Comment nourrir le monde ? Une question régulièrement posée(Nourrir le monde… sans dévorer la planète, George Monbiot, Editions Les Liens qui libèrent, 2023 – Demeter 2025 : Nourrir 2050 : de la fiction à la réalité, IRIS Éditions/Club Déméter, 2025 – Comment nourrir tous les humains ? Interview de Gilles Billen, nov. 2022 – Juillet 2019 Créer un avenir alimentaire durable, article du CIRAD. Tel est le titre de l’ouvrage de Vaclav Smil, chercheur spécialisé dans les domaines de l’énergie, de l’environnement et de la transition écologique. Le sous-titre : l’histoire et l’avenir de l’alimentation dit bien l’ambition de son auteur qui décrit une réalité multimillénaire : l’évolution parallèle de la population et de la production alimentaire, entre croissance et crises. Ce livre est le fruit de 50 années de recherches.

Ce que nous devons à l’agriculture

Ce premier chapitre est une plongée dans l’histoire depuis les hommes préhistoriques : le régime alimentaire des premiers hominidés avec l’augmentation progressive d’aliments carnés. La domestication des plantes a permis l’augmentation de la population, une évolution à mettre en relation avec un changement climatique.

Que devons-nous manger ?

A cette question, l’auteur répond par l’analyse des besoins humains : glucides, lipides, protéines …

Il montre que tout autre régime alimentaire serait impossible. Ni celui des chimpanzés, des gorilles ou des chasseurs de l’ère glaciaire n’aurait permis la croissance de la population permise par l’agriculture céréalières.

Pourquoi mangeons-nous certaines plantes et pas d’autres ?

Après un rappel des étapes de la domestication et l’évolution vers des individus plus gros et plus sucrés, on constate que seulement 200 espèces sont cultivées. La première domestication visait à trouver des aliments de base (céréales et légumineuses). Elles ont fait l’objet d’une longue sélection empirique. Moins de 20 % des espèces représentent 75 % des récoltes. L’auteur montre l’intérêt nutritionnel du couple céréale/légumineuse, aujourd’hui comme hier avec leur déclinaison régionale (dal/chawal en Inde – riz/lentille). Il reprend l’analyse de John Lessing Buck sur l’alimentation en Chine dans les années 1930. Il consacre aussi un paragraphe au manioc.

Les pénuries, les impacts sociaux de l’agriculture (nécessité du stockage) et les échanges internationaux complètent ce chapitre.

L’auteur propose une lecture critique de quelques auteurs qui ont dénoncé l’agriculture comme Jared Diamond pour qui l’agriculture était la « pire erreur de l’histoire de l’humanité » (cité p. 73), ou les attaques de William Davis à propos de la farine blanche.

Les limites de ce que nous pouvons cultiver

Un constat s’impose une grande partie des végétaux ne sont pas consommables par l’homme. L’auteur décrit les mécanismes de la photosynthèse et les besoins en eau et nutriments des plantes. Il explique les effets sur les cultures à vocation alimentaire.

Pourquoi mange-t-on certains animaux ou pas ?

La domestication a d’abord concerné les grands mammifères herbivores capables de nourrir une famille. Malgré les interdits religieux, le porc est le plus consommé dans le monde. L’auteur passe en revue les différents animaux d’élevage : histoire, production, consommation actuelle.

Il analyse les enjeux de l’augmentation de la consommation mondiale de viande qui entraîne une baisse de l’efficacité énergétique globale de l’agriculture. Le système alimentaire mondial met en péril les ressources de la biosphère, surtout si l’élevage est hors-sol, comme le montre l’exemple des bovins. L’auteur analyse ce que produirait une baisse de la consommation de viande et un développement de l’aquaculture.

Qu’est-ce qui est le plus important la nourriture ou le smartphone ?

L’analyse est macro-économique avec la diminution de la place de l’agriculture dans les PIB des pays développés (1,9 % pour la France). Petit à petit, l’agriculture utilise de plus en plus d’intrants externes indispensables à la production, la transformation et au commerce des produits agricoles. Il en résulte une difficulté à évaluer clairement la place du système alimentaire dans le PIB.

L’auteur évoque le coût de l’alimentation et les gaspillages énergétiques. Il propose quelques chiffres de consommation énergétique et d’impacts environnementaux et sociaux, pour les États-Unis, la Chine.

Concernant les enjeux, il fait référence au rapport de la FAO sur L’état des ressources en terres et en eau pour l’alimentation de l’agriculture dans le monde (SOLAW). Il liste les impacts : déforestation, eau, pollution aux métaux lourds. Il conclut sur la sous-évaluation du coût global du système alimentaire actuel.

Que faut-il manger pour être en bonne santé ?

Un chapitre entier traite de la nutrition, avec des données scientifiques récentes.

Les données de la FAO indiquent que 10 % de la population mondiale souffre de sous-nutrition, surtout en Asie et en Afrique.

Les nombreux régimes proposés pour bien se nourrir sont critiqués, il n’y a pas de solution simple, valable sur tout le globe. L’auteur montre l’enrichissement en certains nutriments (fer, vitamine B) et les principales carences à l’échelle mondiale (fer, iode). Cependant, le défi le plus urgent est de nourrir les 10 % qui souffrent de la faim, entre 720 et 810 millions de personnes selon la FAO en 2020.

Nourrir une population croissante

C’est en Afrique et surtout en Afrique subsaharienne que la situation est difficile. L’auteur montre les progrès réalisés en Inde et en Chine depuis les années 1990. La prospective à court terme, à l’horizon 2030, prédit une augmentation de la production agricole nécessaire face à la croissance de la population. Il examine les propositions pour augmenter la productivité agricole en s’appuyant sur une analyse agronomique. Il ne voit pas de solution viable dans une généralisation de l’agriculture biologique dont les rendements seraient trop faibles ni dans le recours aux cultures OGM et à la « viande cultivée » entre le coût des investissements et les réactions des consommateurs.

Nourrir une population croissante : ce qui fonctionne

Ce dernier chapitre présente les solutions auxquelles croit l’auteur. Il ne nie pas la complexité du problème : produire plus en utilisant moins d’intrants et en réduisant les effets indésirables et notamment l’érosion des sols.

Il propose de réduire l’agriculture très intensive avec un retour à la polyculture, menée en agriculture de précision grâce à la technologie. Il est indispensable, aussi, de limiter le gaspillage dénoncé par une enquête de la FAO en 2014. Des progrès sont à faire au niveau des ménages en ce qui concerne le gaspillage, mais aussi en réduisant les apports caloriques de l’alimentation, excédentaires dans les pays riches. Il conviendra sans doute, même si c’est impopulaire d’augmenter le prix des denrées à la consommation pour prendre en compte les enjeux environnementaux. Manger moins de viande, mais une viande respectueuse de l’environnement,

L’auteur montre des exemples de réussite en Europe. Il aborde la question des inégalités avec la Chine et l’Afrique subsaharienne.

Il conclut rapidement sur le rapport agriculture, alimentation et changement climatique.

Un essai foisonnant qui parcours des domaines divers : géographie, agronomie.