Pourquoi intituler cet ouvrage « Histoire globale » ? Pour une raison temporelle puisqu’elle s’inscrit dans une histoire longue du socialisme allemand qui commence au début du XXème siècle et se prolonge dans la mémoire actuelle de la RDA disparue. Pour une raison de frontières puisque la RDA sera étudiée dans ses rapports politiques aussi bien extérieurs avec la RFA qu’à travers ses interventions internationalistes liées au bloc communiste; bien entendu, l’histoire régionale ne sera pas négligée. Pour une raison sociale puisque l’auteur n’utilise pas que des archives étatiques mais aussi des documents inédits recueillis dans les brocantes ou les usines, dans le prolongement de ses précédents ouvrages, « Le pays disparu » et « Urbex RDA ».

 Bâtir un monde nouveau

Dans une Allemagne de l’Est détruite par le Seconde Guerre mondiale, soumise aux réparations dues aux Soviétiques et éprouvée par les pénuries, le SED, parti communiste est-allemand, va tenter, après la création de la RDA en 1949, de construire une voie allemande vers le socialisme. Mais il restera toujours un fossé entre la volonté gouvernementale de créer une économie prospère et un confort matériel pour les salariés et la réalité. Planifiée et étatisée, l’économie est-allemande, pauvre en matières premières, centrée sut l’industrie lourde, ne réussira jamais à satisfaire sa population quant aux biens de consommation et au logement. La révolte de 1953 marquera l’opposition de nombreux ouvriers à ces insuffisances et la volonté d’une démocratisation du régime.
• Intermède,temporalités :
Ce chapitre retrace les grandes évolutions politiques du pays par décennies. Les années 1950, décennie de plomb, voit la RDA, sous la conduite de Walter Ulbricht, suivre la répression stalinienne dans le bloc de l’Est par des arrestations d’opposants ou supposés tels, y compris dans les partis satellites mais aussi par une épuration dans le SED. Après la mort de Staline et la révolte de 1953, l’étau se desserre et la priorité est donnée à l’amélioration de la consommation de la population. La décennie 1960 voit un certain desserrement de l’étau économique afin d’améliorer les conditions de vie de la population et un certain attrait pour l’expérience tchécoslovaque du Printemps de Prague et de sa tentative de libéralisation politique. La décennie 1970 voit la prise de pouvoir d’Erich Honecker qui privilégie la consommation et le logement par rapport à l’investissement. Ce bien-être matériel restreint la contestation au régime. Elle voit une reconnaissance mutuelle entre les deux Allemagne et l’entrée de la RDA à l’ONU. La décennie 1980 voit une économie est-allemande en crise, obligée de s’endetter à l’étranger, notamment auprès de la RFA. La vieille-garde du SED se raidit face aux tentatives de libéralisation du dirigeant soviétique Gorbatchev à travers les poltiques de « Glanost » et la « Perestroika » qui encouragent la critique de l’Etat-parti dans les nouvelles générations.

Paysages de la RDA

L’auteur décrit d’abord les différents types de paysage entre lieux agricoles, touristiques mais surtout urbains, centrés autour des grands combinats publics de l’industrie lourde. Puis il décrit la volonté du régime de mettre en exergue les folklores régionaux. Il s’intéresse ensuite aux moyens de transport centrés sur les transports publics, plus conformes à l’idéologie socialiste, quoiqu’archaïques, au détriment des transports individuels et de son éternelle « Trabant », toujours sous-produite par rapport à la demande. Sous-production que l’on retrouve dans la téléphonie. Il évoque enfin les impressions sensorielles très prégnantes liées aux bruits et aux odeurs de l’industrie lourde.

Le grand récit, la RDA dans l’Histoire

L’Etat est-allemand crée un récit national-républicain qu’il inscrit non dans l’héritage dit bourgeois mais dans celui des luttes sociales qui annoncent la création de la RDA, de la guerre des paysans du XVIème siècle aux luttes du XXème siècle à travers la révolution spartakiste ou la lutte antifasciste du KPD. Il cherche à façonner des citoyens socialistes à travers le culte de martyrs communistes, un calendrier et des fêtes révolutionnaires, une muséographie du travail et des luttes sociales, des cérémonies officielles, la production d’objets et de récompenses communistes.

 Gouverner

Le SED fonctionne comme un parti-Etat très vertical de masse (2 millions d’adhérents) : les décisions partent des institutions nationales et sont relayées par les instances locales. Il encadre la population à travers la présence de sections locales du parti dans les entreprises et les organisations de masse comme les FDJ. La STASI a pour rôle de lutter contre les « ennemis » de l’intérieur, critiques du régime. Les citoyens peuvent critiquer leurs conditions de vie mais sans remettre en cause le système politique.
Les oppositions s’expriment d’abord par la fuite vers l’Ouest, surtout avant 1961 mais aussi à travers des intellectuels proches du régime. A partir des années 1970, la contestation s’étend dans la jeunesse, éloignée des générations fondatrices de la RDA, attirée par l’Ouest et qui crée des lieux de contre-culture. Dans les années 1980, les Eglises évangéliques recueillent la contestation en développant les causes de la paix et de l’écologie.

