Une histoire de l’anarchisme qui déborde largement du mouvement anarchiste.

Dans cette Histoire de l’anarchisme, Jean Préposiet entreprend de retracer la formation et l’évolution de la pensée anarchiste, depuis ses racines philosophiques jusqu’aux mouvements contemporains. Historien de la philosophie, l’auteur privilégie une approche à la fois doctrinale et historique : l’ouvrage s’intéresse aux grands penseurs de l’anarchisme, mais aussi aux expériences politiques et sociales auxquelles leurs idées ont donné naissance.
L’ouvrage élargit considérablement la définition de son objet. À côté des figures centrales que sont Proudhon, Bakounine, Kropotkine ou Malatesta, Préposiet consacre ainsi des développements au pacifisme et à l’antimilitarisme, au nihilisme russe, au terrorisme, au situationnisme, à l’anarcho-capitalisme, aux anarchistes de droite ou encore aux mouvements écologistes. Cette volonté de parcourir l’ensemble du spectre libertaire constitue à la fois l’originalité et l’une limite de l’ouvrage.

Des racines philosophiques à l’anarchisme organisé

Préposiet commence par rechercher les racines lointaines de la pensée anarchiste. Les Cyniques de l’Antiquité, les mouvements hérétiques médiévaux, les anabaptistes ou encore Jean Meslier sont ainsi présentés comme des précurseurs possibles d’une pensée contestant l’autorité politique et religieuse. La Révolution française constitue ensuite un moment essentiel : elle permet l’affirmation du pouvoir de l’État et donc une bascule dans la conception du pouvoir démocratique en France, puis en Europe. Pour les anarchistes, une monarchie succède à l’autre : du roi à l’État.
L’auteur s’intéresse ensuite aux fondements philosophiques de l’anarchisme. L’opposition entre liberté et autorité constitue le fil directeur de cette réflexion. L’anarchisme est défini comme le rejet des contraintes politiques et sociales et de l’autorité institutionnelle, mais aussi comme la recherche de formes d’organisation reposant sur la libre association.
Cette réflexion permet à Préposiet d’aborder les grandes figures de l’anarchisme. Le lecteur retrouve ainsi les conceptions très différentes de Max Stirner, pour lequel l’individu et sa subjectivité constituent le point de départ de toute réflexion ; de Proudhon, dont le mutuellisme cherche à organiser l’économie autour de l’association des travailleurs ; de Bakounine, qui fait de la révolution, du fédéralisme et de la solidarité les instruments de l’émancipation ; de Tolstoï, dont l’évangélisme libertaire repose sur la non-violence ; puis de Kropotkine, qui place l’entraide au cœur de son analyse de la société.
Cette succession de portraits permet de comprendre que l’anarchisme ne constitue pas une doctrine homogène. Individualisme, collectivisme, communisme anarchiste, mutuellisme, syndicalisme révolutionnaire ou pacifisme entretiennent des rapports parfois conflictuels mais toujours étroit.

L’anarchisme comme expérience révolutionnaire

L’intérêt de l’ouvrage réside également dans les expériences historiques auxquelles Préposiet confronte ces théories.
La Première Internationale et la rupture entre marxistes et anarchistes permettent de présenter l’opposition fondamentale entre centralisation et fédéralisme. L’auteur montre notamment les difficultés rencontrées par les mouvements anarchistes lorsqu’ils cherchent à passer de la contestation à l’organisation durable.
L’Espagne constitue à cet égard un exemple particulièrement important. Préposiet consacre un chapitre aux collectivisations et à l’autogestion mises en place pendant la guerre civile. Les expériences agricoles et industrielles de Catalogne et d’Aragon sont présentées comme des tentatives concrètes de construire une société libertaire. L’affrontement avec les communistes et les socialistes réformistes, notamment lors des événements de Barcelone en 1937, montre cependant les contradictions auxquelles se heurte le mouvement révolutionnaire.
L’ouvrage revient également sur la révolution russe, le mouvement de Makhno, ainsi que sur la figure de Durruti pendant la guerre d’Espagne. L’action directe, l’antimilitarisme, l’insurrection et la propagande par le fait occupent une place importante dans cette histoire, notamment à travers les attentats anarchistes de la France de la Belle Époque.
Pour chaque portrait, une partie biographique permet de situer chaque libertaire dans la continuité de ses actions. L’auteur donne à rendre vivant les mouvements anarchistes et permet à chacun de comprendre le contexte de création des principaux concepts mis en place.

