Une fois n’est pas coutume, le compte rendu portera sur deux œuvres, étroitement associées. On les reliera à un troisième film, celui de Vincent Gauchet, Faire quelque chose. Avoir Vingt ans en 1940, qui a fait l’objet d’une précédente recension.
Walter. Retour en Résistance concerne un personnage assez singulier, même le film montre qu’il ne se conçoit pas du tout comme cela. Résistant FTP dès 1943, il est resté fidèle au parti communiste ; mais il dit que, fréquentant le patronage, il aurait très bien pu participer à un mouvement chrétien. Le hasard en a voulu autrement. Ironiquement, on pourrait dire que son chemin a croisé deux religions : il y a pris qui était laïque. Pour autant, il ne regrette absolument rien. Il justifie d’ailleurs sa fidélité idéologique par ces mots : « Je suis entré pour l’idéal que représentait le communisme, quels que soient les dirigeants et leurs erreurs ».
On peut se demander ce qui a attiré l’attention de Gilles Perret : il se trouve simplement que ces deux-là sont voisins. L’effet de proximité joue à plein dans ce film : l’auteur entre chez Walter Bassan (c’est son nom) et l’accompagne partout. On comprend que l’utilisation du seul prénom dans le titre du film est un reflet de cette familiarité, mais aussi de la sympathie qu’éprouve le réalisateur pour son voisin. Pour autant, on aurait du mal à parler de connivence, dans son sens négatif. Au contraire, Gilles Perret donne de Walter un portrait tout en retenue, même si on sent bien que leur façon de voir le monde s’accorde. Pendant l’inauguration d’un musée par Bernard Accoyer et les discours officiels, les deux sont à l’extérieur, comme en dehors des conventions auxquelles il faudrait souscrire.

Qui est Walter ? Né le 5 novembre 1926 à Rovigo (Italie), sa famille fuit ensuite le régime fasciste pour migrer. On l’a dit, Walter est résistant, avec une vingtaine de camarades très jeunes (la plupart n’ont pas vingt ans). Mais au moment où il s’engage, cela n’a pas un sens profond pour lui. Il distribue des tracts ; il échappe aux poursuites nocturnes dans les rues : c’est plutôt un jeu, pour un garçon de 17 ans, qu’une lutte consciente. Dénoncé avec d’autres, il est arrêté par la Milice le 23 mars 1944, transféré à l’intendance d’Annecy puis à la prison Saint-Paul, à Lyon, où il est « interrogé » (pour utiliser le mot convenu, mais qui ne dit rien des souffrances endurées). Il est déporté par convoi I. 234 parti de Lyon le 29 juin 1944 vers Dachau le 29 juin 1944 (convoi I 234), où il arrive le 2 juillet. 350 hommes rentreront onze mois plus tard, sur les 720, essentiellement françaisSource : http://www.bddm.org/liv/details.php?id=I.234. Au départ, il ne sait pas ce qu’il va advenir de lui, ni même ses camarades : on se figure aller travailler à l’Est. Les premières images du camp provoquent un profond traumatisme. Walter (matricule 75823) évoque les coups, dont on se protège au mieux, car l’infection des plaies est synonyme de mort. Il évoque aussi la solidarité : une cuillerée de la maigre soupe va à ceux qui ont le plus besoin. Mais cela s’avère souvent insuffisant : le frère aîné de Walter, Serge Bassan, déporté en même temps que lui, il en est rapidement séparé : Walter part pour le kommando de Kempten ; Serge est transféré à Weißensee (kommando dépendant de Dachau), et il meurt dans celui d’Ohrdruf (qui dépend de Buchenwald) le 2 mars 1945. Walter est libéré le 29 avril à Füssen.
Toujours vivant, Walter Bassan préside la Fédération nationale des déportés et internés, Résistants et patriotes (FNDIRP). Il participe à l’activité de l’association CHRA (Citoyens résistants, d’hier et d’aujourd’hui) : c’est bien là le cœur du film de Gilles Perret. On suit Walter Bassan accompagnant des élèves dans la visite de la prison Saint-Paul et à Dachau : il aide à la compréhension de cette époque et œuvre au travail de mémoire. On le suit également sur le plateau des Glières, dont un candidat à la présidence de la République a voulu faire son éphémère Roche de SolutréIl s’y était rendu à la veille des élections, en 2007 et avait déclaré vouloir y revenir chaque année. Sa défaite l’a amené à réviser sa promesse : on ne l’y a plus revu depuis 2012., ce qui a eu pour effet de lancer une contre-manifestation qui se prolonge encore aujourd’hui. Ainsi, le 13 mai 2009, environ trois mille personnes s’y sont rendus à l’initiative de CRHA, avec, parmi elles, de grands noms de la Résistance : Raymond Aubrac, Stéphane Hesse et d’autres ont cherché à rendre toute sa dignité à ce lieu, en rappelant les valeurs pour lesquelles ils s’étaient battus et la programme du Conseil national de la Résistance du 15 mars 1944, mis à mal par le MEDEF et le gouvernement d’alors Il n’en fut malheureusement pas l’initiateur — la mise au pas de la Sécurité sociale commence avec les ordonnances Pompidou de 1967 —, ni le seul, ni le dernier. Mais il soutint la politique du MEDEF de démantèlement du programme du CNR, ouvertement combattu par le vice-président de cette organisation, dénis Kessler : « Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie. Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme… À y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! ». Challenges, nº 94, 4 octobre 2007, p. 38..

