Habiter, la condition géographique
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Olivier Lazzarotti

Habiter, la condition géographique

Collection Mappemonde dirigée par Rémy Knafou, Belin juin 2006, 287 p

Jean-Philippe Raud Dugal
lundi 4 septembre 2006

Par Pascal Bouvier,

Olivier Lazzarotti est géographe, professeur à l’université de Picardie-Jules-Verne et membre de l’E .A. MIT. L’équipe MIT est, en France, la seule équipe travaillant dans le champ du tourisme et, plus généralement, sur les nouvelles formes de mobilités géographiques, considérant le Monde comme un objet géographique. L’équipe de recherche fédérée par la question de « l’habiter » et du Monde en tant qu’objet géographique met en commun les ressources et les approches pour comprendre deux questions cruciales pour la géographie d’aujourd’hui : l’habiter des sociétés à individus mobiles et le Monde, susceptibles d’apporter des éclairages décisifs à la compréhension du changement social du point de vue géographique. Etudier les pratiques de mobilités, étudier le Monde en tant qu’espace géographique et la mondialisation en tant que processus de mise en relation des lieux à l’échelle planétaire, étudier sur la longue durée, les processus de formation des espaces et des lieux, la qualité de ces lieux doit permettre de dégager des modèles et des théories géographiques.

Olivier Lazzarotti présente en introduction l’esprit de l’ouvrage : comment donner à la géographie une logique d’ensemble qui participe à en faire une science ?
Cette science à inventer, repose sur l’idée qu’au croisement du « où l’on est » et du « comment l’on y est », se trouve « qui l’on est » .
Disons le de suite, il s’agit d’un livre sur l’Homme, des hommes dans le monde, et comme le dit lui même l’auteur, une réflexion située sur les rives de la géographie. (Ce n’est pas la géographie qui me touche, mais l’homme et les hommes.) Un livre philosophique qui invite à une autre science géographique, ayant le mérite de mettre en lumière une certaine dialectique entre l’homme et l’espace. Aspect novateur, certes, mais qui par son approche phénoménologique conduit la géographie à n’être qu’un prétexte.

Habiter, se construire en construisant le Monde ou qu’est-ce que cela fait d’être ici ou là, d’aller ici et là ? c’est prendre des lieux pour se faire homme et ainsi les lieux, les territoires et le monde se partagent les hommes en même temps que ceux ci se partagent le Monde. Les hommes sont les seuls faiseurs de Monde, d’où l’envie d’utiliser l’Habiter en tant que concept qui parlera d’un monde et de ses habitants. Mais l’Habiter est complexe à notre époque de mondialité flottante ; une telle rupture qui met en cause radicalement la manière dont les hommes avaient pris l’habitude d’évaluer leurs rapports au temps et à l’espace ainsi que les modalités des interrelations humaines, sous entend une véritable révolution géographique pour laquelle doivent être élaborés de nouveaux concepts d’analyse.(Les mots et les notions ne valent plus pour comprendre). Le classicisme géographique d’unité de temps, de lieu et d’action est révolu, car le temps des sociétés à habitants mobiles qui sont déjà celles des habitants frontières, est venu. Il s’agit donc d’abandonner cette dualité un peu simpliste qui lui servait de partage traditionnel entre le monde extérieur à découvrir et de l’autre le monde intérieur à explorer.
L’ouvrage se divise en trois parties
La première, L’espace habité, condition géographique de l’humanité, définit l’homme dans la géographie.

L’auteur nous dit qu’habiter c’est se construire en construisant le monde. Le fait d’être né ici ou là, de vivre ici ou là et de mourir ici ou là parle bel et bien de cette part de chaque homme qui participe à faire qui il est. En habitant les lieux et les territoires, en y résidant, en les fréquentant, en les traversant, les hommes participent individuellement et collectivement à la construction du monde. Des liens se nouent aussi entre les lieux et les hommes qui les parcourent et dessinent par leur mouvement des territoires et des repères. Ils s’engagent bien malgré eux dans ce rapport d’habitation par le monde.
L’espace habité situe la dimension humaine de l’espace ; comme substance géographique, ses mesures, repères et limites compris sont les lieux et les territoires dont la synthèse fait le monde et dessinent la scène topographique de la vie humaine. Mais la géographie est aussi dans l’homme.

