La bande dessinée Ce que j’ai vu à Auschwitz – Les cahiers d’Alter, publiée chez Dupuis, est l’adaptation de l’ouvrage du même nom paru en janvier 2025 aux éditions du Seuil, présenté par son fils Roger Fajnzylberg et commenté par Alban Perrin, historien et coordinateur des formations au Mémorial de la Shoah. Ce livre venait compléter un ensemble d’ouvrages consacrés aux témoignages des travailleurs forcés de la mort, majoritairement juifs, qui œuvrèrent dans les chambres à gaz-crématoires de Birkenau.

Juif polonais et militant communiste, Alter Fajnzylberg est arrêté en France puis déporté pendant la Seconde Guerre mondiale. Son témoignage, resté près de 80 ans dans une boîte à chaussures, n’a été redécouvert que récemment par son fils Roger. La publication de ses cahiers, rédigés entre 1945 et 1946, constitue une contribution exceptionnelle à l’histoire de la Shoah, d’autant plus précieuse que les survivants des Sonderkommandos sont extrêmement rares.

Dans cette adaptation, le duo de scénaristes Jean-David Morvan et Victor Matet, déjà à l’œuvre sur Adieu Birkenau, consacre à Ginette Kolinka, livre une transposition brillante. Le dessin est assuré par Rafael Ortiz, tandis que les couleurs sont réalisées par Hiroyuki Ooshima et Florian Soussigné. L’ouvrage est réalisé en partenariat avec les éditions du Seuil et le Mémorial de la Shoah.

Carnets enfouis, mémoire retrouvée

La bande dessinée repose sur un scénario construit autour de deux temporalités complémentaires. D’une part, elle met en scène la rencontre entre Roger Fajnzylberg et Alban Perrin, qui entreprennent d’ouvrir cette véritable « boîte de Pandore » que constituent les carnets d’Alter, puis de les traduire et de les analyser, notamment grâce à l’aide de Patrycja Perrin. D’autre part, elle retrace la vie d’Alter Fajnzylberg, permettant de remonter le fil de son existence jusqu’en 1945.

Le parcours d’Alter apparaît comme celui de « mille vies en une seule ». Né en 1911 en Pologne dans une famille juive pauvre, il devient apprenti menuisier, puis militant communiste, ce qui lui vaut plusieurs emprisonnements. Il s’engage ensuite dans la guerre d’Espagne au sein du bataillon Dombrowski avant de se réfugier en France. Interné dans plusieurs camps, arrêté à nouveau, il est finalement déporté à Auschwitz en 1942.

À Auschwitz-Birkenau, il connaît des conditions de survie extrêmes avant d’être intégré au Sonderkommando, chargé de brûler les corps dans les crématoires. Il participe également à des actions de résistance, notamment à la prise de photographies clandestines et à la préparation de la révolte d’octobre 1944. Après son évasion en janvier 1945, il témoigne dès la fin de la guerre lors de commission d’enquête sur les crimes nazis et de procès. De retour en France, il rédige ses souvenirs dans des carnets qui resteront longtemps enfouis avant d’être (re)découverts par son fils Roger …

Une œuvre puissante, émouvante et d’une grande justesse

Cette bande dessinée est une œuvre remarquable. Sa lecture suscite une émotion profonde, mais aussi une réflexion sur la transmission de la mémoire et la construction de l’histoire.

Le scénario de Jean-David Morvan et Victor Matet se révèle à la fois brillant et passionnant. Leur choix d’intégrer la dimension mémorielle à travers la figure de Roger Fajnzylberg apporte une profondeur humaine particulièrement touchante. L’équilibre entre rigueur historique et narration est parfaitement maîtrisé. Appuyé sur les travaux et l’expertise d’historiens reconnus comme Alban Perrin ou Tal Bruttmann, le contenu est précis et instructif, sans jamais prendre le pas sur la narration. L’ensemble évite tout pathos excessif, ce qui renforce encore sa puissance.

Le travail graphique de Rafael Ortiz se distingue par sa sobriété et son efficacité. Les visages sont expressifs, les décors parfois glaçants, mais toujours au service du récit. La reconstitution de certains lieux comme Drancy et Auschwitz-Birkenau est particulièrement soignée. Les couleurs de Hiroyuki Ooshima et Florian Soussigné, dans des tons sombres et sobres, restituent avec justesse l’atmosphère du récit.

Enfin, l’ouvrage lui-même est très soigné. Le dossier scientifique final rédigé par Alban Perrin apporte un éclairage clair, rigoureux et utile, enrichi de documents d’époque.

Une exploitation pédagogique riche et pertinente

Cette bande dessinée constitue un support pédagogique particulièrement précieux pour les enseignants. Elle vient compléter efficacement l’ouvrage original publié au Seuil et permet d’aborder la Shoah de manière accessible et incarnée.

Des planches, voire l’intégralité de l’ouvrage, peuvent être exploitées aussi bien en classe de 3e qu’en Terminale. Elles permettent d’étudier la politique d’internement en France, notamment à travers le camp de Drancy, ainsi que le fonctionnement du complexe concentrationnaire et exterminateur d’Auschwitz-Birkenau. Certaines scènes illustrent de manière frappante les installations de mise à mort, le rôle des Sonderkommandos ou encore les conditions de vie des déportés.

La BD raconte comment des membres du Sonderkommando ont résisté et tenté de documenter les crimes. Selon le témoignage d’Alter Fajnzylberg, ce serait Alberto Errera qui aurait pris les célèbres photographies début août 1944, avec l’aide de David Szmulewski et d’autres membres, parmi lesquels Szlama Dragon, Abraham Dragon et Fajnzylberg lui-même.

Photographie d’une fosse d’incinération prise au cours de l’été 1944 – Archives du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau

En Terminale, dans le cadre du programme d’HGGSP (thème « Histoire et mémoires »), elle offre une entrée particulièrement pertinente pour étudier les lieux de mémoire du génocide et la question de la transmission. À travers les figures de Roger Fajnzylberg et Alban Perrin, les élèves peuvent réfléchir au passage de la mémoire individuelle à l’histoire collective et au rôle de l’historien.

Le dossier historique en fin d’ouvrage constitue une ressource complémentaire directement exploitable en classe.

On peut également signaler la parution prévue en mai 2026 aux éditions Points d’une version enrichie de fiches pédagogiques et d’une postface de Alexandre Bande, qui sera particulièrement utile pour l’enseignement.

Ce que j’ai vu à Auschwitz – Les cahiers d’Alter est une bande dessinée à la fois exigeante, accessible et profondément marquante. Par la qualité de son adaptation, la rigueur de son contenu et la force de son propos, elle s’impose comme un outil essentiel pour comprendre, transmettre et enseigner l’histoire de la Shoah.