Gautier Mingous, docteur en histoire moderneSa thèse, soutenue en 2019 : « Selon les nouvelles que vous nous ferez savoir » : Information et pouvoir à Lyon au tournant des guerres de Religion : (Vers 1552- vers 1576) sous la direction de Philippe Martin et de Nicolas Le Roux –, s’interroge : qu’est-ce que l’information au XVIe siècle dans une ville comme Lyon, au temps des guerres de religion ?

Dans sa recherche, il s’intéresse aux conditions de construction et de diffusion des nouvelles, à l’usage que peut en faire le pouvoir en période de trouble ; quand une cité érige « des murs d’encre et de papier » pour se défendre.

 

En cette période de troubles, l’information devient un outil de pouvoir. Comment l’administration municipale parvient-elle à la maîtriser ? Le développement d’un système informationnel pour produire, capter et diffuser des « nouvelles » permet d’aborder la question du politique, l’émergence d’une opinion publique, le développement et la codification de l’écrit. Le cadre choisi, Lyon, une ville d’environ 30 000 h, est celui d’un carrefour commercial doté de solides institutions communales.

« à travers l’étude de cas lyonnais, c’est donc la place prise par l’information dans l’administration de la cité qu’il s’agit d’interroger, tout autant que la participation des autorités urbaines à une société politique en crise. » (p.18)

Réalités et matérialité de l’information au XVIe siècle

Dire l’information au XVIe siècle

Les sources, écrites, disent imparfaitement ce que sont les « nouvelles », colportées oralement. L’étude du vocabulaire permet d’approcher de ce que pouvait être l’information, le sens à donner au mot « nouvelle ». L’auteur décrit les modes de diffusion : au son de la cloche, cors et tambours…

Il développe le statut de l’oralité de l’information avant sa transcription écrite. La ville, surtout en période de crise, est pleine de bruits, de rumeurs qui ne sont pas contrôlés par le pouvoir, mais qui retiennent son attention.

L’écrit, source et support de l’information officielle

Depuis le Moyen age, l’écrit a pris de plus en plus de place, il est source et expression du pouvoir. Il permet la conservation, d’une in formation. L’auteur montre la place de l’écrit dans les instances de décision, la codification progressive des formes d’écrit : registres des délibérations, livres de comptes des instances municipales. Il ne faut cependant pas oublier les correspondances dont il analyse les formes et le rôle dans la gestion de la ville.

Cette inflation d’écrits entraîne la création d’un corps professionnel, chargés de la mise en forme. Les secrétaires du Consulat et les clercs sont des hommes de confiance des échevins.

Le développement de l’écrit met en relation les échevins avec les libraires, en ces débuts de l’imprimerie, ne serait-ce que pour la fourniture du papier.
Se pose aussi la question de l’authentification des écrits : usage du sceau, de la signature et contre-signature. Les notaires doivent faire signer les contractants à partir de 1554 d’après une ordonnance royale,
ce qui contribue à fixer les patronymes.
Une autre point important apparaît, le souci de la conservation de l’information. Le registre des délibérations reçoit aussi des copies des lettres importantes, puis de toutes les correspondances envoyées par la commune.

L’information en mouvement : faire circuler la nouvelle

Sous ce titre, l’auteur aborde la circulation de l’information, ce qui lui permet de décrire les chemins, routes et les débuts de la littérature de voyageLa guide des chemins de France, Charles Estienne imprimeur, 1552. La voie d’eau est souvent plus sûre que la route, mais les deux supposent une véritable logistique : nécessité de s’arrêter dans un lieu sûr pour le nuit, vue la durée des voyages (4 jours entre Lyon et la Bresse, pour Toulouse : 33 jours). L’auteur profite des sources municipales pour étudier les différents aspect des voyages et les hommes chargés de diffuser l’information, les chevaucheurs et messagers municipaux. Il existe aussi des porteurs occasionnels de courriers (chargés du courrier des marchands et banquiers). On découvre toute une population rémunérée.

L’auteur tente d’évaluer le coût des voyages et donc le prix de l’information. La durée du voyage est une contrainte, face à la nécessité, parfois, d’une diffusion rapide de l’information. Elle est renforcée par les périls du voyage. Si les aléas climatiques sont rapportés par les messagers, la violence de la guerre explique les sauf-conduits et les passeports dont ils sont munis. L’auteur s’appuie sur des exemples bien documentés, comme les déboires du clerc Hugues Valentin en 1552.

