Les cendres de Marc Bloch entreront au Panthéon le 23 juin 2026. Comme c’est le cas à l’occasion de chaque anthéonisation, l’événement s’accompagne de publications nouvelles ou de rééditions concernant la personnalité qui prend place au sein de ce temple dédié aux « Grands hommes ». Au milieu de nombreux ouvrages qui sont consacrés à Marc Bloch, la Cliothèque vous conseille,  pour comprendre son parcours et son engagement, de lire un petit ouvrage qui prend place dans la collection « Cette année-là » des éditions Midi-Pyrénéennes, 1944. L’assassinat de Marc Bloch. Un historien dans la Résistance.

Son auteur, Stéphane Nivet, est un historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, notamment, dans la région de Lyon, engagé contre le négationnisme. Il a publié, avec Alain Jakubowicz, Vous étiez belles pour l’éternité (Le Progrès, 2022), puis Jean Moulin, l’inconnu de Lyon, 1942-1943 (Le Progrès, 2023) etavec Sylvie Altar, Justes parmi les Nations (Le Progrès, 2025). Il a déjà publié en 2025 dans la collection « Cette année-là », 1987. le procès de KJlaus barbie, juger le crime contre l’humanité.

L’auteur raconte le parcours de celui qui fut exécuté par la Gestapo, avec 27 autres compagnons, le 16 juin 1944, dix jours seulement après le Débarquement allié en Normandie. Le récit, nourri des procès-verbaux et des témoignages de survivants, analyse les modalités d’un crime de représailles et retrace le parcours d’un homme qui fut un combattant de la Grande Guerre, un  historien qui révolutionna sa discipline, et qui devint résistant par exigence morale, au terme d’un cheminement intime face à la défaite de 1940. L’ouvrage est construit en trois parties, « Anatomie d’un crime », « Un historien engagé dans la tragédie de son temps », « Marc Bloch « Lieu de mémoire(s) ».

Historien reconnu, au sommet de sa carrière universitaire, Marc Bloch est victime de l’antisémitisme d’Etat

En 1939, Marc Bloch est au sommet de sa carrière universitaire. Il a été nommé en Sorbonne en 1936, après 17 années passées à l’université de Strasbourg. « Il personnifie ce que l’enseignement supérieur a produit de meilleur. Aucune étape du cursus honorum académique n’a échappé à son talent et à son intelligence, depuis son admission à l’École normale supérieure, son agrégation et sa thèse de doctorat, Rois et serfs, publiée en 1920. » En 1929, il a fondé avec l’historien moderniste Lucien Febvre une nouvelle revue, les Annales d’histoire économique et sociale, à l’origine de l’« École des Annales » qui révolutionna la science historique.

A 53 ans, père de six enfants, souffrant de polyarthrite, il est engagé volontaire le 24 août 1939 et affecté à l’état-major de la IVe armée, « où il déplore son inutilité et l’esprit qui y règne ». Lors du siège de Dunkerque, il parvient à gagner l’Angleterre mais décide de revenir en France et retrouve sa maison dans la Creuse. Il décide alors d’écrire en historien sur l’effondrement de la France qu’il vient de vivre, et de s’inclure dans son objet d’étude en tant que témoin. C’est ce grand texte pionnier, exercice inédit d’histoire immédiate, qui deviendra après la guerre L’Étrange défaite.

Il y écrit « Je suis juif, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance (…) Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : face à un antisémite. » Il va devenir la proie de l’antisémitisme d’Etat. Devenu indésirable en Sorbonne, on lui suggère de demander un rattachement à son ancienne université de Strasbourg, repliée à Clermont-Ferrand. Sa mise à disposition est acceptée, mais il abandonne sa bibliothèque à Paris. Le « statut des Juifs » d’octobre 1940, l’ exclut de la fonction publique et donc de l’enseignement. Le 5 janvier 1941, un décret le rétablit à titre exceptionnel dans ses fonctions, ainsi que neuf autres de ses collègues, parmi les 125 ayant déposé une demande d’exemption. Il obtient du ministre Jérôme Carcopino d’être exempté du second « statut des Juifs » du 2 juin 1941, et est nommé à l’université de Montpellier, où le doyen de la faculté des lettres, Augustin Fliche, historien médiéviste, pétainiste et antisémite notoire, tente de faire échouer sa mutation. Plus dramatique encore, son collègue et « ami » Lucien Febvre le pousse à lui abandonner ses parts dans la société commerciale qui édite les Annales, afin que la revue ne soit pas considérée comme « non aryenne ». Enfin, sa bibliothèque parisienne de 7 000 ouvrages est volée par l’occupant et transférée en Allemagne.

L’engagement dans la Résistance

« Le cas de Marc Bloch est assurément atypique, car peu nombreux sont les universitaires français de cette envergure à s’être donnés totalement à leur engagement dans la Résistance, dans des fonctions centrales et essentielles au sein de l’organigramme de la libération de la France. ».

