparaît donc inséparable des comportements sociaux et politiques de ceux qui sont censés l’assurer.

R3- Brutalités policières, problème politique ? La violence de l’ordre en débats sous la Troisième République (1870-1914) (p. 77-95)

Arnaud-Dominique Houte examine la question des brutalités policières sous la Troisième République. La violence exercée par les forces de l’ordre n’est pas seulement une affaire professionnelle ou judiciaire : elle devient un objet de débats publics et politiques.

Cette étude permet de comprendre comment la République cherche à construire la légitimité de ses forces de sécurité tout en étant confrontée aux critiques suscitées par leurs pratiques. La question centrale est alors celle des limites acceptables de la coercition dans un régime fondé sur les libertés publiques. La contribution replace ainsi les violences de l’ordre dans l’histoire plus générale des rapports entre autorité républicaine, espace public et contestation.

R4- L’armée, dernier rempart face à l’ « ennemi intérieur » ? Les militaires et le maintien de l’ordre d’une République à l’autre (1947-1968) (p. 97-118)

Maxime Launay étudie la participation de l’armée au maintien de l’ordre entre 1947 et 1968, c’est-à-dire entre la IVe et la Ve République. La notion d’ « ennemi intérieur » permet d’interroger les conditions dans lesquelles l’institution militaire est mobilisée face aux crises et aux menaces jugées susceptibles de remettre en cause l’ordre établi.

L’article met en lumière les tensions suscitées par ce recours à la force militaire dans le cadre intérieur. Il permet également de replacer les pratiques du maintien de l’ordre dans le contexte plus large des expériences de guerre et de décolonisation, en montrant combien les frontières entre sécurité intérieure et expérience militaire peuvent devenir poreuses.

R5- Le désordre des forces de l’ordre. Manifestations et insubordinations policières (1958 et 1983) (p. 119-145)

Anne-Laure Ollivier, professeure agrégée d’histoire en classes préparatoires littéraires et chercheuse associée au laboratoire POLEN de l’Université d’Orléans, inverse ici la perspective : il s’agit d’étudier les moments où les forces de l’ordre deviennent elles-mêmes des acteurs du désordre politique.

Les épisodes de 1958 et de 1983 permettent de mettre en évidence les tensions entre revendications professionnelles, hiérarchie policière et pouvoir politique. L’intérêt de l’article tient à cette volonté de ne pas considérer « la police » comme un acteur monolithique. Les policiers sont aussi des agents sociaux, porteurs de revendications et susceptibles de contester les décisions des autorités dont ils dépendent.

[SOURCES]

S1- Des vertus paradoxales de la modération policière en temps de crise : compte rendu du ministre de la Police Générale Joseph Fouché aux Consuls, an VIII (1800)  (p. 149-162)

Jeanne-Laure Le Quang, docteure en histoire et membre associée de l’IHMC, propose l’étude d’un document particulièrement révélateur de la conception napoléonienne de l’ordre. Le rapport de Fouché permet de saisir les relations complexes entre efficacité policière, modération affichée et gestion politique de la crise.

S2- « Un poing c’est Tout » : Clemenceau croqué par Leal da Câmara (1906) (p. 164-173)

Laurent Bihl, maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste de l’histoire des médias et de la caricature, s’intéresse à une image de Clemenceau réalisée par Leal da Câmara. La caricature constitue ici une véritable source d’histoire politique : elle permet d’interroger la représentation publique de l’autorité, de la force et du pouvoir gouvernemental.

S3- L’arrêté du 17 mars 1953, aux sources des Unités territoriales pendant la guerre d’Algérie (p. 175-185)

Samuel André-Bercovici présente un document essentiel pour comprendre la création et le fonctionnement des Unités territoriales pendant la guerre d’Algérie. L’intérêt de cette source est de replacer une institution de maintien de l’ordre dans le contexte colonial et militaire, et de montrer les formes administratives concrètes prises par la mobilisation des populations.

