La relation entre la ville et l’agriculture est très ancienne, elle fut très étroite au Moyen Age et à l’époque moderne, mais la révolution industrielle, l’essor urbain et la modification de la manière de produire ont éloigné la ville et l’agriculture. En ce début de XXIe siècle, l’agriculture urbaine et péri-urbaine renaît, non sans difficultés, des défis fonciers, économiques et juridiques, mais avec une dimension sociale et pédagogique.
Rémi Junquera propose dans cet ouvrage: Une histoire agricole des villes, une immersion dans les jardins et les rues depuis le XVe siècle. Les excursions immersives conduisent le lecteur à Lyon et dans sa campagne proche, puis à Paris, une mise en récit de l’histoire urbaine et agricole.
Les villes agricoles du Moyen Âge à la Renaissance
L’exploration part de la fin du Moyen age, dans une ville encore très médiévale.
La campagne lyonnaise et l’horizon des remparts
Partant des hauteurs de Caluire, l’auteur décrit la campagne où les arbres fruitiers sont très présents et la ville. Aux pieds des remparts s’étalent des jardins potagers.
À l’intérieur des remparts, l’agriculture n’est pas absente avec ses champs, ses prairies et ses vergers. Cette production urbaine est importante en cas de siège.
Dans les potagers des maisons de ville
Vers le centre, on dénombre, au milieu du XVe siècle, environ 450 courtils et jardins enclos. Les maisons ont souvent leur cave et grenier destinés à remiser les productions agricoles.
Ces jardins produisent du choux, des raves, mais aussi du cresson, des épinards, des salades et des blettes qui assurent la base de l’alimentation des classes populaires. Les plantes médicinales ne sont pas absentes. Lieu d’autoconsommation par excellence, le jardin peut aussi alimenter une petit étal au marché.
Le jardin des sens
Le jardin est organisé pour satisfaire la vue, la variation des couleurs et offrir des parfums dans une ville souvent nauséabonde. Pour illustrer son propos, l’auteur cite un extrait du Roman de la Rose de Guillaume de Lorris (p. 30).
Détour par l’abbaye imaginaire de Saint-Gall
L’auteur propose ce détour, loin de Lyon, pour le plan (p. 32) qui a servi de modèle pour l’organisation spatiale de la plupart des abbayes bénédictines. On y trouve un potager, un verger-cimetière. Jardiner, outre la fonction économique de l’activité, était un moyen de se rapprocher du divin.
Les villes et leurs ceintures maraîchères du Grand Siècle aux Lumières
Les villes se développent. Paris passe de 300 000 habitants au XVIIe siècle à plus de 550 000 à la fin du XVIIIe siècle. Le tissu urbain est plus dense, une ceinture maraîchère s’installe, on compte 1 200 maîtres-maraîchers parisiens en 1776
La ceinture maraîchère de Paris
L’auteur décrit ces cultures d’artichauts, d’ asperges, de melons, sans oublier les fleurs, les herbes aromatiques et les fruits (abricots et pêches). On concentre au plus près les denrées fragiles, les carottes, navets… sont repoussés vers la campagne.
L’auteur décrit les ambiances des rues et des marchés. Il montre la nécessité des maraîchers-éboueurs, la boue urbaine constituant un bon fertilisant.
Les expérimentations agricoles dans les jardins des hôtels aristocratiques
Si les jardins urbains reculent, il en existe dans les jardins monastiques. Vers les grands boulevards, on rencontre les jardins des hôtels aristocratiques. Cet espace privé, clos, bien exposé et protégé des vents, il est souvent le lieu d’expérimentations comme les premières serresUne histoire des serres – De l’orangerie au palais de cristal, Yves-Marie Allain, Quae, 2023. Cette artificialisation de la nature se développe ensuite dans d’autres jardins urbains et même à la campagne.
Les fonctions alimentaires et économiques du jardin bourgeois
Le jardin est indispensable au mode de vie bourgeois. Outre sa fonction économique
« Selon l’article 12 du règlement de 1599 de la corporation des maîtres jardiniers de la ville, faubourg et banlieue de Paris (Henri III, 1765, p. 14), tout propriétaire d’un jardin dans les murs de Paris, ou en banlieue de la ville, a le droit de vendre un surplus, soit personnellement, soit avec un domestique faisant office d’intermédiaire. » (p. 51)
, il est un lieu de sociabilité.
