Michel Gautier : un ingénieur agronome érudit d’histoire

En faisant constamment référence aux quatre annexes de l’ouvrage, Michel Gautier Il est ingénieur agronome et titulaire d’un diplôme d’études supérieures (DEA) en sciences économiques. Il a une longue expérience dans les études économiques et la production de statistiques sectorielles. Il a publié plusieurs ouvrages et articles d’histoire économique et sociale sur le monde rural ancien de la Sarthe et sur l’histoire de Paris. établit le lien entre les pertes de guerre chez les agriculteurs français et l’évolution des structures agricoles entre avant et après la grande Guerre.

Les morts à la guerre

Le premier chapitre s’intitulant « Les morts à la guerre », comporte quatre sous-chapitres ayant respectivement 2, 4, 1 et 3 pages : I-Compter les morts : p. 11-13), II-Disparités spatiales des pertes de guerres : p. 13-16), III-Le choix des départements observés : p. 16-17 et, enfin, IV-Le cas des agriculteurs : p. 17-20. Dans le chapitre I (p. 11-20), Michel Gautier fait un rappel succinct des estimations des pertes de guerre pour statuer sur un chiffre qui tourne autour de 1,3 million de morts. D’après l’auteur, concernant la disparité départementale des pertes de guerre, Michel Gautier a créé un indicateur d’intensité de pertes en hommes qu’il a appliqué aux 42 départements (voir la carte de la figure 2, p. 16) de son échantillon (dont l’Indre-et-Loire avec un taux inférieur à la moyenne en France, par exemple). Cet échantillon, représentant 51,7 % du territoire français et 57,5 % de la population active agricole masculine, est une zone bien marquée par les pertes de guerre en hommes par rapport au reste du territoire métropolitain (7,5 % contre 6,9 %). Reste le cas des pertes de guerre des agriculteurs où l’auteur démontre que les départements agricoles ont été plus touchés par la mortalité de guerre par le simple fait que les agriculteurs ont été incorporés massivement dans l’infanterie, pourvoyeuse en hommes et donc en pertes de guerre.

Les départements : démographie

Le deuxième chapitre appelé « Les départements : démographie », est composé de cinq sous-chapitres comportant respectivement 4, 5, 1, 1 et 4 pages : I-Perspective générale – bilans démographiques : p. 21-25 ; II- Situation à la sortie de la guerre (1911-1921) : p. 25-29 ; IV- Situation entre le retour à la fin de la guerre et début de la Crise (1921-1931) : p. 29-30 ; III-Comparaison entre l’avant-guerre (1901-1911) et l’après-guerre (1921-1931) : p. 30-31 ; V- Bilans démographiques masculins  (1911-1931) : p. 31-35. La population active agricole masculine a-t-elle évolué comme la population active masculine totale entre 1911 et 1931 ? Cette population agricole a diminué partout et le plus souvent à des taux élevés, supérieurs à ceux de la population active totale. La population agricole masculine de la France entière a chuté fortement

(-18,2 %) en contraste avec la légère augmentation de la population active masculine (+0,7 %). Dans l’ensemble des 42 départements la population agricole a diminué avec un taux du même ordre (-17,9 %) soit presque le double de la population active totale. Et, situation notable, elle a parfois diminué fortement dans des départements où la population active totale était en croissance ou en faible diminution, comme la Seine-et-Marne, le Calvados, la Haute-Garonne, le Puy-de-Dôme. La chute a été la plus importante en Bourgogne et la moins importante en Bretagne. La population agricole masculine avait peu évolué entre 1901 et 1911 en Bretagne, Pays-de-Loire, Centre, Poitou-Charentes et Limousin mais avait diminué d’environ 5 % en Basse-Normandie, Bourgogne, Auvergne et Sud-Ouest ainsi qu’en France entière. En revanche la chute est notable partout en 1921 sauf en Limousin, avant une quasi déroute en 1931, importante en Bourgogne mais plus faible en Bretagne. Mais il n’y a pas de lien évident entre l’évolution de la population active agricole et le « régime démographique » local et donc en particulier l’importance relative des pertes de guerre en hommes, même si celles-ci ont à l’évidence été pour une part non négligeable à l’origine de la situation début mars 1921, au retour de guerre.

