Dans La destruction de Berlin. De l’explosion urbaine à Germania, 1860-1945 (Éditions La Découverte), Stéphane Füzesséry examine comment la croissance fulgurante de la capitale a façonné les perceptions, les ambitions et les peurs de deux générations d’Allemands. L’ouvrage éclaire les liens entre cette urbanisation massive, la haine ambivalente des nazis pour la grande ville et leur projet colossal de Germania, montrant que la destruction de Berlin commence bien avant les bombardements alliés et s’inscrit dans une dynamique politique, sociale et militaire complexe.

Une série de questions et un constat ouvrent l’essai de Stéphane Füzessery : il constate en effet que l’Allemagne d’avant 1860 est un pays de petites villes puisqu’au plus 15 % de la population habite une ville de plus de 5000 habitants et seulement 3 % des villes de plus de 100 000 habitants, Berlin n’est alors qu’une ville moyenne. En 1910, la hiérarchie urbaine est profondément transformée. Plus de la moitié des Allemands habitent alors une commune de plus de 5000 habitants, 20 % des villes de plus de 100 000 habitants. L’Allemagne est devenue en l’espace de 50 ans, un des pays les plus urbanisés du monde.

  • La croissance explosive de Berlin entre 1860 et 1910 a-t-elle favorisé la réception du nazisme en Allemagne ?
  • La « décivilisation » qu’ont connue les Allemands après 1933 est-elle née en réaction à la nouvelle civilisation urbaine apparue en plein coeur du Brandebourg au début du XXe siècle ?
  • Pourquoi les nazis, qui n’ont pourtant eu de cesse de clamer leur rejet de la vie métropolitaine, ont-ils voulu transformer la capitale allemande en une mégalopole de 8, peut-être 10 millions d’habitants voire précipité – par la guerre de conquête d’un Hinterland élargi pour les plus grandes villes du Reich – la dévastation de Berlin par les bombes alliées ?
  • Dans quelle mesure ce projet connu sous le nom de Germania a-t-il préfiguré – par la démolition de milliers de logements à partir de 1938 – voire précipité – par la guerre de conquête d’un Hinterland élargi pour les plus grandes villes du Reich – la dévastation de Berlin par les bombes alliées ?

Partie 1 – Surrection

La croissance urbaine exceptionnelle de Berlin s’inscrit dans un mouvement de migrations plus large puisque 45 millions d’Allemands migrent à l’intérieur et à l’extérieur du pays entre 1860 et 1914. Selon le recensement de 1907, 60 % des Berlinois ne sont pas nés dans la ville. Trois séries de transformations s’opèrent à partir de 1860 : l’ancien noyau médiéval devient un centre d’administrations, de loisirs, de commerces et de petites industries sur le modèle de la City londonienne ; l’extension berlinoise est dominée par le modèle de la « caserne d’habitation locative » (Mietskasernen), composée d’un immeuble de 5 étages, divisés en appartements exigus, dépourvus de lumière et d’air et dénoncé par les enquêtes d’hygiène urbaine ; un territoire suburbain où se juxtaposent les fonctions urbaines ne pouvant s’installer ni dans le centre ni dans la ville dense des Mietskasernen émerge enfin : villas, logements sociaux (Siedlungen), infrastructures de logistique et de stockage, grands équipements de loisirs et grandes industries, mais aussi vastes espaces naturels. Si certains arrondissements berlinois conservent une mixité fonctionnelle, la rupture entre domicile et lieu de travail est réelle. En effet, certains quartiers ouvriers sont désormais des quartiers-dortoirs. Cependant, le travail à domicile connaît également un regain.

