A travers le personnage de Rose, une jeune femme originaire de la Réunion, comme elle, Lou Lubie nous embarque dans un roman graphique mêlant récit de vie et enquête de société autour d’un sujet : les cheveux crépus.

La racine du mal-être

Nous rencontrons Rose et son rapport à ses cheveux. Enfant, elle subit les heures de torture pour les démêler. Elle rêve de cheveux lisses, comme 81% des enfants afro-américains selon une étude citée par l’autrice-illustratrice. Elle déteste ses cheveux et ce sentiment est renforcé par tous les modèles qu’elle trouve autour d’elle. Poupées, chanteuses : toutes ont les cheveux lisses et rien ne lui permet de s’identifier. Pour elle, beauté rime avec non frisé.
Adolescente, elle obtient enfin le droit de se lisser les cheveux. Finis les déjeuners ou les sorties en famille, le nouveau rituel du dimanche est le brushing. Pour Rose, c’est le début de plusieurs années de traitements capillaires dans un seul but : avoir les cheveux lisses.
Arrivée en France métropolitaine pour étudier en faculté de lettres, sa préoccupation pour ses cheveux augmente considérablement, au milieu de toutes ces personnes aux cheveux lisses. Elle passe par l’étape du défrisage, qui abîme considérablement ses cheveux, sans parler du coût que cela représente. Sa santé mentale en pâtit également, puisqu’elle souffre de dysmorphophobie, un trouble de perception de son corps, qui la pousse à se focaliser sur ses cheveux qu’elle considère comme un défaut, et qui engendre un profond mal-être.
A force de défrisages, ses cheveux étant dans un état critique, elle se tourne vers le tressage. Cette coiffure a l’avantage de protéger ses cheveux, mais le tressage est long et cher lui aussi. Cette coiffure suscite de nombreux commentaires non-sollicités, elle est par exemple jugée « drôle » et Rose est accusée d’appropriation culturelle puisqu’elle n’est pas noire.
« Racines » est aussi un récit d’acceptation de soi et de ses origines. Rose est créole, elle a les cheveux crépus mais la peau pâle et peine à savoir qui elle est et notamment quelle coupe, quels cheveux la représentent.

Les cheveux crépus dans la société : préjugés et méconnaissance

Au-delà d’un récit de soi, c’est l’histoire de toute une partie de la population qui est racontée. Les difficultés au quotidien, les remarques, les avis non-sollicités, les préjugés. Dans le milieu professionnel par exemple, Lou Lubie indique que les personnes qui portent leurs cheveux crépus au naturel seront jugées moins sérieuses (2,5 fois moins, selon l’étude qu’elle cite) que celles qui ont les cheveux lisses. De ce fait, les personnes concernées en recherche d’emploi ont tendance à modifier leur coiffure pour les entretiens.
Les salons de coiffure de France métropolitaine sont également un lieu de discrimination. Lou Lubie explique que, jusqu’en 2023, aucune école de coiffure reconnue par l’Etat ne dispensait de formation sur ce type de cheveux et qu’en C.A.P coiffure, les cheveux crépus ne sont tout simplement pas étudiés. En résulte une méconnaissance totale de la manière de s’en occuper et de les coiffer. Et, lorsqu’un salon de coiffure accepte de coiffer une personne aux cheveux crépus, peu importe la prestation, la note sera salée. Le défrisage et le tressage ont un coût, une simple coupe également. Les produits capillaires destinés à cette texture de cheveux sont aussi plus onéreux que les autres. Mes chers cheveux.

216 pages pour revenir aux « Racines »

Pour finir, parlons de la forme. Le trait de Lou Lubie est très agréable et les couleurs choisies sont douces, pâles : au-delà d’un choix esthétique agréable lors de la lecture, nous pouvons y voir toute une symbolique sur l’histoire. Pendant la majorité du récit, Rose se cherche, elle est plus effacée et pas entièrement à l’aise et au clair avec ses origines. A la fin du récit, alors qu’elle s’affirme enfin comme une jeune femme créole, les couleurs deviennent vives : un hommage aux racines retrouvées. La longueur, un peu plus de 200 pages, est tout à fait adaptée pour raconter à la fois l’histoire des cheveux crépus ainsi que les cheveux crépus dans l’histoire et dans la société grâce à l’histoire de Rose.

Un très joli roman graphique, intéressant et bien documenté pour en savoir plus sur les cheveux crépus et leur place dans la société.