Plusieurs séries télévisées ont popularisé l’image de femmes vikings combatives et indépendantes, telle Lagherta dans Vikings, reflet contemporain des héroïnes des sagas islandaises, voire des célèbres valkyries de Wagner. Mais qui étaient vraiment ces femmes ? Etaient-elles toutes grandes, blondes, aux yeux bleus ? Quel rôle jouaient-elle dans les sociétés vikings ? C’est à ces questions que l’ouvrage Vikings. Enquête sur les femmes des terres gelées essaye de répondre en nous plongeant dans la vie de ces femmes à partir des traces qu’elles ont laissées en Europe et même en Amérique du Nord.

Prolongement du film documentaire Vikings. La saga des femmes, l’enquête menée par l’auteur et réalisateur Thomas Cirotteau, ainsi que par son coauteur Eric Pincas, journaliste et rédacteur en chef d’Historia, a bénéficié des conseils scientifiques de Lucie Malbos, maître de conférences en histoire médiévale à l’université de Poitiers et spécialiste des sociétés scandinaves du premier Moyen Age. Cet ouvrage est le fruit de leur collaboration, ainsi que de celle de l’archéologue Kristina Ekero Eriksson qui en signe la préface.

Avant d’aller plus loin, il est important de préciser ce qu’on entend par « vikings » : les auteurs rappellent que ce terme, à utiliser avec une minuscule et apparu seulement au Xe siècle, ne désigne non un peuple, mais bien une activité ou plutôt une manière de vivre en participant à des expéditions maritimes. Donc tous les Scandinaves n’étaient pas des vikings et tous les vikings n’étaient pas d’origine scandinave.

L’objet de ce livre est de faire un état des connaissances actuelles sur l’histoire des femmes vikings, une histoire en grande partie occultée par les sources médiévales privilégiant conquérants et souverains masculins, ainsi que par certains historiens et archéologues qui ont longtemps négligé le rôle pourtant essentiel des femmes dans les sociétés vikings. L’intérêt actuel porté par les historiens sur la vie quotidienne permet en outre de mieux appréhender l’histoire de ces femmes. Afin de comprendre leur place dans les sociétés vikings, les auteurs se sont appuyés sur plusieurs sources : les sources écrites d’une part (sagas islandaises, textes de lois), souvent postérieures à l’époque viking, et surtout les vestiges archéologiques qui ont permis de renouveler notre vision sur ces femmes, en particulier l’étude d’un grand nombre de tombes féminines.

Une tombe islandaise

Le point de départ de cette enquête (chapitre 1) est d’ailleurs la tombe d’une femme, découverte entre 2019 et 2022 en Islande, dans le village de Seydisfjördur, et datant de la fin du IXe ou du début du Xe siècle. Une femme sans doute importante et respectée comme en témoignent l’organisation de sa tombe et les objets découverts, une femme viking faisant partie des colons venus s’installer en Islande à cette époque. Elle sert de fil directeur à l’ensemble de l’ouvrage, et les chapitres suivants y font référence à plusieurs reprises pour évoquer certains aspects de la vie des femmes vikings.

Des femmes puissantes

Les auteurs mettent d’abord en lumière dans le chapitre 2 la présence de femmes puissantes dans la littérature scandinave, reflet de l’importance des femmes dans les sociétés vikings : des déesses telles Freyja, déesse de l’amour et de la fertilité, et Frigg épouse et conseillère d’Odin ; les valkyries chargées du choix des guerriers morts à emmener au Valhalla ; les nornes tissant la vie des hommes près d’Yggdrasil. La présence de clés dans de nombreuses sépultures féminines témoigne de la fonction de maîtresse de maison des femmes (husfreyja). Elles sont les gardiennes du foyer : elles s’occupent du feu comme de l’approvisionnement, de la célébration des rites et de la transmission des valeurs. Elles appartiennent néanmoins à des sociétés patriarcales dans lesquelles les mariages sont organisés par les pères de famille, et si divorce et pratiques polygames pouvaient exister, surtout dans les milieux aisés, c’était la plupart du temps au bénéfice des époux. Comme en Occident, le veuvage permettait aux femmes d’acquérir plus d’indépendance. Les femmes esclaves sont attestées, bien que les sources soient rares, avec des situations très variées (main d’œuvre, esclave sexuelle), et elles pouvaient être affranchies. Les auteurs rappellent également les risques encourus par ces femmes lors des grossesses, et la pratique attestée par des textes de loi tardifs de l’abandon dès la naissance de certaines filles.