La redistribution des fonctions urbains impliquent un développement et une modernisation des transports. Au réseau ferré la reliant aux autres villes principales d’Allemagne, s’ajoute un premier système de transports collectifs, indispensable aux mobilités quotidiennes. Il est constitué de 13 lignes d’omnibus en 1864, mais le réseau reste lent et ne dessert pas les périphéries. De plus, le parc de voitures reste modeste. Jusqu’aux années 1870, Berlin reste une ville où on se déplace avant tout à pied. Le réseau de chemin de fer urbain se développe à partir des années 1870, celui des tramways électriques à partir des années 1880 puis le métro au début des années 1900. Plus lâche que le réseau parisien, le métro berlinois est en revanche plus étendu que son équivalent français, permettant de relier le « Grand Berlin ». Pour l’acheminement des marchandises, le cheval reste essentiel : leur nombre passe d’environ 10 000 à 24 000 entre 1876 et 1898, avant de connaitre une décrue progressive. Ici, l’usage d’une « technique traditionnelle » en complément d’une technique moderne en déploiement, accompagne une poussée de modernisation. Le réseau routier reste en effet en retard : en 1924, seules 1 % des routes allemandes sont bitumées alors que la hausse de marchandises importées à Berlin est conséquente : le volume est multiplié par 1,3 par habitant et par 2,5 au global entre 1895 et 1930.

Berlin est avant tout une ville du rail, mais aussi un grand « port batelier ». L’augmentation des flux et la consommation des énergies (charbon, gaz, électricité notamment) entraîne une hausse des pollutions, visible sous la forme d’un smog.

A l’exiguïté des logements, répond le développement des parcs et des lieux de loisirs, avec notamment un engouement pour les parades et défilés militaires à partir de 1870. De même la plage de Wannsee est réaménagée et peut accueillir jusqu’à 30 000 baigneurs. Les parcs d’attraction connaissent aussi un grand succès, le Lunapark accueille plus de 50 000 visiteurs quotidiens. La hausse des mobilités entraîne une saturation des transports. Un Berlinois de 1929 effective en moyenne 444 déplacements annuels contre 11, soixante ans plus tôt. Photographies et extraits littéraires permettent de reconstituer l’ambiance des espaces publics berlinois. La notion du temps se modifie : horloges dans l’espace public, vitesse des transports, temps différencies selon l’âge, la classe sociale, les jours de la semaine, l’opposition entre le jour et la nuit. Le développement de l’activité nocturne va de pair avec celui de l’éclairage public. Si les bruits mécaniques remplacent ceux des animaux et couvrent ceux des habitants, la ville apparait aussi comme moins malodorante. La propreté urbaine devient une préoccupation pour la municipalité qui recourt à de nombreux balayeurs et à des « voitures arroseuses ».

La modernisation inquiète par l’effacement de ce qui serait l’identité allemande, par le recul des forêts et la pollution des espaces naturels, par la crainte d’un déclin démographique mais aussi par les maladies. Cependant, la mortalité diminue à Berlin grâce aux progrès de la médecine ainsi qu’à l’augmentation du nombre de médecins. Elle est plus faible que dans le reste de la Prusse. Des expérimentations se font jour à travers le mouvement de Lebensreform : Reformhaus créées en 1887 où les Berlinois peuvent se ravitailler en produits frais, mouvement de jeunesse des Wandervögel, écoles de la forêt et de plein air. La question de l’extinction biologique du peuple allemand préoccupe de nombreux auteurs, de tout bords politiques, d’où la préoccupation générée par le modèle de deux enfants par couple.

Partie 2 – Acclimatation

De manière précoce, dès le début du XXe siècle, une réflexion sur l’aire d’influence de la ville se développe : création du Grand Berlin par la loi du 27 avril 1920, travaux du géographe Martin Mächler sur les « villes-mondes ». Si pour Joseph Stübben, l’aire d’attraction d’une ville correspond au bassin d’emploi, pour Roman Heiligenthal, elle correspond au tissu des entreprises. Les urbanistes modélisent la « cité-jardin » pour décentraliser, notamment Theodor Fritsch dans La Ville du Futur (1896). Il décrit la grande ville comme un « lieu de perdition de la force nationale » et le « grand cimetière » de la « race aryenne ». La cité-jardin doit arracher les terrains à la spéculation, c’est-à-dire selon lui la libérer des mains des juifs et accueillir des habitants sélectionnés sur des critères raciaux. Le second modèle de la décentralisation est celui de la « ville-satellite », que Walter Koeppen décrit comme « une ville autonome avec son administration municipale et ses équipements communaux ; en tant que centre de vie culturelle et commerciale ». Elle ne craint pas la dépendance fonctionnelle avec la grande ville qui deviendrait une sorte de ville-Etat selon Karl Scheffler.