Au cœur du monde socialiste, le travail

L’économie socialiste est dirigée pat l’Etat à travers une planification impérative et de gigantesques combinats industriels publics. L’industrie sera toujours privilégiée : d’abord l’industrie lourde, puis l’industrie innovante comme l’électronique ou l’informatique. Le pays, par la fuite vers l’Ouest, sera toujours en manque de main d’œuvre, ce qui l’obligera à accroître la productivité, à importer des salariés du bloc socialiste ou à salarier les femmes de façon massive. L’ouvrier socialiste sera toujours sujet de mise en valeur à travers le modèle stakhanoviste mais il sera également très encadré à travers les brigades de travail ou le syndicat unique. L’égalité homme-femme est promue à travers une politique familiale volontariste. Les salaires sont peu différenciés mais des primes et des avantages en nature permettent de les compléter. L’écart est énorme entre les objectifs du plan et la réalité vécue : les pénuries amènent les citoyens à pratiquer la débrouille, l’Etat lui-même à travers des officines privées fait du commerce illégal pour obtenir des devises. Les retraites sont faibles.

Consommer socialiste

Les produits de consommation manquent, d’autant que le modèle de l’Ouest est attractif : la RDA met fin au rationnement en 1958 et accroît la consommation à travers la production de plastique et de fibres synthétique. La crise des années 1970 met fin à cette consommation socialiste. Le commerce est étatisé ou sous forme coopérative mais des enseignes proposent des produits de l’Ouest payables en mark ouest-allemand, ce qui crée inégalité et mécontentement. La RDA se tourne vers le Bauhaus et le design à partir des années 1970 avec succès au point que de nombreux meubles sont exportés en RFA pour obtenir des devises. La pratique du recyclage est valorisée par le régime pour compenser la pénurie de matières premières.La pénurie reste une constante pour les produits de consommation.

Cultures socialistes

Le régime veut créer un citoyen socialiste, un individu très normé, au mode de vie modeste et égalitaire, qui se bat pour la construction de la RDA. Pour ce faire, l’Etat modèle cet individu souhaité à travers tous les aspects de la vie sociale : la promotion sociale des enfants de prolétaires, l’encadrement de la jeunesse à travers l’éducation et une organisation de la masse (la FDJ), l’égalité des sexes dans le couple, les grands ensembles standardisés, des médias contrôlés, le réalisme socialiste dans l’art.

La RDA, une histoire mondiale

Dans le cadre de la Guerre froide, la RDA s’est toujours présentée comme défenseur de la paix mondiale en opposition au bellicisme nazi mais aussi à « l’agressivité de l’impérialisme occidental ». Elle s’est également affichée comme l’Allemagne antifasciste contrairement à la RFA accusée de recycler des dignitaires nazis. Elle s’est constituée en tant qu’Etat souverain en fermant ses frontières avec la RFA, avec la construction du mur de Berlin et en acceptant la frontière « Oder-Neisse » avec la Pologne. A partir des années 1960, les 2 Allemagnes se rapprochent et se reconnaissent mutuellement. La souveraineté est-allemande est reconnue internationalement avec son entrée à l’ONU en 1973. Dans le cadre de la CAEM, la RDA s’intègre au marché commun du bloc de l’Est avec une spécialisation dans l’industrie. Elle affirme sa fierté à travers un cosmonaute transporté par l’URSS dans l’espace. Elle multiplie les jumelages avec les partis communistes frères occidentaux pour accélérer sa reconnaissance internationale. Elle pratique l’internationalisme lors des guerres de décolonisation et dans le cadre de la Guerre froide contre l’Occident à travers des envois d’armes mais aussi à travers des aides techniques architecturales, médicales ou industrielles.

Courtes chutes, mémoires longues

La disparition rapide de la RDA en 1989-1990 reste étrange : s’agit-il d’un effondrement du régime ou d’une révolution citoyenne ? Ou les 2 à la fois? Pris en étau entre l’ouverture des frontières entre les 2 blocs et les manifestations populaires qui demandent libéralisation politique et liberté de circulation, le SED tente de réformer la société. Trop tard : la RFA absorbe la RDA. La Treuhand privatise l’économie est-allemande et provoque une précarisation intense de ses salariés. Les dirigeants politiques de la RDA sont jugés et remplacés par des ouest-allemands.
• Conclusion, Est extrême et clivages sociaux : la RDA toujours là ?
Les « Ossis » se ressentent souvent comme colonisés et déclassés, aussi certains se tournent vers l’Extrême-droite de l’AFD. Ils perçoivent l’immigration massive de 2017 comme un risque de second déclassement pour des habitants qui se voient déjà comme des citoyens de seconde zone. L’AFD se présente comme le parti de l’Est. Le mur reste dans les têtes. Il reste une identité est-allemande qui regrette la protection sociale de la RDA alors qu’elle est défavorisée sur un certain nombre de terrains sociaux.

Ce livre apporte un point de vue novateur puisqu’il ne se contente pas de produire un travail d’historien à travers la simple lecture des archives des superstructures dictatoriales mais il enrichit la connaissance de la RDA en partant su sol, c’est-à-dire en prenant en compte le vécu de ses acteurs avec des témoignages de citoyens, salariés ou artistes. Ce l’amène une connaissance plus globale de la RDA comme son titre l’indique. Il inscrit l’histoire de la RDA également dans une dimension longue dans l’histoire allemande et globale dans ses relations internationales. L’approche thématique plutôt que chronologique rend la lecture plus agréable et novatrice. La réflexion sur la mémoire longue des « Ossis » vis-à-vis de leur pays disparu a enfin le mérite de faire comprendre les manifestations électorales contemporaines de l’Allemagne réunifiée.