Le massacre de Nankin est parvenu jusqu’à nous par bribes, comme une rumeur. Pour Michaël Prazan, il s’agit donc de raconter l’histoire le plus justement et le plus objectivement possible, mais également de sonder l’actualité qui ravive entre les deux pays depuis près de trois décennies des plaies jamais cicatrisées. Il est ainsi allé recueillir la parole des victimes du massacre en Chine mais aussi celle des historiens et des spécialistes.
1937
En 1937, cela fait six ans que le Japon occupe la Mandchourie où il a créé un Etat fantoche et colonial au service de son développement économique. La transformation de l’archipel depuis la fin du XIXème siècle est impressionnante. Pourtant, à l’aube des années 30, la crise économique est grave. L’annexion de la Mandchourie est certes utile pour lutter contre la crise économique, mais elle ne permet pas de résoudre le problème de surpopulation du pays. L’armée s’est installée durablement au sommet de l’Etat. En juillet 1937, le Japon entre en guerre contre la Chine et c’est dans ce cadre là, qu’il s’attaque à sa capitale, Nankin. Les premiers massacres de Chinois ont lieu dès le début de la marche des troupes vers la capitale. Aux premiers jours de décembre, les Japonais progressent en encerclant la ville sur un rayon de plusieurs kilomètres.
La prise de Nankin
Avec son million d’habitants, Nankin est une ville dans laquelle se mélange la Chine ancestrale et une Chine en pleine expansion. La ville compte un million d’habitants. Les soldats chinois se cachent parmi la population civile. Michaël Prazan insère des extraits de témoignages de personnes qui ont vécu cet épisode. Aux premiers jours de la prise de Nankin, les femmes sont violées, torturées et mutilées. Quand les Japonais prennent possession de la ville, elle ne compte peut-être plus que la moitié de sa population. Les exécutions, viols et assassinats ainsi que les pillages se poursuivent pendant six semaines.
Le massacre
Les exactions sont aujourd’hui connues et recoupées par de nombreux documents. Le massacre nait d’abord d’un contexte idéologique et politique propre au Japon. Les Chinois sont présentés comme des « êtres inférieurs ». L’armée japonaise est livrée à elle-même, sans discipline. La Chine ne dispose pas, de son côté, des structures nécessaires à la protection des civils. Il n’est alors pas rare que les soldats japonais collectionnent des photographies de têtes coupées. Dans ce chapitre aussi, l’auteur fait le choix judicieux de citer longuement certains témoignages comme celui de Yang Ming-zhen. Le chapitre s’arrête également sur « les femmes de réconfort ».
La zone de sécurité
Il s’agit d’un espace aménagé au centre de la ville par des étrangers résidant à Nankin afin de sauver les civils chinois du massacre. Ce n’est qu’une convention verbale passée avec l’ambassade du Japon. John Rabe est ainsi surnommé le « Oskar Schindler chinois ». Son buste est exposé dans l’une des galeries souterraines du mémorial de Nankin. L’auteur évoque aussi le cas de la missionnaire américaine Minnie Vautrin. Le révérend Joh Magee a quant à lui capturé des images du massacre à l’aide d’une petite caméra de 16mm. Il sera appelé à Tokyo pour témoigner du massacre après la capitulation japonaise. Plusieurs pages sont dédiées à l’unité 731 et à ses victimes.
L’oubli volontaire du Japon
L’auteur revient sur la difficulté qui demeure d’établir le bilan. Le différentiel des estimations concernant le nombre de civils exterminés tient à l’incertitude concernant le nombre d’habitants présents à Nankin lors de l’invasion japonaise. Certains manuels scolaires ne nient pas l’évènement mais ne donnent pas de bilan chiffré. Le manga est aussi un support utilisé par des personnes comme Yoshinori Kobayashi.
La mémoire armée de la Chine
Pékin a tendance à instrumentaliser son passé meurtri. La haine antijaponaise qui sévit aujourd’hui en Chine est bien réelle. « Nazifier le Japon » répond à trois impératifs géostratégiques pour la Chine. Cela permet de cantonner le Japon dans son rôle de vaincu, c’est lui barrer la route du Conseil de sécurité de l’ONU et c’est briser son partenariat avec Taïwan et prendre l’avantage dans la guerre économique entre les deux géants asiatiques. L’auteur revient enfin sur la question du vocabulaire : massacre, sac, affaire ? Le massacre de Nankin a aussi permis d’initier les jeunes Chinois à des réalités comme le statut de la victime ou la notion de crime d’Etat.
En conclusion, Michaël Prazan rappelle que les excuses japonaises ont été formulées à de multiples reprises depuis 1972. Des universitaires essayent de construire une mémoire commune, mais la question du chiffre demeure une pomme de discorde majeure.


