Redécouvrir et reconsidérer la place du cheval.

Daniel Roche est professeur au collège de France et il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’Ancien Régime. Adepte du contrepied, il a souvent initié des recherches ou ouvert des champs comme l’histoire du vêtement ou la naissance de la consommation dans « l’histoire des choses banales » en 1997.

 

Cet ouvrage est en fait le premier d’une série de trois consacrée à la « culture équestre ». Cette expression s’avère mieux décrire l’ambition du livre qui dépasse une simple histoire du cheval. Ce premier tome est donc consacré à la présence et à l’utilité du cheval, le second s’attachera « au rôle social et politique dans l’analyse des traditions, de l’économie et de l’éducation sociale » ; le dernier volume traitera des images, livres et représentations. C’est dire que le propos est large et ambitieux et vise donc à une approche culturelle dans un sens large.
Un constat de départ énoncé par l’auteur est l’absence du cheval dans de nombreux livres d’histoire alors que Daniel Roche s’attache à essayer de montrer combien il a été important. Le livre est ainsi truffé d’informations, de calculs qui servent à mieux estimer et se représenter la place centrale du cheval à l’époque moderne. D’un seul coup, celui qui était à la marge revient au centre et occupe finalement la vraie place qui était la sienne à l’époque ! Daniel Roche calcule par exemple un rapport de proximité avec les hommes qu’il estime au XIX ème siècle à 8 chevaux pour 100 habitants !
Le livre est organisé en 10 chapitres, de la géographie à l’économie, en passant aussi par la façon d’envisager le cheval.

Le cheval : force et présence

Le cheval produit de l’énergie, car n’oublions pas que jusqu’au XX ème siècle, l’homme ne peut s’en passer.
Sur la question de la présence du cheval, Daniel Roche s’appuie sur l’exemple du réseau des routes de poste qui unifie le territoire mais à plusieurs vitesses, selon l’importance de la ville. A chaque fois, le cheval joue un rôle fondamental. C’est le début de la vitesse, «invention » sur laquelle on pourra lire le très bon livre de Christophe Studeny.
En tout cas, cette présence des chevaux amène souvent à légiférer. Cette volonté de réglementer existe en 1760 et elle est toujours présente au moment de la troisième République. Vers 1830, la conduite à droite est imposée et on expérimente les règles de croisement.
Dans le chapitre sur « les chevaux de l’élevage », on s’aperçoit que l’histoire du cheval épouse celle de la nation : le rayonnement d’un pays se conjugue avec le fait de posséder ses propres haras .
Souvent l’auteur souligne des domaines qui restent inexplorés comme l’importance du halage.

Chevaux des villes…

Le rapport de proximité est plus important en ville. Pour nourrir ses chevaux, Paris a besoin de plus de 6 millions de bottes de foin et 11 millions de bottes de paille. Il faut aussi penser à la question de l’eau car un cheval doit boire au minimum 30 litres par jour. Pour les 20 000 chevaux parisiens de 1789, cela représente au bas mot 600 000 litres d’eau par jour ! On arrive mieux à comprendre à quoi pouvait ressembler la capitale au milieu du XIX eme siècle ! Sur le plan national, les chemins de fer ont certes absorbé l’augmentation du trafic, mais les transports hippomobiles restent incontournables pour le quotidien : le carrefour Montmartre, c’est plus de 100 000 voitures tirées par des chevaux par jour !

… chevaux des champs

Une partie plus « classique » est consacrée aux métiers du cheval : une double page récapitule d’ailleurs les métiers qui en dépendent. Parmi les métiers, un chapitre traite spécifiquement des maréchaux ferrants et restitue leur place centrale dans la France d’alors. Centralité et polyvalence, voilà bien les caractéristiques de ce métier alors.
Un exemple très emblématique de la démarche de Daniel Roche pour resituer le rôle du cheval est le cas suivant : il lie l’augmentation de la production agricole à ce qu’il nomme la « réponse sidérurgique ». En effet, « fers à cheval et bandages de roues représentent pour une distance de 1000 km une consommation de 25 kilogrammes. Multipliée par des milliers de chevaux et des milliers d’exploitations la demande est dès le XVIII ème considérable. A la campagne, avec dix fermes par an, cela représente 50 ou 100 kilogrammes de fer ouvré par cheval ; » C’est par ce genre d’informations que l’on prend bien conscience qu’il ne s’agit pas d’une réhabilitation par amour ou simplement par amour du cheval, mais bien plutôt une réalité bien mise en évidence.

Conclusion

Daniel Roche offre ici un ouvrage véritablement réjouissant, invitant à reconsidérer le cheval dans toutes ses dimensions. Il cherche à montrer aussi comment l’équidé est considéré. Sans doute ce propos sera-t-il développé dans les prochains volumes. S’appuyant sur le célèbre journal du sire de Gouberville, il montre que ce dernier avait un rapport à multiples dimensions avec ses chevaux. Il en élève certains, tandis que d’autres sont juste une source d’énergie. Quelques-uns enfin sont plus « intimes » avec lui.
En conclusion, l’auteur s’appuie sur ce classique qu’est » le tour de France par deux enfants » : la France des deux enfants est une France de la route, des piétons, des carrioles et des voitures de paysans. « Entre le XVI et le XIX ème, le cheval est un capital vivant que les hommes ont amélioré et adapté à leurs exigences ».

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