Un sujet qui peut sembler étonnant : les jardins potagers et les jardiniers des XVIIe et XVIIIe siècles dans la vallée du Saint-Laurent, du travail de la terre à la consommation des produits. L’analyse porte sur la culture potagère de nombreux résidents, jardiniers de métier ou non, et le territoire étudié couvre les trois principales villes de la vallée du Saint-Laurent : Québec, Montréal et Trois-Rivières. Un ouvrage bien documenté et agréable à lire dont le premier chapitre consacré à l’Europe intéressera un large public

L’auteur, historien canadien est chercheur associé au Musée canadien de l’histoire. Il est l’un des concepteurs et réalisateurs du Musée virtuel de la Nouvelle-France et l’auteur de La Vie quotidienne dans la vallée du Saint-Laurent, 1790-1835 (Septentrion, 2001).

L’ouvrage est divisé en sept chapitres.

 

Jardins et jardiniers en Europe

Après un survol historique des potagers en Europe occidentale, de la Rome antique au Paris à l’époque moderne avec une place à Olivier de Serres, L’auteur aborde les corporations de jardiniers en France et en Angleterre aux XVIIe et XVIIIe siècles. L’évolution de la place des fruits et des légumes dans l’alimentation européenne depuis le Moyen Âge occupe ce premier chapitre : nourriture du pauvre avant d’être adoptée par les classes dirigeantes à partir du XIIIe siècle, introduction de nouveaux légumes au XVIe siècle, place prépondérante de la soupe : « La soupe constitue toujours, et cela, jusqu’au XIX e siècle, la base des trois repas quotidiens des ruraux »1, aliment que l’on retrouve dans les livres de cuisine dès le XVIIe siècle.

Les jardins et l’environnement

Avec ce second chapitre le lecteur découvre le Québec au XVIIIe siècle. L’auteur décrit les jardins de la ville de Québec vers 1750, jardins et vergers urbains, institutionnels comme les jardins de l’hôpital général, du gouverneur et de l’intendant mais aussi particuliers. « Toute cette verdure fait forte impression au visiteur Pehr Kalm, de passage dans la ville à l’été 1749 : « Les nombreux potagers, grands et petits, qui se trouvent près des maisons, ou près de celle des jésuites comme auprès d’autres, donnent l’impression que la ville est étendue bien qu’elle ne comporte pas tant de maisons que cela 13. »2.
La même étude porte sur les jardins de Montréal, une étude pleine de précisions.

Les jardiniers

Combien sont-ils ? Entre 1660 et 1800, 442 jardiniers apparaissent dans différentes sources documentaires. L’auteur montre leur place parmi les autres professions, leurs compétences, l’évolution démographique de leur groupe, il n’existe pas de corporation qui permettrait de mieux les connaître, et leur niveau de richesse étudiés grâce aux actes notariés. Ils habitent la ville ou les faubourgs où ils travaillent. Certains ont été recruté dès leur départ de France. La recherche sur leur formation, difficile à cerner, amène à l’évocation des traités d’agriculture édité en Europe comme la Nouvelle Maison rustique ou Économie générale de la campagne de Louis Liger ou le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs d’Olivier de Serres qu’ils n’ont pas lu étant le plus souvent analphabètes.

Quelques portraits types de jardiniers parmi les ambitieux et entreprenants du groupe complètent le chapitre.

Milieux et conditions de travail

La présentation des propriétaires et bailleurs de jardins urbains permet de se pencher sur les conditions de travail des jardiniers, permanents ou occasionnels. Les conditions sont très variables, souvent nourris et logés à l’année par une communauté religieuse à Montréal comme à Québec. Leur sort est très différent pour l’exploitant d’un jardin ou d’un berger des faubourgs qui travaille avec femme et enfants et remet la moitié du profit de la récolte au propriétaire selon le régime français comme le jardinier André Jodoin de Montréal.

Les productions locales

Partant des récits de voyage4 et des sources manuscrites l’auteur propose une description détaillée des légumes les plus souvent mentionnés et notamment le chou, le navet, l’oignon, la carotte et la betterave, peu surprenant dont les graines sont parfois mentionnées dans les textes concernant les colons arrivant en Nouvelle France. Jean-Pierre Hardy s’appuie aussi sur l’ouvrage de Pierre Boucher, L’Histoire véritable et naturelle des mœurs et productions du pays de la Nouvelle-France vulgairement dite le Canada5 publié en 1664.

L’auteur revient sur la trilogie amérindienne qui aurait été adoptée très tôt : La fève, le maïs et la courge et le faible intérêt porté à la pomme de terre. Un inventaire précis des légumes du jardin.

L’entretien du jardin

Après les productions l’auteur s’intéresse aux techniques et à l’équipement. Dès les premiers voyages les semences sont présentes ? « En 1541, lors de son troisième voyage en Canada, Cartier a l’intention de s’établir le long du fleuve Saint-Laurent, près de Cap-Rouge. Il prend soin d’apporter dans sa cargaison des semences afin d’effectuer certaines expériences, notamment vérifier si elles profiteront bien en terre d’Amérique. Champlain, en Acadie comme à Québec au début du XVIIe siècle, s’empresse lui aussi de faire faire des jardins pour nourrir son équipage. »6 L’auteur évoque le commerce de semences, importées ou produites en pépinières. L’outillage est simple et classique, la culture sous serre semble absente et le travail au quotidien labour à la récolte sans grande originalité. L’auteur évoque les insectes et autres parasites dont on ne le sait guère se protéger.

L’importance et la rentabilité des jardins

Ce dernier chapitre est consacré à la mesure de la rentabilité des jardins des particuliers et des institutions religieuses, la part de ces productions dans le budget alimentaire des familles à tous les niveaux socio-économiques malgré la faiblesse des sources disponibles.

La place dans l’alimentation des soldats : les aliments de base sont le pain et la viande (lard et un peu de bœuf frais) aux quels on ajoute parfois un légume, le plus souvent le pois servi en potage. Si les pois gagnent en importance tout au long du XVIIIe siècle, la soupe aux pois7 demeure une recette de la gastronomie québécoise.

Si les potagers sont très présents dans le paysage à la campagne comme aux environs des villes « les voyageurs qui fréquentent la vallée du Saint-Laurent dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle laissent aussi entendre que les légumes sont une denrée rare. »8

L’intérêt porté de nos jours aux questions d’alimentation, d’agriculture urbaine devrait inviter à lire cet ouvrage agréable à lire.

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1Cité p. 31

2Cité p. 44

3Cité p. 48

4 De Samuel de Champlain et Pehr Kalm ou les Relations des Jésuites

6Cité p. 181

8Cité p. 267