Une ville et ses réseaux d’information

Lyon et la cour. Vie et mort des réseaux épistolaires

Ce chapitre montre les relations économiques et politiques qui malgré la distance relient Lyon à la cour, encore itinérante à cette époque.

La cour est très présente dans les affaires de la cité. C’est par toute une « galaxie » d’intermédiaires que circule l’information. L’auteur analyse le parcours de l’information au sein du Consulat, qui reçoit les nouvelles de la cour et les décisions du roi, qui se déplace au nom du corps de ville. Il y a d’autres intermédiaires comme les « amis en cour », souvent juristes, dont la relation avec la municipalité est peu aisée à suivre.

Le gouverneur du Lyonnais, présent à la cour dans les années 1650-1660, est aussi un maillon de ces relations par sa proximité avec le pouvoir royal.

On assiste progressivement à une institutionnalisation de ces réseaux (ordres de mission, guide de conduite). Se pose aussi la question de la fidélisation des intermédiaires et de leur rétribution. Si le ton discursif est courtois, des dissensions peuvent entraîner la disparition d’un réseau, comme dans le cas du marchand Jean Laurens qui, en 1552, doit quitter ses fonctions de député du Consulat.

Durant les séjours du roi à Lyon, les réseaux sont mis en sommeil.

Lyon et ses communications interurbaines

Si le fonctionnement des réseaux interurbains est semblable à ceux de la cour, les communications interurbaines sont assez denses. Les échanges décrivent une géographie de relations avec des villes proches ou plus lointainesVillefranche, Valence, Macon, Vienne, Grenoble, Dijon, Chambéry, ces échanges sont réguliers, même si ponctuellement la Provence (Beaucaire, Marseille), la vallée de la Loire ou le Languedoc sont cités. L’étude des lettres met en évidence la place de l’amitié, du voisinage ; tout un vocabulaire de fraternité, renforcé par les ambassades urbaines, les voyages officiels.

Les sujets des échanges montrent des coopérations administratives et judiciaires, des renseignements dur les affaires du royaumeCarte de la redistribution de la nouvelle de la mort de Charles IX en juin 1574, p. 140, mais aussi les limites de cette coopération amicale quand les intérêts peuvent être concurrents comme pour trouver du blé en période de disette ou d’épidémie.

Renseignements et réseaux d’espionnage lyonnais

La guerre civile induit de nouveaux besoins, plus secrets, pour obtenir des renseignements plus informels. Gautier Mingus tente un portrait de l’espion lyonnais ou « messager secret ». Qui sont-ils ? Quelle est leur relation aux autorités ?

Ce sont souvent des marchands, habitués aux déplacements, ou des hôteliers en contact avec les voyageurs, des hommes recrutés directement par les échevins. Outre l’impératif d’être discret, on attend de l’espion qu’il comprenne les affaires dont il est question, qu’il parle la langue du lieu et qu’il soit à l’écoute. Il est mandaté pour collecter des informations sur un sujet précis dont il rend compte oralement ou par écrit.

Face à la menace militaire extérieure, les autorités urbaines s’associent pour le renseignement, par exemple avec le lieutenant général ou le gouverneur : un enchevêtrement de réseaux qui amplifie la collecte. Le bénéficiaire peut être le roi et la cour.

Pour déstabiliser l’ennemi, il est nécessaire d’infiltrer ses réseaux d’information ; un contre-espionnage permet d’identifier l’adversaire ou de l’induire en erreur, comme le montrent plusieurs exemples.

Gouverner par l’information

Le traitement de l’information dans les arcanes du pouvoir

L’information est détenue par le pouvoir, le secret est nécessaire pour gouverner. Le secret est, au XVIe siècle, considéré comme une vertu indispensable à un bon gouvernement. Si l’exemple choisi est celui de la cour d’Henri III, cette disposition est aussi valable pour les échevins.

L’information traitée peut être diffusée seulement en partie, même si la totalité est consignée dans les registres de délibération.

