Laurent Busseau et Éric Major, tous deux historiens québécois, se penchent sur l’histoire de Joseph Le Moyne de Sérigny, moins connu que son frère Pierre Le Moyne d’Iberville, le corsaire, et fils d’un coureur des bois, Charles Le Moyne. Son histoire est celle d’une famille qui s’illustra tant en Nouvelle-France que sur la côte française, entre contact avec les autochtones et carrière maritime.
Né en 1668 à Montréal, Joseph a grandi avec son père, il le suit en Iroquoisie comme jeune coureur de bois, marin aguerri par la guerre de course sur mer, il devient Gouverneur du port de Rochefort ; « un pied dans chaque monde »Cité p. 12, selon l’expression de Michel Bégon, Intendant de la Marine à Rochefort et La Rochelle (1688).
Une fratrie canadienne au cœur de la diplomatie coloniale
Les auteurs situent leur personnage dans le contexte de l’expansion française en Amérique, au début du XVIIIe siècle, une période d’instabilité. Ils rappellent l’arrivée de la famille Le Moyne en Nouvelle-France. Charles s’illustre comme coureur des bois et interprète auprès des nations iroquoises, ennobli à la demande de Jean Talon, en récompense de services rendus, il se constitue une petite fortune grâce au commerce des fourrures. Membre de la Compagnie du Nord, créee, en 1682, pour s’opposer la Compagne anglaise de la baie d’Hudson, Charles devient un personnage influent dans la colonie. Il donne à ses fils une bonne formation. De 1686 à sa mort, ses fils contribuent au rétablissement des comptoirs français de la baie d’Hudson, au nom du roi, avant de devenir des acteurs militaires et économiques de l’expansion coloniale et maritime française, jusqu’en Louisiane.
Joseph Le Moyne de Sérigny, qui a suivi son père à la mission jésuite de La Montagne, est envoyé parfaire sa formation en France comme page chez Buade de Frontenac, le maréchal d’Humières ; une double formation au contact des autochtones et une culture française.
Une école navale pour gentilshommes à Rochefort
Grâce au soutien du gouverneur de la Nouvelle-France, Jacques-René de Brisay, marquis de Denonville, Joseph entre à l’école de la Marine de Rochefort dès 1686. L’idée de Denonville était de créer une force militaire terrestre et navale locale, pour la défense de la colonie et plus généralement les liaisons avec les colonies d’Amérique. Les auteurs décrivent les enseignements de l’école, une formation militaire, scientifique et morale destinée à former des gentilshommes au service du roi.
Interprète et diplomate avec les galériens iroquois
Dans le contexte difficile des relations avec les autochtones, une expédition punitive est organisée de juin à juillet 1687, en Iroquoisie. Un groupe de prisonniers est envoyé aux galères, débarqués à Rochefort, ils sont conduits vers Marseille avec une garde interprète, Joseph Le Moyne de Sérigny. C’est une mesure de répression déjà utilisée contre les protestants et dans le but de les convertir.
Les autorités de la Nouvelle-France, pour obtenir une paix avec les Cinq-Nations, demandent le retour des prisonniers iroquois qui seront accompagnés par leur interprète de Marseille à Rochefort avant le voyage de retour. Pour sauver la colonie, Louis XIV accepte le retour des survivants iroquois vers la Nouvelle-France.
La guerre de course du roi-soleil
Le contexte de la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697) va permettre, sous l’impulsion du nouveau ministre de la Marine, Louis Phélypeaux de Pontchartrain, de faire appel à la guerre de course. Il affrète et loue les vaisseaux de corsaires, au nom du roiAu sujet de la guerre de course : Pirates, corsaires et flibustiers, Alain Blondy, Perrin, 2021 et Mémoires de Duguay-Trouin, Corsaire du Roi-Soleil, René Duguay-Trouin, Nouveau Monde éditions, collection Chronos, 2021. Quelques vaisseaux de navigateurs marchands sont autorisés à mener des opérations contre les navires ennemis.
Le jeune Sérigny s’embarque à Rochefort, en novembre 1689, comme enseigne à bord de l’Émérillon. Il participe à une expédition conduite par le corsaire Jean-Baptiste Ducasse contre les possessions hollandaises sur les côtes du Brésil. Il développe ses qualités de marin. De retour à Rochefort, il devient officier de la Marine royale au grade d’enseigne de vaisseau, le 1er janvier 1692.
Dès l’année suivante, il participe aux campagnes navales menées par son frère Pierre d’Iberville contre les Anglais dans la baie d’Hudson. Les auteurs décrivent les conditions d’embarquement et la réalité de la guerre de course, inspirée de la flibuste.
Dans les glaces de la baie d’Hudson
En relation avec la colonie, Pierre Le Moyne d’Iberville rêve de reconquérir la baie d’Hudson pour le roi et pour le castor. Il recrute des engagés canadiens pour ces opérations, Joseph y participe comme commandant de La salamandre. Les deux frères défendent ainsi les intérêts économiques de la famille.
La navigation est rendue difficile par la glace, comme le rapporte le chroniqueur jésuite Charlevoix. Les hommes de l’expédition prisonniers passent, dans des conditions très difficiles, l’hiver 1694-1695 au fort York, rebaptisé fort Bourbon. Les auteurs décrivent cette expédition qui emploie des Canadiens, mais aussi des Iroquois chrétiens de la mission de Sault-Saint-Louis.