Détour par le potager du Roi à Versailles

À partir de l’Histoire du jardin potager de Florent Quellier, l’auteur nous entraîne à Versailles où les légumes voisinent avec des bassins et des arbres fruitiers, très appréciés aux XVIIe et XVIIIe siècles.
Les premières distanciations durant la Révolution industrielle
Retour à Lyon pour aborder les effets de la révolution industrielle sur la ville et la place du végétal.
L’horticulture lyonnaise permet de montrer quelques nouveautés et les débuts de la sélection végétale (tomate monstrueuse de Lyon, melon d’Ampuis, pomme de terre).
Les marchés urbains et la présence animale
Reprenant le récit d’une visite imaginaire, l’auteur conduit le lecteur vers Caluire, proche des jardins maraîchers comme à Rillieux, Vaulx-en-Velin, Pierre-Bénite, Solaize et Ampuis. Il décrit le marché aux fruits de la place des Terreaux. Une carte (p. 59) montre une forme de spécialisation maraîchère des villages qui entourent la ville.
Chaque soir, les maraîchers évacuent les excréments et les ordures de la ville, pour la fertilisation. Sans la seconde moitié du XIXe siècle, la pratique évolue compte tenu de la croissance de la population. La vidange des fosses au moment de la fertilisation des céréales, dans un temps court, provoque des nuisances de plus en plus mal supportées par les citadins. Les égouts se développent.
La villégiature et les parcs urbains
En périphérie du centre, la bourgeoisie s’installe dans des maisons de campagne : château, villa, parc, jardin. La ville se dote d’un parc, le parc de la Tête-d’Or.
Dans les quartiers industriels, où l’on « habite l’usine »
La densification du tissu urbain et l’exode rural modifient le paysage. L’auteur rappelle les insalubres « usines-couvents ». Des jardins ouvriers apparaissent à la fin du siècle (quelques photographies p. 67). Leur succès tient à la connaissance du jardinage encore présente chez de nombreux ouvriers venus de la campagne et à l’organisation de cours.
Détour par la théorie des cités-jardins d’Howard
L’urbaniste-architecte-sociologue britannique Ebenezer Howar a défini le concept de « cité-jardin » en opposition à la ville industrielle dense, polluée et dénaturée et pour réduire la pauvreté.
Les ruptures entre les villes et les agricultures XXe siècle
Le XXe siècle et ses guerres est dans sa première moitié associé à une forme de pénurie.
« Le rythme de création des jardins ouvriers s’accélère, et les jardinières-ouvrières-mères de famille mettent en culture des végétaux robustes tels que le topinambour, le rutabaga, la pomme de terre, le crosne, le radis noir et l’ortie. » (p.75)
L’auteur décrit l’urbanisation des campagnes autour de Lyon entre les deux guerres. Au lendemain de la Seconde Guerre, les habitations à loyer modéré et les jardins ouvriers gagnent du terrain sur la ceinture maraîchère. Les Trente Glorieuses marquent une rupture entre la ville et l’agriculture ; le super-marché remplace le marché où le citadin pouvait rencontrer le producteur. Dans les résidences pavillonnaires le gazon remplace le potager.
Détour par le Village radieux du Corbusier
L’auteur décrit ce qui est avant tout le projet d’un architecte.

Le modèle repose sur l’idée d’une production alimentaire assurée par une agriculture industrielle conditionnée par les techniques modernes.
On est un peu surpris de ne pas trouver un chapitre sur l’agriculture urbaine du XXIe siècleSur ce sujet: Observatoire de l’agriculture urbaine et des jardins collectifs – par l’INRAE L’agriculture urbaine en France – Agricultures urbaines – France Relance : 48 nouveaux lauréats de l’appel à projets « Les Quartiers Fertiles » (Ministère de l’agriculture).
Ce livre est une agréable promenade dans le temps et dans l’espace, notamment de la ville de Lyon et ses environs. La documentation est solide, même si la forme choisie du récit invite à la rêverie. Une lecture pour les vacances.



