Parue aux éditions Le Lombard, Sucre noir est l’adaptation en bande dessinée du roman éponyme de Miguel Bonnefoy, scénarisée avec brio par Virginie Ollagnier et magnifiquement mise en images par Ricard Efa. Entre saga familiale, mythe caribéen et fresque sociale, l’album nous entraîne sur plusieurs générations au cœur d’une plantation de canne à sucre, là où se croisent légendes de pirates, rêves de richesse et destins de femmes marqués par le désir, l’héritage et la désillusion.

Du sucre aux cendres

Au tournant du XXᵉ siècle, dans un petit village reculé des Caraïbes, une légende hante les esprits : le trésor du pirate Henry Morgan serait enfoui quelque part sur les terres de la famille Otero. Depuis des générations, chercheurs d’or, aventuriers et rêveurs se succèdent, attirés par la promesse d’une richesse capable de donner un sens à leur existence. Tous finissent par croiser la route de Serena Otero, héritière d’une plantation de cannes à sucre prospère, où l’on distille le meilleur rhum de la région.

Serena a grandi entre traditions et superstitions. Enfant, ses parents lui apprennent l’amour de la terre et du travail bien fait, et l’initient aux rites destinés à apaiser les âmes des pirates, gardiennes invisibles du trésor. Elle y croit un temps, puis abandonne ces croyances au profit d’un autre rêve : celui d’un prince charmant venu de loin pour l’arracher à ce quotidien immuable. Mais les hommes qui s’arrêtent dans ce coin oublié du monde ne cherchent qu’une chose : l’or. Parmi eux, Severo Bracamonte. D’abord attiré par la légende, il voit aussi dans la plantation l’opportunité de se bâtir un avenir. Son arrivée bouleverse la vie de Serena et la confronte à un choix entre illusion et réalité.

Avec le temps, Serena renonce aux légendes et s’arrange avec ce que la vie lui offre : la plantation héritée de son père, un homme qui a su sacrifier ses ambitions pour le bonheur des siens, et une petite fille envoyée par le destin : Eva Fuego. Libre, brûlante d’ambition, Eva grandit avec la certitude que tout lui est permis. Mais son désir de puissance et de réussite se transforme peu à peu en un libéralisme destructeur, écrasant les hommes, les femmes, la terre et finissant par la consumer de l’intérieur.

Tandis que certains continuent de chercher un trésor enfoui, Sucre noir raconte comment chacun tente, à sa manière, de combler un manque et de donner un sens à sa vie, entre héritage, désir et désillusion.

Une fresque familiale au cœur du capitalisme dévorant

Bien que n’ayant pas lu le roman de Miguel Bonnefoy, j’ai immédiatement été séduit par le scénario de Virginie Ollagnier. Sucre noir se déploie comme une saga familiale fascinante, suivant trois générations autour de l’exploitation de la canne à sucre, et emporte le lecteur par son souffle, ses personnages puissants et sa capacité à mêler drame et poésie. Mais cette bande dessinée va bien au-delà du simple récit familial : elle propose une réflexion sur l’avidité humaine, le progrès technique et l’empreinte laissée sur la Terre. Elle dépeint un XXᵉ siècle capitaliste, violent, obsédé par l’argent et la domination, indifférent au bonheur et à l’émancipation des populations, et le fait à travers les choix, les excès et les espoirs des Otero.

Si Virginie Ollagnier place au cœur de l’histoire les femmes de la famille, véritables héroïnes de la fresque. Ricard Efa les sublime par un trait à la fois précis et poétique. Certains portraits de femmes, aux teintes anciennes évoquant le papier vieilli, sont particulièrement réussis. Son dessin oscille entre dureté et douceur : tragédie des incendies, morts brutales, tensions humaines, mais aussi moments de tendresse, de poésie et de contemplation. Aussi Ricard Efa nous plonge dans des paysages en mutation : le décor rural qui s’industrialise et s’urbanise prend vie grâce à des couleurs vibrantes.

 

Une lecture à la fois puissante, émouvante et inoubliable, avec pour seul regret que, une fois la dernière page tournée, le monde de Sucre noir s’éteigne. La plus grande réussite de cette bande dessinée est sans doute de donner irrésistiblement envie de découvrir le roman de Miguel Bonnefoy.