En septembre 1940 François de Menthon et Pierre-Henri Teitgen, professeurs de droit à Nancy, affectés à la faculté de Lyon et à celle de Montpellier, avaient créé un mouvement de résistance, Liberté . Les cours de Teitgen, suivis par les deux fils de Marc et Simonne Bloch, étaient devenus une tribune antivichyste. Liberté s’étoffe, fusionne avec d’autres groupes et deviendra Combat. Teitgen fonde un comité d’études où le rejoignent, entre autres, André Philip, Marc Bloch et Claude Lévi-Strauss. L’invasion de la zone Sud en novembre 1942 conduit Marc Bloch à demander un congé et à rejoindre sa maison dans la Creuse. Le ministre collaborationniste de l’Éducation, Abel Bonnard, le suspend de ses fonctions à compter du 12 février 1943, puis le met à la retraite d’office.

Marc Bloch décide alors d’entrer dans la clandestinité et de rejoindre le mouvement Franc-Tireur. Fondé à Lyon en 1941, il est avec Combat et Libération, l’une des principales organisations de la Résistance. « Le mouvement dirigé par Jean-Pierre Lévy, dont la tendance générale est marquée à gauche, est composé de sensibilités diverses, unies par un républicanisme d’airain, une ardeur démocratique, une méfiance des communistes et une ambition européenne affirmée. » Doté d’une fausse identité (il sera M. Blanchard et aura le pseudonyme de « Narbonne » dans la Résistance), il lui faut trouver un logement, et surtout, il lui faut se faire accepter au sein du mouvement Franc-Tireur, où son statut et son âge le mettent à l’écart. Il doit faire ses preuves ; on ne lui confie que des tâches subalternes qui le désespèrent. « Mais Jean-Pierre Lévy et les autres cadres du mouvement sont rapidement impressionnés par les talents de celui qu’ils avaient fait lanterner. »

On lui confie des missions d’organisation des services des Mouvements Unis de Résistance, les MUR, qui résultent de la fusion des trois grands mouvements de zone Sud, Combat, Libération et Franc-Tireur, sous la pression de Jean Moulin, missionné par De Gaulle : propagande, liaisons, entraide, renseignement. Puis il intègre le comité directeur des MUR, où il travaille à préparer la libération de Lyon et de sa région. Il continue de livrer des contributions au « Comité général d’études » créé par Jean Moulin pour réfléchir à la rénovation de la démocratie républicaine après la Libération. Il participe à la rédaction des Cahiers politiques, à celle du journal Franc-Tireur, ainsi qu’à un Projet de réforme générale de l’enseignement. « Au moment de son arrestation, le 8 mars 1944, Marc Bloch est un résistant accompli, capé, conscient de ses responsabilités, ayant abandonné les incertitudes de sa vie passée pour se donner à un engagement total et lucide. »

Trahison et arrestation de Marc Bloch

En février 1944 à Lyon, le patron d’une boîte de nuit, agent français de la Gestapo, reçoit de l’un de ses indicateurs, un renseignement qui lui désigne deux cafés fréquentés par des résistants. La Gestapo décide d’exploiter le renseignement. Le 6 mars, une équipe mixte d’Allemands et de Français cerne les lieux et interpelle plusieurs dizaines de personnes, dont deux sont abattues. Edouard Vacher, chargé de la diffusion de Libération, Franc-Tireur et Combat, est porteur de documents dont s’empare la Gestapo. Les arrestations commencent dès le lendemain, dont celle de Jean Bloch-Michel, neveu de Marc Bloch. Les interrogatoires sous la torture fournissent aux Allemands l’adresse de M. Blanchard, fausse identité de Marc Bloch. Il est interpellé le 8 mars au matin, et immédiatement conduit au siège de la Gestapo. Son absence aux rendez-vous de la journée déclenche l’alerte ; ce qui permet à sa secrétaire et agent de liaison, aidée d’une autre résistante, de vider le bureau clandestin de Marc Bloch des documents compromettants.

C’est un ample désastre : 63 arrestations en quelques jours. Du côté de Vichy et des Allemands, l’arrestation de Marc Bloch et de ses amis fait l’objet d’une forte propagande : la presse collaborationniste se réjouit de la destruction du « nœud de vipères lyonnais », ramassis de juifs et de communistes. Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne en France envoie le 21 mars un télégramme à Berlin rapportant que « le chef d’état-major du mouvement de la Résistance française à Lyon était un Juif français nommé Block (sic), avec Narbonne pour pseudonyme ».

« Pendant que Vichy et Berlin exploitent la situation, Marc Bloch affronte son calvaire. » Sa véritable identité est vite connue et les tortures commencent immédiatement, sans qu’on puisse connaître exactement le ou les bourreaux au sein des services de Klaus Barbie. Mais à la différence de la méthode utilisée contre Jean Moulin, que Barbie a massacré et pour laquelle il a été réprimandé par ses supérieurs, Marc Bloch est renvoyé en cellule. Les interrogatoires reprennent en mai. Mais le bombardement du 26 mai 1944 détruit les locaux de la SIPO-SD, le Débarquement bouleverse l’agenda et change l’ordre des priorités et le sort des détenus de Montluc.