On retrouve Joseph de Sérigny à La Rochelle. Il est promu lieutenant de vaisseau, le 1er janvier 1696 et le 9 mai, il repart vers la baie d’Hudson avec deux vaisseaux, le Hardi et le Dragon, afin de ravitailler les Canadiens restés sur place. Les Anglais ayant réinvesti la baie, la guerre de course se déplace vers Terre-Neuve, pour protéger les intérêts rochelais dans les pêcheries locales. Des campagnes difficiles dans ces mers froides et face à l’imposante marine anglaise. La victoire au Fort Nelson, le 13 septembre 1697, permet à Sérigny, comme officier le plus haut gradé, de devenir provisoirement gouverneur de la baie d’Hudson et de mettre la main sur les stocks de fourrures et de peaux appartenant à la Hudson’s Bay Company. Se livrant à la traite pour son propre compte, il retourne ensuite à Québec en juillet 1698, repart vers La Rochelle, en novembre, pour y écouler sa marchandise.
Les auteurs analysent les conventions d’engagement des volontaires canadiens qui devaient rester sur la baie d’HudsonUn exemple est reproduit p. 99, assez proches de ceux signés par les engagés pour la Nouvelle-France. Ils montrent comment Rochefort est, en quelque sorte, la base arrière militaire et économique des Le Moyne. Le mariage, le 23 novembre 1699 avec Marie-Élisabeth Héron le fait entrer dans la bourgeoisie marchande de La Rochelle.
Un ancrage canadien à Rochefort et à La Rochelle
À la fin du XVIIe siècle, la famille Le Moyne étend ses activités vers la Louisiane qui vient d’être explorée par Cavelier de La Salle. C’est à partir de Biloxi et de Mobile, les premiers postes implantés le long du littoral que la colonisation en pensée en métropole, malgré le manque de moyens de la couronneLa carte du Mississippi par Jacques-Nicolas Bellin, 1744, conservée au musée de Pointe-à-Callière (Montréal) p. 116..
Les auteurs rappellent la recherche d’une route vers le Pacifique, à l’ouest du Mississippi, tout en cherchant à endiguer la présence anglaise. Ils décrivent les activités de la famille Le Moyne, en ce début du XVIIIe siècle. D’Iberville explore le golfe du Mexique tandis que son cadet Sérigny poursuit son monopole des fourrures dans la baie d’Hudson, avant de gagner, à son tour la Louisiane. Fort de ses activités tant économiques que politiques au service du roi, de retour en France, il accède à une petite noblesse en France (acquisition de la seigneurie de Loire-les-Marais, un logis seigneurial sur une île des marais, donnant de Charente). Les deux frères, grâce à leurs épouses se constituent une base économique atlantique dont le centre est La Rochelle.
En 1702, la France est à nouveau en guerre, la défense des côtes devient une priorité dont Sérigny se saisit pour étendre ses terres charentaises non sans devoir contribuer au financement de la campagne par l’achat d’un office de capitainerie de garde-côte du littoral.
Un pied dans la flibusterie des caraïbes
Devant les difficultés financières du royaume, ruiné par les guerres, on assiste à une reprise de la guerre de course. Sérigny se voit confier le commandement du Conventry, un vaisseau de guerre anglais capturé par le corsaire Duguay-Trouin en 1704. On retrouve les deux frères aux antilles et jusque sur les côtes de Caroline. Pillages, mises à sac des ports (sac de l’île de Nevis) et contrebande jalonnent cette expédition (1706-1707). L’enquête pour malversations diligentée par le ministre de la Marine Pontchartrain mène à une disgrâce royale et la paix d’Utrecht ruine les activités dans la baie d’Hudson.
Un retour en grâce en Louisiane sous la régence
Le nouveau conflit européen, la guerre de la Quadruple-Alliance (1718-1720) permet à Sérigny de faire valoir ses services avec l’attaque du fort espagnol de Pensacola (Floride espagnole) depuis la Louisiane française. En 1719, il devient lieutenant de vaisseau dans l’escadre basée à Brest et à Rochefort pour porter assistance au gouverneur de la Louisiane. Les auteurs détaillent les attaques et contre-attaques de Pensacola et Mobile entre marines française et espagnole. La victoire française est, en partie, due à la présence d’alliés autochtones. Elle permet à Sérigny d’obtenir le grade de capitaine de vaisseau.
Un gouverneur canadien pour le port de Rochefort
Les difficultés financières du roi, aggravées par l’affaire de Law, conduisent à la vente des postes de gouverneurs municipaux. Sérigny achète pour 44 000 livres le poste de gouverneur de Rochefort. C’est à la fois le couronnement d’une carrière, mais aussi un revenu avec un salaire annuel de 800 livres et un retour en grâce. C’est à partir de Rochefort qu’il contribue à un essai de colonisation de la Louisiane. Suisses et Allemands floués par Law, puis Canadiens s’installent malgré l’hostilité espagnole et anglaise.
Les auteurs montrent aussi l’ascension sociale de toute la famille, notamment par des alliances matrimoniales et le contrôle contesté des biens de sa belle-mère.
Le contentieux franco-anglais des îles neutres antillaises
En mars 1731, il reçoit pour mission le ravitaillement des fortifications de la Martinique, dans un contexte de rivalités entre puissances européennes dans les Caraïbes et notamment pour l’exploitation du bois dans les îles neutresLa Dominique, Sainte-Lucie, Saint-Vincent. . Le dernier voyage de Sérigny depuis Rochefort est daté du 21 juin 1734. Il meurt le 11 septembre 1734 à Rochefort.
Un lignage canadien d’Iberville, de Sérigny à Rochefort
Ce dernier chapitre est consacré au devenir de la famille au cours du XVIIIe siècle et du XIXe siècle.
À travers l’exemple de Joseph Le Moyne de Sérigny, c’est toute la politique coloniale de Louis XIV qui est montrée au plus près des intérêts économiques des marchands rochelais. C’est aussi la description de l’ascension sociale d’une famille dans le contexte colonial. Cet ouvrage donne chair à une histoire qui peut paraître lointaine, il ouvre des perspectives sur l’histoire des guerres du royaume.