« Rendre visible l’évènement revient enfin à la mettre en scène »(p. 186)

Encore faut-il qu’elle soit validée. L’auteur montre le soin apporté à la vérification, à l’authentification des « nouvelles », en particulier les lettres royales, les nouvelles concernant les domaines militaire et sanitaire. L’enquête est menée par différents collaborateurs.

La seconde partie du chapitre est consacrée à la diffusion de l’information : réunions, assemblées, festivités officielles. Elle est relayée par des crieurs et des affiches imprimées. Les exemples donnés portent sur le passage des troupes.

Les troubles de l’information

Les bruits et rumeurs sont nombreux dans la ville et peuvent aller jusqu’à perturber l’ordre public. Les famines, les passages de troupes inquiètent la population et sont sources de rumeurs, comme en 1561. La rumeur est un moyen d’expression du peuple, un moyen de contestation du pouvoir urbain. Un exemple concerne la peste de 1577.

Comment déconstruire la rumeur, la calomnie ? Les registres nous renseignent sur ce point ; une source pour notre époque riche en fake news.

Les autorités cherchent à contrôler efficacement les informations qui circulent, notamment par l’intermédiaire des hôteliers et des aubergistes qui peuvent surveiller les voyageurs, les étrangers de passage. Cette surveillance est amplifiée lors des sièges de la ville par les protestants, puis par les catholiques.

La désinformation peut aussi émaner des autorités. Durant les guerres de religion, on voit se propager de fausses nouvelles, comme le nombre de morts. L’auteur analyse cette pratique du point de vue des méthodes, des supports utilisés et des objectifs poursuivis par les institutions lyonnaises.

Lyon et l’information dans un pays en guerre

Si la guerre concerne surtout le plat pays, elle est, pour la ville, une menace invisible. L’information apparaît comme une arme de défense régionale. La correspondance du gouverneur avec les capitaines des places proches structure les échanges d’information, en particulier sur le déplacement des groupes armés, et forme comme un glacis défensif. On ne peut évaluer l’intensité des échanges ni la régularité des liensCartes du glacis, p. 239 et de la redistribution des nouvelles, p. 240..

L’auteur montre les différents aspects de la confédération des villes catholiques. Il analyse aussi la situation après la victoire des protestants au printemps 1562, avec les réseaux protestants du baron des Adrets, dont les relations avec Genève.

Quand le conflit éclate, la lettre occupe une grande place dans les relations entre gouverneurs

Faire la guerre par la plume.

Il s’agit de coordonner les opérations militaires dans un vaste espace, de la Bourgogne et l’Auvergne à la vallée du Rhône et la Savoie, comme le montre la correspondance du gouverneur, François de Mandelot, en 1570, quand les armées de Coligny traversent la région.

Les informations échangées, si elles concernent au premier chef la situation dans la région, elles montrent que les autorités suivent aussi des événements plus lointains, comme les sièges de Poitiers en 1596 et de La Rochelle en 1573.

Informations et violences – Le cas de la Saint-Barthélémy lyonnaise

Une semaine après les événements parisiens, la ville de Lyon est gagnée par la violence (31 août – 2 septembre 1572). Il est intéressant de noter que les sources de la municipalité et du gouverneur sont moins précises que les témoignages, pourtant postérieurs, des protestants.

L’événement permet de mieux comprendre les problématiques informationnelles : la communication avec la Cour, avec la région, la gestion de la rumeur et la construction d’une information officielle pour justifier les violences. Ce sont les points développés dans ce dernier chapitre.

Le cheminement de l’information permet de mieux saisir comment la ville bascule dans la violence et comment s’est construit, a posteriori, une mémoire officielle des « vêpres lyonnaises » , un discours de justification conforme à la volonté royale. Le 13 septembre, les échevins transmettent au peuple, criée au son de trompe, la parole officielle du roi tout en rétablissant l’ordre dans la ville. L’auteur montre comment l’information sur ces événements circule dans la région y compris en Suisse protestante, colportée par des réfugiés.

En conclusion, Gautier Mingous revient sur le rôle de l’information au fondement du système politique urbain.

 

L’ouvrage permet une plongée dans les rouages de l’information au XVIe siècle. Cette réflexion peut faire écho à la situation actuelle. On peut reprendre les mots de l’auteur :

« L’information, miroir de la société politique » (p.9)