Des voyageuses

Le chapitre 3 permet d’aborder la question de la participation des femmes aux expéditions maritimes, parfois évoquée dans certaines sagas, comme la Saga des gens du Val-au-Saumon décrivant les voyages organisés par Aude à l’Esprit profond. Leur présence est confirmée par les découvertes archéologiques : les analyses de squelettes féminins retrouvés en Islande confirment qu’elles provenaient des îles britanniques ; des femmes sont également venues s’installer dans l’Est-Anglie comme en témoignent le Domesday book rédigé au XIe siècle et des bijoux vikings identifiés par les archéologues, ou encore des restes féminins d’origine norvégienne ou de la mer Baltique, retrouvés à Repton dans une sépulture de guerriers appartenant à la Grande Armée du IXe siècle. Elles sont aussi présentes dans d’autres territoires où s’établissent les vikings, en Island, au Groenland, mais aussi dans la Rus’ de Kiev (plusieurs tombes féminines contenant des bijoux scandinaves le prouvent) et aussi en Amérique, ou plutôt au Vinland, comme l’atteste la découverte d’un outil permettant de filer la laine, outil typiquement féminin.

Quelles femmes ?

Le chapitre 4 dresse un portrait physique de ces femmes : loin des stéréotypes véhiculés au XIXe siècle, et s’appuyant sur certaines sagas, les femmes vikings ne seraient pas grandes, blondes, avec des yeux bleus. L’étude de plusieurs squelettes révèle plutôt une grande variété de physiques féminins. Elles étaient en moyenne grandes d’environ 1,60m et plutôt musclées. L’étude des génomes montre quant à elle les origines diverses des femmes retrouvées en terre scandinave : elles pouvaient être originaires des Balkans, comme de la Sardaigne ou encore d’Irlande, d’où le titre de ce chapitre intitulé « des femmes aux origines métissées ». La présence parfois en surnombre de femmes dans un environnement masculin, comme c’est le cas à Sigutna, peut s’expliquer par le fait que ces femmes étaient sans doute des prisonnières et des esclaves.

Les activités du quotidien

Les auteurs explorent la diversité des tâches quotidiennes de ces femmes dans le chapitre 5 : parmi les objets retrouvés dans les tombes se trouvent clés, couteaux et ciseaux liés au travail de la laine. Les fouilles menées à Seydisfjördur confirment la présence d’animaux domestiques variés transportés depuis la Norvège jusqu’en Islande : bovins, ovins, chevaux, porcs, chats. A côté de l’élevage, était pratiquée la céréaliculture dans les parties les plus favorables de l’île. En s’appuyant sur les sagas, les auteurs pensent que certains travaux étaient réservés aux femmes : traite des vaches, transformation du lait en beurre et fromage, participation aux travaux des champs. Si la pêche semble être pratiquée par les hommes, les femmes s’occupaient ensuite de conserver le poisson. Les auteurs décrivent également l’habitat de ces femmes en prenant appui sur la maison longue de Seydisfjördur : longue maison en bois, au seuil pavé et aux murs en tourbe, avec un foyer au centre, et sans doute peu d’ouvertures pour maintenir la chaleur comme en témoignent d’autres bâtiments similaires retrouvés ailleurs. Les femmes étaient responsables de l’allumage et de l’entretien du feu. Une pièce extérieure appelée « pièce des femmes » par les archéologues servait d’atelier de tissage.

Des spécialistes du tissage

Cette découverte permet aux auteurs de poursuivre leur enquête en s’intéressant à l’art du tissage (chapitre 6), maîtrisé par les femmes chargées de la production de vêtements (comme des chemises de lin ou des tabliers de laine) et objets en tissus de toutes sortes (couvertures, tentures). Elles s’occupaient également de fabriquer les voiles, surtout en laine, des navires vikings. L’archéologie expérimentale permet d’ailleurs de retrouver les gestes et techniques utilisés. Les auteurs reviennent sur les techniques du tissage ainsi que sur leurs difficultés comme arriver à bien tendre un fil de trame. Ce travail physique et répétitif contribuait au développement de l’arthrite. Un tel travail, essentiel pour la confection de grandes quantités de mètres carrés de voiles, a dû nécessiter l’emploi d’une main d’œuvre servile. Les auteurs soulignent par ailleurs le fait que cette activité était commune à toutes les femmes, quelles que soient leurs origines sociales, donnant lieu à tout type de production, des plus exceptionnelles (soieries, broderies) aux plus ordinaires.

