Ouvrir « Néandertal nu » de Ludovic Slimak mis en images par Frédéric Bihel, c’est d’abord plonger dans un superbe carnet de voyage. Un de ceux que tout voyageur rêve de faire pour se souvenir de chaque instant à son retour. L’archéologue préhistorien s’est lancé sur les traces d’un homme mystérieusement disparu : Néandertal.
Ludovic Slimak consacre sa vie à donner des traits, des proches et une vie quotidienne à une silhouette anonymeNéandertal nu, Ludovic Slimak, Odile Jacob, 2022. L’homme de Néandertal nous semble pourtant familier : tout est déjà dans les livres. Son territoire s’étendait de l’océan Atlantique à l’Altaï. Son portrait, ses habitudes, et même sa disparition sont étudiés depuis sa découverte au XIXe siècle. À la différence des savants qui l’ont précédé, l’auteur sort des bibliothèques : sa traque se fait sur le terrain. Le carnet s’ouvre sur un paysage de montagne aux profondes vallées, des forêts aux arbres serrés, un cours d’eau et des grottes à explorer. Il faut entrer dans ces cavités naturelles. Les traces d’un passé particulièrement lointain mais si proche de nous y dorment. La grotte Mandrin dans la Drôme est un repère.
« Ici est la dernière frontière »
Pour remonter le temps, il faut pousser vers l’est. Loin, aux confins de la Sibérie, des chercheurs russes y travaillent depuis les années 1950. Ludovic Slimak les y retrouve en 2006. Ici, vers -40.000, la steppe à mammouths recouvrait d’immenses étendues. Il y faisait très froid et très sec. Aujourd’hui, le dérèglement climatique accélère le réchauffement de la planète : le permafrost fond à son tour. Dans les loess, des habitats ont été rapidement fossilisés. Le chercheur espère y trouver des corps et leur rendre une ultime sépulture. En ce lieu, « La courbe du mammouth » des Russes et des Norvégiens ont découvert une défense de mammouth incisée associée à des ossements d’animaux. C’est encore la plus ancienne trace de la présence de l’homme sur le cercle polaire. La plus mystérieuse aussi.
Il faut s’enfoncer toujours plus vers l’est, s’installer dans le delta du fleuve Yana qui se jette dans l’océan Antarctique. À 500 kilomètres au nord du cercle polaire, le Rhino Horn Site (RHS) que Vladimir Pitulko a exploré, est un site exceptionnel. Une civilisation entière s’y est construite. Parfaitement adaptée au milieu naturel d’il y 30.000 ans, les hommes trouvaient de quoi se nourrir et fabriquer des objets. L’absence de bois dans cette steppe les a poussés à utiliser les défenses des mammouths femelles à la place. Les « anciens Sibériens du Nord « , identifiés par ADN, population unique, demeurent pourtant inconnus. Sur le site de Byzovaya, contemporain de celui de Yana, Ludovic Slimak reproduit les outils taillés dans la pierre que des hommes ont fabriqués au même endroit. Ces trois sites uniques dans le monde polaire, si ils se complètent, ne s’assemblent pourtant pas pour dresser le portrait de Néandertal.
« Que s’est-il passé ? «
Dans la vallée du Rhône, l’archéologue préhistorien réinvestit un site découvert dans les années 1970 par un archéologue amateur. Il le « fouille » pendant une dizaine d’années en creusant un trou de 6 mètres de profondeur. Sans savoir-faire scientifiques, ses découvertes sont à reprendre. 20 ans plus tard, un jeune docteur en préhistoire s’y attelle. Alban Defleur est le découvreur de 13 restes humains néandertaliens. Des outils ont été utilisés pour détacher la chair des os. L’équipe publie de Defleur publie « Cannibals among neanderthals ? » dans la prestigieuse revue « Nature » en 1993. La même année, Ludovic Slimak, à son tour, commence des fouilles qui s’étalent sur 6 ans. Riche de 78 restes supplémentaires, le chercheur est incapable d’infirmer ou de confirmer la théorie selon laquelle Néandertal mangeait ses morts en période de famine ou se livrait à des rituels. La réponse est ailleurs.
En 2008, une petite équipe du CNRS sous la direction de L. Slimak reprend les fouilles dans les gorges de l’Ouvèze. Dans un sol très dur, les différents niveaux d’archéologie sont parfaitement préservés sur la totalité de la période glaciaire. Le site est un labyrinthe de cavités où vivaient hommes et animaux. La vaste forêt aux alentours est riche de bois et de gibiers. Les Néandertaliens ont laissé des traces de rituels directement liés à la chasse alors qu’ils ne pouvaient connaître la famine. Une trace d’humanité ? La boucle se referme alors à la grotte Mandrin. 2 pointes témoignent de la présence de Néandertal et de Sapiens en même lieu à une même époque. Néandertal aux armes moins performantes et à l’approche plus sensible des animaux disparaît rapidement. C’est l’extinction de celui qui demeure aujourd’hui encore un inconnu.
Ludovic Slimak et Frédéric Bihel réussissent à soulever de vastes interrogations qui intriguent le lecteur après avoir refermé « Néandertal nu « . La beauté des illustrations et la rigueur scientifique donnent chair à un inconnu encore sans visage, le mystère n’est pas éclairci : « À suivre »