Le modèle de « faubourg-jardin » s’impose, ces quartiers doivent être reliés au centre de l’agglomération par le réseau public de transports, un ample réseau de coulées vertes doit être mis en place. La sécurité alimentaire de la très grande ville doit ainsi être renforcée. Martin Wagner, conseiller municipal en charge de l’urbanisme, cherche un aménagement pragmatique et souple, adapté à des partenariats public/privé. Il rejette les grands plans d’aménagements, trop rigides.

Cependant, le chantier prioritaire reste la réforme de l’habitat, qui implique la production en masse de nouveaux logements aérés et lumineux. Les jardins doivent être au coeur des cités d’habitation, il faut également développer des jardins partagés. En effet, ils doivent servir de complément d’activité aux citadins, qualifiés par Martin Wagner de « paysans de ville ».

S’acclimater à la ville, c’est éviter les accidents, savoir se déplacer en sécurité, acquérir la civilité nécessaire pour vivre en ville. Les Berlinois sont également confrontés à une série de crises :  famine en 1916-1917, défaite en 1918, révolution en 1918-1919, putsch de Kapp en 1920, hyperinflation en 1923, puis Grande Dépression à partir de 1929. La guerre a entraîné une hausse des arrivées et départs de la ville, et aggrave le problème du logement. Ainsi, plus de 8 % des Berlinois doivent partager leur logement avec une autre famille en 1918. Les transports en commun, devenus inaccessibles sont concurrencés par la marche et le vélo. L’éclairage public recule. Les pénuries créent des files d’attente devant les magasins. Les rythmes quotidiens sont ainsi bouleversés.

La famine accentue les disparités. En 1932, un tour-operator propose même une visite des quartiers en crise. D’autre part, les pénuries favorisent les pillages.

Partie 3 – Destruction

Les nazis entendent prendre à la fois le pouvoir à Berlin et le pouvoir sur Berlin, c’est-à-dire annihiler le « paysage psychique » des citadins (Joseph Roth). La ville suscite la détestation des nazis : à la fois métropole rouge, ville juive importante (un tiers de la population juive allemande), et ville où s’exprime plus librement l’homosexualité, elle incarne la dégénérescence pour eux. Le brassage, social et racial, y est aussi insupportable à leurs yeux.

La montée du NSDAP s’accompagne de provocations et de violences de rue. Elles laissent 72 morts et 497 blessés graves rien que pour l’été 1932. Les passants supposément juifs sont particulièrement pris pour cibles. Goebbels, Gauleiter de Berlin, érige les morts nazis en martyrs. Si le NSDAP progresse, le pourcentage d’électeurs reste moindre qu’au niveau national. 1932 marque une décrue électorale et militante pour le parti, qui joue désormais son avenir dans les cabinets. Hitler est ainsi nommé chancelier le 20 janvier 1933. Les nazis obtiennent des postes clés au gouvernement : le ministère de l’Intérieur pour Wilhelm Frick. le ministère de l’Intérieur de la Prusse pour Hermann Goering. Hitler autorise les SA à défiler dans Berlin alors que Goering recrute 50 000 policiers auxiliaires pour renforcer les SA et les SS. Les nazis exploitent l’incendie du Reichstag pour instaurer un « état d’exception » avec le « décret sur la protection du peuple et de l’Etat ». Ainsi, la répression peut s’abattre dès février 1933. Elle vise les communistes, les syndicalistes, les sociaux-démocrates. Elle prend la forme de rafles de la police et des SA et de placements en « détention préventive » dans des lieux d’incarcération improvisés. Les agressions, humiliations, abus sexuels, simulacres d’exécutions y sont fréquents. Cette phase de terreur annihile l’opposition politique et intimide la population. Elle rétablit également l’ordre, favorisant une adhésion au nazisme pour certains Allemands. La répression se fait ensuite moins visible à Berlin car elle se tourne vers des populations marginalisées que les nazis vont désigner par le terme d’ « asociaux » : criminels, délinquants, prostituées, mendiants et sans-abris. Un décret du 14 décembre 1937 permet l’arrestation et l’internement en camp des gitans, prostituées, proxénètes, clochards, vagabonds, mendiants, voyous, auteurs d’infractions au code de la route, chômeurs de longue durée.