La seconde partie insiste sur le fait que l’habitant est en quelque sorte imprégné d’une signature géographique
A partir de l’exemple d’A. Rimbaud, l’auteur montre le poids que peut prendre la dimension géographique des êtres condamnés à être dans le monde mais libre des modalités. Pourquoi ne pas tenter ce déchiffrement par une science géographique qui permette de comprendre comment le monde est dans l’homme ?

La géographie dans l’homme peut se traduire le plus simplement par l’habitant. Il s’agit de l’homme en place où il est, où il vit, il vient, il va et sa position est cartographique et dynamique. La place est un des graphes de l’identité et sert à la construction de sa propre géographie. L’emplacement c’est soi dans ce lieu quand on s’est approprié le territoire , un espace et cela même en tant que SDF. L’adresse, elle, permet la signature géographique. Le déplacement, permet de modifier les horizons de l’homme et de se poser la question, qu’est-ce qui change quand on change de lieu ? Le placement est le processus par lequel chaque habitant construit sa propre place dans le monde. L’échelle varie selon les hommes, les époques et les lieux en fonction du sentiment, de l’idée et de l’envie que l’on peut se faire de son propre attachement. Le mode de placement intègre une part de soi, une part de nous assignée par les autres et enfin la reconnaissance que l’homme a de lui-même à sa place.
La part géographique de l’identité humaine est le résultat qui s’enrichit de tous les lieux fréquentés des habitants au fur et à mesure qu’ils le sont. Leur carte d’identité vaut donc comme une contribution à la composante géographique de l’identité humaine. Chaque habitant réalise une alliance singulière d’emplacement et de déplacement suivant trois composantes : la composante locale, dimension politique et idéologique de la sédentarité ; la composante territoriale qui y adjoint les déplacements, la mobilité ; la composante mondiale car les hommes peuvent être de plusieurs lieux et même différents dans chacun d’eux.
Toutes les composantes géographiques sont bien dans l’homme.

Ensuite, l’auteur nous invite dans la dernière partie en nous faisant réfléchir sur le fait qu’habiter, c’est aussi cohabiter
Aujourd’hui on doit envisager la science géographique comme une construction singulière de chaque homme, et politique comme celle de tous.

La consubstantialité de l’espace habité (JJ Rousseau) et de l’habitant constitue le socle théorique de cette pensée géographique où l’auteur se reconnaît, c’est à dire ne pas traiter le monde et secondairement des hommes mais traiter des hommes à travers des informations du monde. Il s’agit de séparer espace habité et habitants mais aussi d’en proposer un agencement synthétique, il faut alors doter les hommes d’une passerelle pertinente qui permette de penser cette relation spécifique.
L’auteur revient donc au préalable à la définition critique de l’habiter pour les géographes au cours du XXème siècle, puis à celle des philosophes, et à l’utilisation qu’en ont faite les sciences sociales, pour conclure qu’il s’agit d’un mot sensible utilisé avec des marges d’incertitudes qui soulignent bien les enjeux en cours.

Dans la troisième partie, sachant que les habitants, les co-habitants et l’espace habité ont en commun une substance qui est leur dimension géographique, celle des informations géographiques qui la constituent, l’auteur propose non pas de cadrer la recherche sur la nature même de la substance géographique mais sur les opérations de transformations qui ici font un habitat avec des matériaux de l’espace habité, là des interrelations humaines avec l’habitant, là-bas des espaces habités avec des habitants.

