À la recherche des cépages prohibés. Une enquête, stimulante, d’une historienne, amatrice de vins.
La vigne… des vignes
Dans une première partie, Fabienne Moreau revient sur les origines de la vigne. Celle-ci apparaît, il y a plusieurs dizaines de millions d’années, à l’état sauvage en Amérique du Nord et centrale, en Asie et en Europe. Les espèces de vignes (vitis) se dispersent et s’adaptent à leur milieu d’où des différenciations entre elles. En Europe, vitis vinifera, « mère de tous les cépages européens », s’est imposée. C’est elle que les hommes ont domestiquée. Et de nos jours, il existe, sur le vieux continent, des centaines de variétés de celle-ci. En parallèle, en Amérique comme en Asie, des espèces de vignes ont poursuivi leur vie s’adaptant de manière différenciée à leurs conditions de vie.
Des vignes en Amérique
Quand après Christophe Colomb, des Européens débarquent en Amérique et pensent la « découvrir », ils sont tout étonnés d’y trouver des vignes. Ignorant pour la plupart que le Viking islandais Leif Erikson avait donné, autour de l’an mil, le nom de Vinland à ces terres éloignées. En effet, on y trouve de beaux raisins issus de vignes diverses, dites « sauvages ». Les colons cependant ne parviennent pas à élaborer de vin à leur goût que ce soit avec les cépages indigènes ou avec des cépages transplantés depuis l’Europe. En parallèle, ils font le constat que des maladies s’emparent des cépages européens et semblent épargner les cépages « américains ». Les progrès de l’hybridation[1] « vont donner un élan à la viticulture américaine » au XIXème siècle. C’est ainsi que sont nés les cépages hybrides étudiés ici par l’autrice : le noah, le clinton, l’isabelle, le jacquez, l’othello et l’herbemont.
Le débarquement des vignes US
À partir du XVIIème siècle, des vignes dites américaines, mais hybrides en fait, sont plantées en Europe. Or, si elles sont résistantes à un certain nombre d’insectes et de champignons (oïdium, phylloxéra, mildiou, « elles sont aussi porteuses saines de ces fléaux ». Ceux-ci affectent peu à peu la France puis l’Europe. Malgré les prières ordonnées par l’évêque de Montpellier en 1852 contre l’oïdium, ces maladies ne reculent pas et le phylloxéra détruit massivement le vignoble du Midi à partir de la moitié du siècle.
Grâce soit rendue à Jules Émile Planchon ! Ce botaniste découvre, en effet, qu’un insecte, le phylloxéra, cause la mort des ceps, qu’il vient d’Amérique et qu’il est possible de lutter contre celui-ci par la greffe sur des plants américains (hybrides) d’espèces européennes. Les hybrides US servant de porte-greffes. J. Planchon sauve ainsi le Midi de la ruine et permet la reconstitution du vignoble méridional à la fin du XIXème siècle[2].
En parallèle, des vignerons et des paysans non spécialisés ont planté directement, sans les greffer, des cépages américains pour avoir du raisin ou pour produire leur vin. Choix d’autant plus intéressant que plus résistants, ils nécessitent bien moins de traitements que les vignes greffées. Ce qui permet de notables économies.
« US go home ! »
On peut donc considérer que les cépages hybrides venus des EU ont, après avoir amené ces fléaux, sauvé les vignes françaises. Las, le Midi viticole, producteur de vins de table est confronté à partir du début du XXème siècle à des crises récurrentes ! Celles-ci sont parfois dues à la fraude, à la concurrence d’autres producteurs mais aussi à des années fréquentes de surproduction. Face à ces crises, les vignerons méridionaux mais aussi d’Algérie ainsi que les députés qui les défendent ont tendance à nier la surproduction et à rechercher la cause de leur malheur à l’extérieur de la société viticole. C’est la faute aux autres !
Les cépages US font donc, avec d’autres, figures de coupables. L’autrice présente les débats et les lois votées dans les années 1930 qui interdisent la plantation de ces cépages hybrides, en préconisent l’arrachage et prohibent la vente des vins qui en seraient issus[3]. L’argument sanitaire consistant à affirmer que l’ingestion de vins issus de clinton ou d’un autre de ces cépages rendrait fou, souvent invoqué depuis, n’est pas alors retenu.
Les années suivantes, cette interdiction n’est pas vraiment suivie d’effets et la Seconde Guerre mondiale montre à beaucoup de producteurs l’utilité de ces cépages. Des paysans, souvent non spécialisés dans la viticulture, qui avaient des cépages hybrides interdits y ont recours pour produire leur vin ou du raisin en ces temps de pénurie généralisée. De ce fait, les mesures décidées dans les années 1930 ne sont pas réellement appliquées et la surface en noah, clinton ou autres hybrides sont encore importantes au seuil des années 1950. Le retour de la surproduction explique qu’à partir de 1953, le gouvernement, avec l’appui des organisations professionnelles, renforce la propagande contre ces cépages, propose parfois des aides pour les arracher et se fait menaçant envers ceux qui en garderaient.
Certains toutefois résistent, conservent quelques pieds de clinton ou d’isabelle, ne les déclarent pas et en consomment les fruits …
Quand l’historienne musarde
Dans les derniers chapitres du livre, l’historienne cède la place à l’amatrice de raisins et de vins issus de ces cépages. Elle se promène dans les Cévennes, folâtre à La Réunion, déguste une baie à Cognac, se rend à Montmartre ou à Agde. Elle rencontre des défenseurs de ces cépages et de leurs vins : partisans du bio, vignerons-poètes ou dynamiques créateurs d’associations. Qu’ils vivent en Ardèche ou ailleurs. Ceux-ci donnent envie au lecteur de les rejoindre pour voir ces grappes, goûter leurs fruits et déguster les vins qui en sont issus.
Un livre plaisant à lire, sur des cépages prohibés et oubliés, écrit par une historienne passionnée par son sujet et amoureuse des fruits de la vigne.
[1] Entre des vignes américaines différentes ou entre vigne indigène et européenne.
[2] D’où l’érection d’un beau monument à Montpellier qui voit un vigneron reconnaissant tendre une grappe à Jules Planchon représenté par son buste.
[3] Et ce malgré l’opposition du député communiste Renaud Jean et d‘autres au nom de la défense des petits producteurs ou de régions particulières.