S4- Un spectacle et une société en bon ordre : le compte rendu des RG sur le voyage officiel de De Gaulle dans le Nord (avril 1966) (p. 187-200)

Thomas Champeau, doctorant au Centre d’histoire du XIXe siècle de Sorbonne Université, étudie un rapport des Renseignements généraux consacré au déplacement présidentiel de Charles de Gaulle dans le Nord en avril 1966. La source permet de pénétrer au cœur des pratiques de surveillance et d’observation des populations et montre que le maintien de l’ordre repose également sur la connaissance fine des territoires, des acteurs et des mobilisations possibles.

[LECTURES]

L1- Arnaud-Dominique Houte, Citoyens policiers. Une autre histoire de la sécurité publique en France, de la garde nationale aux voisins vigilants, Paris, La Découverte, 2024, 352 p. par Jonas Campion.

Cet ouvrage s’inscrit directement dans la problématique du hors-série en proposant une autre histoire de la sécurité publique, attentive au rôle des citoyens et à leur participation à la production de l’ordre. Le compte rendu permet ainsi de prolonger l’analyse de la Garde nationale et d’élargir la réflexion aux formes contemporaines de vigilance et de sécurité.

L2- Antonin Plarier, Des bandits face au pouvoir colonial. Algérie (1871-1920), Lyon, ENS Éditions, 2025, 345 p. par Romain Tiquet.

Ce compte rendu ouvre le dossier sur les relations entre banditisme, autorité et pouvoir colonial. L’ouvrage rappelle que les pratiques de contrôle et de répression ne peuvent être étudiées indépendamment des contextes politiques et impériaux dans lesquels elles s’inscrivent.

L3- Vincent Bollenot, « Signalé comme suspect ». La surveillance coloniale en France (1915-1945), Paris, CNRS Éditions, 2025, 384 p. par Roxane Bonnardel-Mira.

À travers la surveillance des populations colonisées en métropole, l’ouvrage permet d’élargir l’histoire policière aux pratiques de renseignement, de catégorisation et de suspicion. Il constitue ainsi un prolongement intéressant des réflexions du dossier sur la surveillance politique.

L4- Olivier Dard et Jean Philippet, Février 34. L’Affrontement, Paris, Fayard, 2024, 746 p. par Paul Smith.

Le compte rendu rappelle combien la question de l’ordre public est inséparable des crises politiques de la France contemporaine. L’étude de février 1934 permet notamment de replacer les rapports entre manifestations, forces de l’ordre et affrontements politiques dans une séquence majeure de l’histoire de la Troisième République.

L5- Félix Brêteau, Anne de Mathan, Thomas Hippler, Vincent Milliot et Corentin Sire (dir.), Polices et révolutions en Europe occidentale (des années 1780 à la fin du XXe siècle), Rennes, PUR, 2025, 354 p. par Thibault Simonneau.

Ce collectif élargit la perspective du hors-série en inscrivant l’histoire des polices dans celle des révolutions européennes. Le rapprochement est particulièrement fécond pour penser les transformations des institutions policières dans les périodes de bouleversement politique.

L6- Édouard Ebel, Laurent López et Jean-Noël Luc (dir.), Gendarmerie mobile et maintien de l’ordre (XIXe-XXIe siècle), Paris, Sorbonne Université Presses, 2025, 451 p. par Antoine Renglet.

Cet ouvrage collectif prolonge directement les questionnements du dossier en étudiant sur la longue durée la gendarmerie mobile et ses pratiques de maintien de l’ordre. Il contribue à replacer les évolutions contemporaines dans une histoire institutionnelle et professionnelle plus ancienne.

Ce hors-série de Parlement[s] offre ainsi un ensemble cohérent sur les rapports entre ordre public, polices et politique. De la Révolution française aux dernières décennies du XXe siècle, les contributions montrent que le maintien de l’ordre ne constitue jamais une activité purement technique : il engage la définition de l’autorité, les rapports entre l’État et les citoyens, les libertés publiques et les modalités de gestion des crises. L’un des principaux intérêts du dossier réside dans la diversité des approches, qui associent histoire politique, histoire sociale, histoire militaire et histoire des représentations. En replaçant les polices au cœur des conflits et des débats politiques, ce hors-série contribue utilement au renouvellement d’une histoire de l’ordre public désormais attentive autant aux institutions qu’aux pratiques et aux représentations.