C’est sur ce point que Walter rejoint Les Jours heureux. Ce deuxième film prend pour cadre de départ le dernier déplacement de N. Sarkozy aux Glières, au cimetière de Morette, en mai 2011 (sans que celui-ci se doute que ce voyage sera le dernier). Gilles Perret en profite pour révéler le degré d’inculture de quelques participants et la façon dont ils appréhendent la cérémonie. Chacun invoque en effet un devoir de mémoire, expression qui reste très vague dans leur esprit. Mais les limites sont vite atteintes quand il s’agit d’aborder ce qu’est le CNR, et plus encore le programme du 15 mars 1944 (sur l’élaboration de quoi revient Gilles Perret). Interrogé hors de ce contexte, ceux qui s’affirment être les héritiers du gaullisme montrent les mêmes insuffisances, tordant complètement ce qu’est ce texte. Selon J.-F. Copé, par exemple, « la génération de la deuxième guerre mondiale, on risquait l’arrestation, le déportation, la faim, la soif, la mort. Aujourd’hui, notre sujet, c’est d’éviter le non-remboursement du Doliprane. Je demande qu’on remette tout ça en justes proportions, qu’on comprenne que le premier message du Conseil national de la Résistance, c’est le salut du pays viendra de l’effort que chacun mènera au service de lui-même mais aussi de notre pays, la France. C’est ça, le message du CNR ». Fr. Bayrou (non gaulliste) ne dit pas autre chose.
L’historien Hoffenstadt, interrogé, indique clairement que cela reflète une manière romanesque d’appréhender le passé, constitué de grandes figures, de grands événements, de façon à se placer dans une continuité aseptisée, idéalisée, qui évite toute approche critique, toute tension, ce qui contribue à « désinscrire les gens de leur contexte social » et à saisir les véritables enjeux.
Et l’enjeu, ici, est de comprendre l’importance politique du programme du CNR, que les partisans du néo-libéralisme s’efforcent de réduire depuis les années 1970-1980, selon l’économiste Christophe Ramaux, par le biais de la privatisation de la protection sociale, des services publics, de la flexibilisation du droit du travail, et de la remise en question des politiques publiques. Cela prend l’aspect de la libéralisation financière, du libre-échange, de la mise en concurrence, de l’austérité salariale, de la contre-révolution fiscale (les plus aisés doivent payer moins d’impôts).
Il est aussi de comprendre quelle a été la portée de ce texte, approuvée par des représentants syndicaux et politiques, de gauche et de droite, et évidemment ceux des formations résistantes. Il comprend deux parties : un plan d’action immédiate (dont le but est la libération du territoire), dont le sens est donnée par le projet politique à appliquer après-guerre. Par son ambition, il est révolutionnaire, sans proposer d’abolir le capitalisme pour autant. Sa mise en œuvre est rendue possible par le contexte : la droite collaborationniste est à terre ; la droite modérée a signé le programme ; de Gaulle accepte les mesures d’étatisation, conforme à son approche colbertiste ; la guerre froide n’est pas encore tout à fait engagée ; et il n’y a pas encore de constitution, ce qui laisse les coudées franches à des gens comme Pierre Laroque, qui lance la Sécurité sociale en octobre 1945.
C’est cette portée qu’expliquent les résistants qui participent aux rassemblements annuels des Glières. Raymond Aubrac indique clairement en 2009 que « le combat des Glières, c’est une promesse d’avenir, qui s’exprime à cette époque-là, dans le monument de la résistance qu’on appelle le programme du CNR ».

Au-delà de la défense de ce texte important, c’est aussi une conception du monde qui réunit les protagonistes de ces deux films, qui entendent poursuivre leur combat contre l’injustice et les inégalités, ce que Daniel Cordier résume bien : « Jusqu’à la fin du monde, vous aurez — hélas — des opprimés. Eh bien, si vous vous battez pour leur libération, pour leur avantage — je ne veux pas dire leur domination —, mais si vous vous battez pour eux, vous ne trompez jamais ».

Frédéric Stévenot, pour Les Clionautes