Berlin compte 160 000 juifs, victimes de discriminations, persécutions et violences dès 1933. Les persécutions prennent des formes « illégales » (boycott d’avril 1933, pogroms de juillet 1935, mai 1938, juin 1938) et « légales » (lois, décrets et arrêtés municipaux) qui participent à leur effacement de l’espace public. Les réactions de la population sont à nuancer : de nombreux Berlinois continuent de fréquenter des juifs voire expriment leur désapprobation. Cependant, les Berlinois non juifs sont régulièrement invités à des formes de plébiscites urbains : référendums mais aussi cérémonies du IIIe Reich. Les Jeux Olympiques d’été de Berlin en 1936 marquent un point fort de cette propagande urbaine avec une rénovation de façade sur le trajet de la flamme olympique. Le degré réel d’adhésion est difficile à mesurer.

Germania est un projet monumental de destruction-reconstruction de Berlin, visant à faire de la capitale allemande une mégalopole de 8 à 10 millions d’habitants. Les maquettes mettent en avant une architecture néoclassique évoquant la Rome impériale, mais aussi un dense réseau routier et autoroutier. Le projet prévoit la démolition de dizaines de milliers de logements ainsi que le défrichement de centaines de milliers d’hectares. Dans l’idéologie nazie, la très grande ville aurait vidé les campagnes de leurs forces vives et jouerait « contre la race ». Le brassage des populations auraient ainsi favorisé la corruption de la race. Cependant, quelques grandes villes sont nécessaires, mais il faut régénérer le citadin en le reconnectant avec la nature. Les nazis veulent passer d’une ville structurée par le rail à une capitale dessinée pour l’automobile. La Grande Halle, à la taille démesurée (16 fois la basilique Saint-Pierre) doit donner au peuple allemand la conscience de lui même selon Hitler. Le gigantisme se pare ici d’une forte dimension politique : c’est d’abord une manifestation d’autorité, mais aussi un symbole de domination impériale. Albert Speer dispose de pouvoirs considérables pour réaliser ce projet, mais l’Allemagne n’en a pas les ressources, ni en matériaux, ni en devises, ni en main d’oeuvre. Les logements pour reloger les locataires expulsés des zones de démolition manquent également, ce qui pousse Speer à recenser les appartements juifs pour les spolier. Deux camps de concentration sont créés près des carrière de granit : Mauthausen et Flossenbürg.

Si dès le 1er septembre 1939, Berlin connaît un black-out puis le rationnement, c’est sans commune mesure avec les bombardements massifs qu’elle connaît à partir de l’automne 1943. Les Alliés associent des bombardements de précision à des bombardements de zone ciblant les populations civiles et conçus pour propager des incendies, au moyen de napalm et de thermite. Les constructions modernes et les larges avenues freinent cependant les incendies. Travailleurs étrangers, prisonniers de guerre et internés viennent grossir la population de la ville, alors que les enfants, parfois accompagnés de leurs mères, sont évacués. Ces populations étrangères sont plus exposées aux bombardements. Les convois de déportation vident Berlin des juifs. Seule exception : les juifs conjoints d’Aryennes, pour lesquels le pouvoir nazi recule face à l’ampleur des protestations. Ces mouvements d’opposition aux politiques nazis sont restés marginaux. Stéphane Füzessery cite également la protestation des évêques de Münster et de Berlin face au programme T4 à l’été 1941. Les rares juifs survivent avec des solidarités, que les Allemands nomment Resistenz, par opposition à la Widerstand, la résistance active.

L’auteur décrit la vie dans les caves, puis l’arrivée des Soviétiques. Plusieurs peurs dominent dans une ville où les femmes avec enfants sont surreprésentées : la peur de la famine, notamment du manque de lait ; la crainte des viols (100 000 environ). La ville connaît une vague de suicides. La capitulation de l’Allemagne intervient dans une ville dévastée, en grande partie détruite.

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