Une conception particulièrement large de l’anarchisme

L’un des choix les plus intéressants de Préposiet est de ne pas limiter son étude aux organisations se réclamant explicitement de l’anarchisme. Il explore au contraire ce qu’il considère comme ses marges ou ses prolongements.
Le chapitre consacré à l’antimilitarisme permet, par exemple, de montrer comment les idées libertaires ont pu irriguer des mouvements plus larges. De même, le situationnisme est présenté comme une forme de contestation radicale de la société du spectacle et de la marchandisation de la vie sociale. L’auteur aborde également les mouvements écologistes, auxquels il attribue certaines pratiques proches de l’anarchisme : autogestion, rejet de la professionnalisation, organisation libre et action sur le terrain.
Préposiet va encore plus loin en étudiant l’anarcho-capitalisme et les « anarchistes de droite ». Ces courants sont présentés précisément pour montrer les ambiguïtés et les usages très différents que peut recouvrir la notion de liberté.
Cette démarche est intellectuellement stimulante : elle oblige à s’interroger sur ce qui constitue véritablement l’anarchisme et sur la frontière entre une doctrine politique, une philosophie de la liberté et un ensemble de pratiques contestataires.

Une place insuffisante accordée aux femmes

Le principal défaut de cette Histoire de l’anarchisme réside en effet dans la place extrêmement réduite accordée aux femmes.
Ce choix est particulièrement surprenant au regard de l’ambition affichée par l’auteur. Préposiet prend le temps d’étudier des courants qui se situent parfois très loin de l’anarchisme proprement dit, comme le situationnisme, l’anarcho-capitalisme ou les différentes formes d’anarchisme de droite. Il consacre également un chapitre entier à Sergueï Netchaev, nihiliste, dont la relation avec l’anarchisme est pourtant particulièrement problématique : le Catéchisme du révolutionnaire défend notamment l’infiltration et la destruction des organisations de l’intérieur.
À l’inverse, les femmes qui ont participé directement à l’histoire des mouvements libertaires sont largement absentes de cette histoire.
Cette lacune est d’autant plus importante que l’anarchisme a constitué un espace particulièrement fécond de remise en cause des rapports de domination dans la sphère privée et dans les rapports entre les sexes. Louise Michel, figure majeure de la Commune et du mouvement anarchiste français, aurait ainsi mérité une place importante dans cette histoire. Il en va de même pour Emma Goldman, dont la réflexion associe anarchisme, émancipation des femmes, sexualité, antimilitarisme et critique de l’État.
Plus largement, cette absence empêche de saisir une dimension essentielle de l’histoire libertaire : la critique de l’autorité ne concerne pas seulement l’État, le patron ou l’Église, mais également la famille, le mariage, les rapports amoureux et les rapports entre hommes et femmes. Préposiet souligne lui-même que l’anarchisme défend la « libre préférence » dans la vie amoureuse, la morale personnelle et la vie domestique ; il est donc particulièrement étonnant que les femmes ayant concrètement porté ces revendications soient aussi peu présentes dans le récit.
Le problème n’est donc pas simplement celui de quelques oublis biographiques. Il touche à la manière même dont l’histoire de l’anarchisme est construite : l’ouvrage privilégie les grands théoriciens masculins et les affrontements entre courants, alors qu’une histoire sociale et culturelle de l’anarchisme aurait permis de montrer davantage comment les idées libertaires ont transformé concrètement les rapports sociaux.

Un ouvrage utile malgré ses limites

Cette Histoire de l’anarchisme reste néanmoins une synthèse intéressante pour découvrir la diversité des traditions libertaires. En parcourant la pensée de Proudhon, Stirner, Bakounine, Tolstoï, Kropotkine et Malatesta, mais aussi les expériences de la Première Internationale, de l’Espagne révolutionnaire ou de l’antimilitarisme, Préposiet montre la richesse et les contradictions d’une pensée politique fondée sur le refus de l’autorité.
La volonté de dépasser les frontières strictes de l’anarchisme est également stimulante, même si elle peut parfois donner l’impression que l’objet du livre devient trop extensif. À force d’intégrer ses « marges », l’auteur consacre finalement beaucoup d’espace à des courants dont le rapport avec l’anarchisme est discutable, au détriment de pans entiers de l’histoire anarchiste elle-même.
C’est finalement cette disproportion qui constitue la principale faiblesse du livre : Préposiet cherche à raconter l’ensemble de la galaxie libertaire, mais cette ambition se fait parfois au détriment de ceux et surtout de celles qui appartiennent pleinement à son histoire.

Pour un lecteur souhaitant découvrir les grands courants de la pensée anarchiste et leurs principales expériences historiques, l’ouvrage constitue donc une introduction riche, mais qui doit être complétée par des travaux consacrés à l’histoire sociale du mouvement et notamment à la place des femmes dans les luttes libertaires.