L’homme a un capital géographique par ses savoirs géographiques conscients ou inconscients, des savoir-faire, des savoir-être, des savoirs placés dan le monde deviennent alors des compétences géographiques puisqu’ils participent à la constitution des relations humaines. L’intérêt de ce nouveau concept de l’habiter comme co-production du monde et des habitants ouvre de nouveaux horizons à la science géographique. L’habiter ouvre une fenêtre géographique sur l’homme et sur les hommes collectivement considérés, car envisager chaque homme à travers sa dimension géographique en privilégiant une lecture dynamique et relationnelle pouvant permettre de fonder son identité. Le lieu n’est plus la terre mais l’homme lui même !
Le bien fondé de cette approche trouve sa source dans l’hypothèse que chaque habitant participe à la production de sa propre identité par la relation de soi à soi selon des critères qui lui sont propres et en la continuant avec le reste de son rapport au monde.
Cette dimension existentielle de l’habitant comme approche géographique des hommes favorisant l’individu, comme le retour à l’acteur en histoire par exemple permet d’aboutir à la biographie géographique.
Il s’agit du dessin de la carte géographique d’identité (graphe de l’ensemble des lieux qu’il a pu fréquenter) ; la première lecture peut être énumérative, mais on peut aussi établir une hiérarchie existentielle entre les différents lieux avec des lieux structurants( naissance) et des lieux courants (enrichissement par la fréquentation), voir des lieux déstructurants aussi, voir les lieux qu’il n’a pas fréquenté.
L’analyse géographique d’un habitant n’est pensable que dans l’horizon dans lequel il vit. Se construire c’est se construire dans les lieux et cela implique le rapport aux autres habitants des mêmes lieux, mais aussi ceux d’ailleurs de tous les ailleurs. La construction de chacun intègre donc les autres. Ce qui produit la singularité de chacun n’est pas le fait d’être un habitant en soi mais de l’être parmi les autres. Habiter, c’est co-habiter.

Un ouvrage extrêmement riche de citations et de culture géographique où la démonstration est appuyée par des citations de références. Le livre est riche de notes (pages 276 à 280) et complété par une bibliographies récentes de 157 références.
Il s’agit d’une nouvelle géographie sans pour autant être la Nouvelle Géographie de demain comme l’affirme l’auteur. On lui pardonnera. Le livre est un outil de chercheur pour les géographes et les philosophes intéressés par les sciences sociales. Le professeur du secondaire n’y trouvera pas matière à illustrer son cours mais l’agrégatif pourra se tenir au courant de la recherche la plus récente.
De lecture peu aisée par la spécificité du vocabulaire philosophique, l’ouvrage peut surprendre au premier abord, mais l’utilité de ce nouveau concept est illustrée de façon très intéressante en troisième partie.

On regrettera que l’auteur ne reconnaisse qu’à demi-mot la marginalité de la démarche par rapport à la Géographie.
Un peu provocateur, l’auteur prête à sourire, lorsque il traite de fausses bonnes idées ou de faux modèles (p16) l’approche géographique sous le terme « développement durable », ou de « lignes Maginot » d’une pauvre pensée, les autres approches géographiques basées sur la dispersion des méthodes, des branches, le foutoir des problématiques, pour mieux affirmer que Sa géographie se donne le savoir pour moyen, comme pensée la synthèse et pour horizon les deux.
Appelant Strabon à la rescousse pour asséner que ce projet de Géographie est bien d’essence philosophique parce ce qu’il le définit comme une réflexion sur l’homme, l’auteur propose à la Géographie d’abandonner cette dualité un peu simpliste qui lui servait de partage traditionnel adapté selon les courants et les regards du moment, entre monde extérieur et monde intérieur.
En fait, n’en déplaise à l’auteur, il s’agit d’une approche philosophique intéressante, mais l’OPA tentée sur la Géographie, restera un épiphénomène. La géographie continuera d’écrire la Terre.

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Par Jean-Philippe Raud Dugal

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