Le second tome de Rue de la Grande Truanderie, signé par JD Morvan, Romain Rousseaux Perin et Hiroyuki Ooshima, vient clore le diptyque publié chez Grand Angle. Cette fresque historique et romanesque met en lumière l’expérience du familistère de Guise ainsi que les idées sociales portées au XIXᵉ siècle par Charles Fourier et Jean-Baptiste Godin. Entre fiction et réalité historique, l’album propose une réflexion sur les espoirs, les tensions et les limites des utopies communautaires.
Un scénario centré sur l’affrontement des idéaux
Le premier volume posait les bases du récit en présentant le fonctionnement du Familistère de Guise et le destin de Glannes, jeune fille recueillie par Jean-Baptiste Godin avant de créer, à Paris, sa propre communauté inspirée du modèle familialiste, mais destinée aux marginaux et aux criminels. Le second tome reprend immédiatement après son enlèvement par Émile Godin, fils jaloux et opposé à ses idéaux. Désireux de la faire renoncer à son projet, il tente de la manipuler par l’hypnose, ce qui donne lieu à un retour sur le passé de l’héroïne : son enfance, son ascension et la naissance de son « familistère du crime ». En parallèle, le conflit idéologique entre le père et le fils se durcit, révélant deux visions irréconciliables de la morale, du progrès social et de la solidarité. La tension dramatique conduit progressivement à une conclusion marquée par l’échec des utopies et la tragédie humaine des protagonistes.
On peut rappeler brièvement que l’album s’intéresse aux théories de Charles Fourier, qui imaginait des communautés coopératives où travail et vie collective favoriseraient l’épanouissement individuel, et à leur application concrète par Jean-Baptiste Godin, industriel autodidacte qui produisait des poêles et des chaudières en fonte. Celui-ci chercha à améliorer les conditions de vie ouvrières à travers un « palais social », associant logements, services et éducation. Ces dimensions étant surtout développées dans le premier tome, cette conclusion se concentre davantage sur les trajectoires personnelles et les tensions idéologiques nées de ces expériences sociales.
Un diptyque solide malgré un second volet moins dense
Après un premier tome particulièrement captivant, qui parvenait à mêler avec finesse la grande histoire sociale et une intrigue romanesque, cette conclusion adopte un rythme plus orienté vers l’action et les confrontations. La lecture reste agréable, mais la dimension pédagogique et la description approfondie de l’utopie sociale apparaissent moins développées, ce qui rend l’ensemble un peu moins riche que l’ouverture de la série. Le dénouement, assez rapide, peut laisser une impression d’inachevé, même si l’ensemble demeure cohérent et intéressant. Le diptyque conserve surtout le mérite d’explorer un pan méconnu de l’histoire sociale française du XIXᵉ siècle, en mettant en lumière les expériences inspirées par Fourier puis Godin.
Sur le plan graphique, l’album reste séduisant : les couleurs sont harmonieuses, les personnages expressifs, même si leur caractérisation visuelle manque parfois de profondeur. En revanche, les planches consacrées à la représentation du familistère impressionnent par leur ampleur et leur précision, offrant de véritables moments spectaculaires. Malgré quelques réserves, cette conclusion confirme la qualité d’une œuvre originale, à la fois divertissante et instructive.