Des commerçantes ?

Le chapitre 7 évoque les femmes de négoce, présentes par exemple dans le port de Birka, en Suède, entre le VIIIe et le Xe siècle : des objets liés au commerce (balances, poids, pièces de monnaie) ont été trouvés dans plusieurs tombes féminines, ce qui permet de penser que les femmes participaient elles aussi au commerce, peut-être dirigeaient-elles mêmes des petites entreprises, sans doute de fabrication de textile. On en trouve des témoignages dans des récits hagiographiques comme celui du moine Rimbert évoquant à la fin du IXe siècle la présence à Birka de deux riches femmes, une mère et sa fille. Les auteurs évoquent également l’intégration de l’Islande à des réseaux commerciaux lointains.

Les « femmes au bouclier »

La question des « femmes au bouclier », ces guerrières vikings, est abordée dans le chapitre 8. Des guerrières légendaires sont parfois décrites dans des sagas, comme Hervor dans l’Edda poétique. Les auteurs médiévaux quant à eux condamnent ces femmes guerrières dans la mesure où elles transgressent les lois naturelles. Cependant, la tombe d’une guerrière enterrée avec de nombreuses armes et des chevaux a été identifiée à Birka (sous le nom de Bj 581) : à première vue une cheffe militaire, mais l’absence de trace de blessure sur son squelette suscite de nombreuses interrogations. Ces objets n’ont-ils pas simplement une valeur symbolique ? Une trentaine environ de tombes de femmes guerrières ont été retrouvées en Suède et en Norvège, plusieurs cas donc mais largement minoritaires par rapport aux tombes masculines. Enfin, la présence d’armes n’en fait pas forcément des professionnelles de la guerre, mais peut-être simplement des combattantes occasionnelles.

Des femmes de pouvoir ?

Le chapitre 9 s’intéresse aux femmes qui ont pu exercer une influence politique réelle. Les sagas mettent en scène des conseillères, plus ou moins manipulatrices, mais aussi des prophétesses, appelées völur, comme c’est le cas dans la Saga d’Eric le Rouge. La « dame de la montagne », dont les restes ont été retrouvés en Islande, serait bien une völva : la présence de bijoux à ses côtés témoigne de l’importance et de la richesse de cette femme du Xe siècle, quoiqu’on n’ait pas retrouvé près d’elle le bâton caractéristique des völur. Enfin, les reines sont, quant à elles, peu évoquées dans les sources : la découverte d’une tombe féminine exceptionnelle à Aska, en Suède, laisse à penser que ce serait celle d’une völva royale de la fin du Xe siècle.

Des chrétiennes

Si la femme de Seudisfjördur semble être polythéiste, les auteurs rappellent que les femmes ont joué un rôle important dans la christianisation de l’Islande et de la Scandinavie (chapitre 10), en s’appuyant à la fois sur les sagas (Aude à l’Esprit profond était baptisée selon la Saga d’Eric le Rouge) et sur des objets découverts par les archéologues, comme des pendentifs en forme de croix dans des tombes féminines. La christianisation du monde scandinave, dont les prémices remontent au VIIIe siècle, fut longue et si le Christ fut ajouté aux dieux scandinaves, il ne triompha comme unique dieu que bien plus tard, comme se développa le culte de Marie. Les femmes semblent avoir été l’objet d’une attention particulière des missionnaires dans la mesure où elles pouvaient à leur tour éduquer leurs enfants dans la nouvelle religion. Dans la région de l’Uppland en Suède, cinq pierres runiques comportant une croix en leur centre, portent le nom et permettent de retracer quelques aspects de la vie d’une de ces premières femmes chrétiennes, Estrid, qui vivait au XIe siècle. Sa sépulture aurait d’ailleurs été retrouvée en 1995.

En conclusion, un ouvrage à la lecture aisée et agréable qui dresse un portrait nuancé et très concret de ces femmes vikings. Un livre qui permet également de souligner le rôle essentiel des sources archéologiques pour comprendre la vie de certaines catégories sociales passées sous silence dans les sources écrites. Plusieurs annexes utiles viennent compléter ce travail : un lexique reprenant les termes centraux du livre ainsi qu’un cahier central composé de cartes, et reproductions en couleur de nombreux objets laissés par ces femmes vikings.