Les départements : structures sociales

Le troisième chapitre intitulée « Les départements : structures sociales », comporte trois sous-chapitres ayant respectivement 4, 18 et 5 pages : I-Détermination des structures agricoles : p. 37-40, II-Évolutions agricoles : p. 40-58 et III-Croissances et productivités : p. 59-64. Michel Gautier rappelle les solutions apportées à la diminution du nombre d’actifs masculins dans l’agriculture française : abandonner les terres les moins productives, agrandir les exploitations et augmenter la surface cultivée par homme, changer les cultures en favorisant celles qui demandent moins de main d’œuvre comme les prés, herbages et pâturages et donc en développant l’élevage des herbivores, faire appel à la main d’œuvre étrangère et mécaniser les cultures. Toutes ces pratiques transparaissent dans les résultats de l’enquête agricole de 1929 pour la France entière. Ainsi, l’Indre-et-Loire fait partie de l’ « axe ligérien » (avec le Maine-et-Loire et la Loire-Atlantique) qui est marqué par la présence significative de la vigne.

Les cantons de Janville (Eure-et-Loir) et Marolles-les-Braults (Sarthe)

Le quatrième chapitre intitulée « Les cantons de Janville et Marolles-les-Braults » comporte deux sous-chapitres ayant respectivement 2 et 10 pages : I-Démographie et pertes en hommes à la guerre des cantons de Janville (Eure-et-Loir) et Marolles-les-Braults (Sarthe) : p. 65-67 ainsi que II-Structures agricoles des cantons Janville (Eure-et-Loir) et Marolles-les-Braults (Sarthe): p. 67-72. Comme l’indique Michel Gautier, « la comparaison de ces deux cantons ruraux, qui ont subi des pertes en hommes à la guerre similaires, est intéressante car ils ont une structure agricole différente et leurs évolutions ont été différentes. ». Le canton sarthois est caractérisé par la polyculture-élevage et l’absence d’activité industrielle notable tandis que le canton de Janville (Loiret) fait partie des zones dites de « grande culture » (Beauce) et présente une activité industrielle non négligeable.

Pertes de guerre et agriculture française des années 1920. Après la Guerre, avant la Crise : une étude renouvelant la question ?

Finalement, dans sa conclusion (p. 73-75), Michel Gautier résume ainsi à grands traits plusieurs ensembles aux évolutions différentes et aux impacts des pertes de guerre différents comme la Bretagne, la Basse-Normandie avec le Cantal, un « axe ligérien » (dont l’Indre-et-Loire), le Massif central sans le Cantal et avec l’Aveyron, le Sud-Ouest garonnais et les départements dits de « grande culture ». En élargissant le débat, nous ne pourrions que souscrire aux propos sur le tournant mal négocié de la reconstruction agricole après la Grande Guerre. En l’absence d’une réelle politique agricole, politiquement inconcevable à l’époque, la structure agricole et l’orientation productive présentes initialement dans chaque département ainsi que la sociologie et la « culture » des lieux ont sans doute déterminé les caractéristiques de l’évolution des départements visités. Mais il semble aussi que le « régime démographique » local ainsi que la présence d’une ville d’importance ou d’une activité industrielle notable aient joué un rôle plus déterminant pour l’agriculture que le niveau des pertes en hommes à la guerre. De façon un peu caricaturale, ces pertes en hommes à la guerre pourraient avoir eu le même effet qu’une émigration locale brutale de la force de travail masculine. Ceci expliquerait peut-être que l’évocation des pertes de guerre en hommes n’ait été que rhétorique et mémorielle sans plus d’investigations sur leurs conséquences locales réelles.

Il y a dix ans, le centenaire de la Grande Guerre de 1914-1918 suscitait une grande mobilisation mémorielle, en particulier à propos des énormes pertes en hommes causées par le conflit. Quel a été l’effet de ces pertes en hommes sur la structure agraire, la production et la productivité de l’agriculture, dans sa diversité territoriale ? Dans cet ouvrage, l’auteur propose un examen à l’échelle des départements français de l’impact de ces pertes sur l’agriculture des lieux. Après avoir établi des indicateurs des pertes de guerre en hommes, il étudie comparativement un ensemble de 42 départements, choisis pour des taux de perte des mobilisés relativement élevés et pour leur continuité territoriale, ainsi que deux cantons ruraux. Il prend en compte leur démographie, leur structure agricole et l’évolution de celles-ci entre l’avant-guerre, soit les années 1900, et l’après-guerre avant la Crise, soit les années 1920. Utile aux historiens comme aux lecteurs curieux, cette étude éclaire sous un angle inédit les liens entre démographie, guerre et transformation du monde rural, révélant combien les pertes humaines ont durablement façonné l’agriculture française durant l’entre-deux-guerres. Nous ne pouvons que recommander ce petit ouvrage (190 pages) qui s’adresse aussi bien aux enseignants-chercheurs s’intéressant à l’histoire démographique de la ruralité française sans oublier les étudiants en histoire cherchant de nouveaux sujets de Master 1 et 2, voire de thèse.