Ce petit livre est d’une très grande richesse. C’est le fruit d’une rencontre entre deux femmes passionnées et passionnantes autour d’un homme disparu : Néandertal. Flore Totort est iconographiste, spécialiste de la Préhistoire, et Marylène Patou-Mathis, préhistorienne au CNRS. La nouvelle collection des éditions Tautem a pour vocation d’interroger des chercheurs sur leur métier et le regard qu’ils portent sur leurs travaux : un regard du XXIe siècle sur un objet parfois très, très ancien…

Remettre de la chair sur l’os

Marylène Patou-Mathis est d’origine slave et a grandi dans les vastes plaines de Seine-et-Marne. Le goût de la découverte et de la collection lui vient de l’enfance. Elle aurait pu intégrer la police scientifique, à la recherche du moindre indice. Elle a choisi une voie différente : c’est l’occasion pour le lecteur de découvrir la taphonomie, qui permet de comprendre « l’après » mort. Cette science étudie les différents phénomènes qui interviennent avant et pendant l’enfouissement. Ils peuvent être accidentels ou naturels ; c’est donc au chercheur de faire parler les traces. Il leur faut reconstituer un puzzle à partir d’informations croisées. Ils doivent aussi, si possible, combler les manques, « les témoins négatifs », ainsi que les nomme Marylène Patou-Mathis. Ensuite, chaque scientifique transmet ses connaissances et ses interrogations. La chercheuse se fait fort d’enseigner, d’écrire, de tenir des conférences et d’être disponible pour tous. Ainsi, le partage participe à la connaissance.

Un voyage initiatique

Aujourd’hui, au cœur du désert du Kalahari vivent encore des hommes, chasseurs-cueilleurs. Ils évoluent entourés de 4500 peintures rupestres témoins d’une histoire vieille de 100.000 ans. Les chaudes couleurs de Flore Totort dessinent un paysage généreux où le lecteur entrevoit la fragile silhouettes de zèbres. Ici, c’est le déclic qui s’opère pour la jeune préhistorienne : il lui faut partir à la recherche de Néandertal. Marylène Patou-Mathis veut le remettre à sa juste place. Celle-ci est bien loin du portrait dessiné par Kupka en 1909 et publié dans L’Illustration magazine qui tirait à 125.000 exemplaires. En effet, une des plus anciennes sépultures européennes est découverte un an auparavant : un individu repose avec un silex à La Chapelle-aux-Saints. Alors, elle entreprend de prouver qu’il n’est pas cet homme hirsute vêtu de peaux de bête qui hante l’opinion publique. Ainsi, elle décide de lutter contre un mythe né d’un dessin paru dans la presse.

Sortir de l’imaginaire

L’homme de Néandertal n’est pas un mais « des milliers de sociétés » sur 350 000 ans. La femme de Néandertal est encore plus inconnue que son époux. Les préjugés de la domination masculine l’emportent aussi dans le travail des spécialistes. Ainsi, en 1998, une paléoanthropologue a fait de l’Homme de Menton la Femme de Carillon. Auparavant, beaucoup pensaient que la richesse de la dépouille était le marqueur de la masculinité. Françoise, elle, a changé 5 fois d’identité depuis sa découverte en 2011… Finalement, nul ne sait qui a taillé un silex, qui chassait pour nourrir sa famille. Les nouvelles découvertes peuvent remplir des pages blanches ou modifier celles écrites depuis des décennies. Marylène Patou-Mathis participe à la grande exposition du Musée de l’homme en 2018. Elle a vocation à changer le regard du public sur Néandertal. Les superbes dessins de Flore Totort témoignent de l’audace alors déployée par les chercheurs. Cette grande exposition et ce petit livre illustré délivrent une leçon : il faut parfois savoir relativiser les certitudes.