Le massacre du 16 juin 1944

Le vendredi 16 juin 1944, alors qu’il est détenu à la prison allemande de Montluc depuis son arrestation le 8 mars, Marc Bloch est appelé vers 20h, avec 29 autres prisonniers. C’est un appel « sans bagages », qui révèle aux prisonniers qu’ils vont être exécutés. Depuis le Débarquement, dix jours plus tôt, l’Occupant s’emploie à liquider les prisonniers qui sont exécutés dans les environs en représailles d’actions de la Résistance. 102 résistants ont déjà été ainsi sommairement assassinés. Les trente hommes désignés sont d’âges, d’origines géographiques, de professions et d’organisations résistantes de la plus grande diversité.  À 58 ans, Marc Bloch, alors l’un des chefs de la Résistance dans la région, est le doyen du groupe.

Les trente hommes sont entassés dans un camion bâché qui quitte la prison encadré par deux tractions. Il s’arrête devant le nouveau siège de la Gestapo où des collaborateurs français se joignent au convoi qui roule vers le nord sur une trentaine de kilomètres, et s’arrête au sud de Villefranche-sur-Saône, à Saint-Didier-de-Formans, dans l’Ain, à l’endroit précis  où, quelques jours plus tôt, un convoi allemand a été attaqué par des maquisards : il s’agit de montrer à la population que toute attaque de la Résistance provoquera de lourdes représailles. « Débutent alors les exécutions. Dégagés de leurs menottes, les détenus sont conduits par deux à l’avant du camion puis abattus par une salve de mitraillette délivrés par deux soldats allemands en uniforme et deux autres en civil. » Deux miraculés ont survécu aux balles. Laissés pour morts au milieu de leurs camarades, ils ont réussi à se traîner ensanglantés jusqu’à des habitations proches. On leur doit le récit du drame.

Le lendemain, le maire, l’instituteur et le secrétaire de mairie assistent aux premières constatations légales des gendarmes. Les cadavres sont transportés dans un entrepôt voisin où le service de l’identité judiciaire de Lyon prend des photographies qui serviront à l’identification ultérieure des victimes, en l’absence de papiers d’identité. Celui qui sera identifié comme étant Marc Bloch porte le numéro 14. Les employés municipaux placent ensuite les corps dans des cercueils, sur lesquels sont vissées des plaques de cuivre indiquant le numéro d’ordre attribué par la police judiciaire. Le cercueil n° 14 contient la dépouille de Marc Bloch. Le dimanche 18 juin, un cortège de charrettes guidés par les édiles et accompagné par la foule gagne le cimetière.

Marc Bloch, « Lieu de mémoire(s) »

« Marc Bloch est devenu à lui seul « un lieu de mémoire » au sens où Pierre Nora l’entendait. Sa vie et sa mort sont devenues les points de ralliement symboliques d’une histoire commune, faite de valeurs et d’émotions qui reprennent vie dans la conscience des citoyens et font écho à une mémoire partagée, alliant le sacrifice final à une vie tourmentée du désir d’être utile au progrès humain. »

A la Libération, sa mémoire est encore ensevelie sous beaucoup d’incertitudes. La première cérémonie a lieu dans le cimetière de Saint-Didier-de-Formans le 4 septembre 1944. Marc Bloch est encore « l’inconnu n° 14 », quand son épouse Simonne décède sous une fausse identité, le 2 juillet 1944. Sa belle-sœur l’identifie, le 8 novembre. Le 11 novembre 1944, en présence des deux survivants, on dévoile une plaque dans le pré de la fusillade, sans nommer les victimes. La municipalité de Lyon baptise une rue à son nom en avril 1945. En 1977, les cendres de Marc Bloch sont rendues à sa famille. Conformément à son testament de 1941, on inscrit sur sa tombe Dilexit veritatem (« Il chérissait la vérité »).

L’hommage universitaire prend une ampleur particulière en Sorbonne, avec l’organisation d’une cérémonie solennelle, le 26 juin  1945. Les Annales reparaissent en 1945, avec le nom de Marc Bloch sur la couverture, précédé d’une croix latine noire. L’Étrange  défaite paraît en 1946, et Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, en 1949. Depuis 2012, le bureau de Marc Bloch a été installé au centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon, sur les lieux mêmes où il fut torturé, « tel un ultime symbole de la culture contre la barbarie ».

Stéphane Nivet nous propose un ouvrage bref, mais dense et agréable à lire. C’est une belle synthèse qui dit l’essentiel sur l’engagement résistant de Marc Bloch, et incite à en savoir plus sur le personnage.