Llibertat, jusqu’au dernier s’inscrit dans la lignée des bandes dessinées historiques engagées, mêlant rigueur documentaire et récit romanesque. Les auteurs, Yannick Orveillon, Hervé Kerros et Robin Millet, y retracent le destin des frères Sabaté Llopart, José dit « Pep » et Francisco dit « El Quico », figures emblématiques de l’anarchisme espagnol, à travers les soubresauts de la guerre d’Espagne, la Retirada, la Résistance française et la guérilla anti-franquiste. L’ouvrage, solidement ancré dans des faits réels, donne la parole à des personnages ayant existé, comme Buenaventura Durutti, dont le discours en Catalogne (p.9) ouvre le récit sur les espoirs révolutionnaires de 1936.
Le choix narratif des auteurs repose sur une « fuite en avant » haletante, illustrant l’engagement radical des frères Sabaté dans les « expropriations révolutionnaires » : attaques de banques pour financer la révolution et la guerre civile, libérations de camarades, récupération d’armes. Ces actions, menées au nom de la CNT-FAI, s’inscrivent dans une logique de guerre de classe contre le fascisme naissant. Dès le 18 juillet 1936, les frères Sabaté s’engagent dans le conflit, incarnant la résistance armée des anarchistes espagnols face aux troupes franquistes.
L’ouvrage met en lumière les tensions internes au camp républicain, notamment après la mort de Durutti (p.28), moment charnière où les communistes, soutenus par Moscou, marginalisent la CNT. Les défaites s’enchaînent (p.40), conduisant à la Retirada de février 1939, exode massif de plus de 500 000 Espagnols vers la France (p.38). Les anarchistes, traqués, sont internés dans des camps français, comme celui de Rivesaltes, malgré un accord entre Pétain et le Mexique visant à permettre l’extradition de certains.
La bande dessinée souligne la contribution majeure des Espagnols à la Résistance française. Plus de 3 000 d’entre eux rejoignent la 2ᵉ DB du général Leclerc (p.43), tandis que d’autres, forts de leur expérience de la guérilla, intègrent les maquis du Sud de la France. Leur savoir-faire – sabotage, harcèlement, plasticage – devient un atout précieux contre l’occupant nazi et le régime franquiste.
Les auteurs évoquent aussi, en filigrane, les avancées sociales portées par la CNT en Catalogne – autogestion, municipalisme libertaire –, bien que ce volet soit moins développé. La chronologie des dernières pages (p.172) rappelle les allers-retours périlleux des guérilleros entre France et Espagne, jusqu’aux années 1950, et l’opération Boléro-Paprika (p.136), marquant la fin de l’espoir révolutionnaire.
Sur le plan graphique, le choix de couleurs chaudes (marron, orange, tons foncés) et de visages anguleux renforce le côté sombre et épique du récit. Les documents d’époque et la chronologie finale (p.172) ancrent l’ouvrage dans une démarche historique, tout en servant la tension narrative.
Llibertat, jusqu’au dernier est à la fois un hommage aux combattants de l’ombre et une plongée dans les contradictions de l’histoire espagnole. En mêlant destins individuels et grands bouleversements politiques, les auteurs offrent une fresque puissante, où l’idéal anarchiste, malgré ses défaites, continue de résonner. L’ouvrage, par sa documentation et son style, s’adresse autant aux amateurs d’histoire qu’aux passionnés de bande dessinée engagée.





