Le 23 juin 2026, Marc Bloch fait son entrée au Panthéon, rejoignant le cortège des grandes figures de la Résistance, aux côtés notamment de Jean Moulin. Cet hommage possède toutefois une portée singulière : il apparaît aussi comme une forme de réparation symbolique. La France honore en effet un homme qu’elle avait elle-même exclu, dépouillé et marginalisé sous le régime de Vichy. Aucune commémoration ne peut effacer cette réalité historique, que l’ouvrage d’Alya Aglan s’attache précisément à éclairer.
C’est dans cette perspective que s’inscrit cet essai bref mais dense, publié chez Flammarion dans la collection Champs histoire, qui constitue un outil essentiel de compréhension. Professeure des universités en histoire contemporaine et spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance, Alya Aglan — auteure de La Résistance sacrifiée : le mouvement Libération-Nord et co-directrice de 1937-1947 : la guerre-monde avec Robert Frank — y montre avec force comment l’État français a « rayé de ses cadres, interdit d’exercer sa profession, publiquement banni, spolié, exclu de la direction de la revue qu’il avait fondée, condamné à une mort civique avant de l’abandonner […] à la barbarie nazie ».
Son analyse s’articule autour d’une idée centrale et éclairante : celle des deux morts de Marc Bloch. Une première mort, civique et sociale, lorsqu’il est exclu de la communauté nationale par les lois antisémites ; une seconde, physique, lorsqu’il est exécuté en tant que résistant. Cette double lecture permet de renouveler en profondeur la compréhension de son parcours.
La mise à mort civique d’un historien humaniste et patriote
Né en 1886, capitaine de réserve, ancien combattant de la Première Guerre mondiale, Marc Bloch s’engage à nouveau en 1939, malgré son âge, se définissant lui-même comme « le plus vieux capitaine de l’armée française ». Ancien combattant de 14-18, il se porte volontaire en 1939 et intègre les services de l’État-major, où il est notamment chargé des liaisons entre la Première armée française et les Britanniques, puis responsable du ravitaillement en carburants, comme il le détaille lui-même dans son ouvrage posthume L’Étrange défaite, témoignage majeur sur l’effondrement militaire de 1940.
Rembarqué à Dunkerque le 31 mai 1940 avec les troupes britanniques, il rejoint ensuite Cherbourg le 2 juin, avant de terminer son long périple à Rennes. Là, il abandonne son uniforme pour éviter la captivité allemande et rejoint sa famille dans la Creuse. Il espère alors retrouver rapidement son métier de professeur d’université.
Mais cette perspective est brisée par la mise en place du statut des Juifs, élaboré dès l’été 1940 et promulgué en octobre. Marc Bloch est alors exclu de la communauté nationale par l’État français, désormais considéré comme « ennemi intérieur », « fait juif par la loi » : c’est ce que certains historiens, notamment Alya Aglan, qualifient de véritable mort civique. Cette exclusion s’inscrit dans une logique d’« épuration intellectuelle », qui voit la mise à l’écart d’universitaires comme Victor Basch, Jean Wahl, Raymond Aron ou Léon Brunschvicg, tandis que sont créées des chaires idéologiquement marquées, comme celle d’« histoire du judaïsme » confiée à Henri Labroue ou celle d’« ethnologie raciale » confiée à René Martial.
Alya Aglan s’appuie sur les nombreux lettres écrites par Marc Bloch pendant la guerre à Jean Ullmo (du bureau d’études du Consistoire), André Mazon ou Jérôme Carcopino. Ces correspondances témoignent d’une réflexion en cours et constituent une première forme de résistance intellectuelle et épistolaire. On y observe une grande lucidité, un attachement profond à la France, mêlant espoir et résignation progressive.
Ainsi, il écrit à Jean Ullmo le 2 avril 1941 : « Les juifs français sont des Français comme les autres. » Cette affirmation exprime une conception strictement civique de la nation. De même, dans une lettre à André Mazon datée du 9 mars 1941, à l’occasion de la création du Commissariat général aux questions juives, il met en garde : « Et je sais, par ailleurs, que lorsqu’on commence à faire des distinctions entre les citoyens, la fissure tend à passer en habitude, plus lente à se perdre qu’à se prendre. »
S’il bénéficie d’un sursis accordé par décision du maréchal Pétain le 17 décembre 1940, Marc Bloch est néanmoins maintenu à l’écart de l’enseignement supérieur : affecté à l’université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand, il n’y exerce plus que comme simple chargé de cours. Cette relégation s’accompagne d’une persécution bureaucratique constante.
Dans ce contexte, un projet d’exil vers les États-Unis est envisagé, mais il échoue en raison de la lenteur administrative américaine, de la maladie de sa femme et de la mort de sa mère.
La persécution est aussi matérielle. Alya Aglan insiste particulièrement sur la spoliation de son appartement du 17 rue de Sèvres à Paris, réquisitionné au profit d’un général de la Luftwaffe. Elle revient également sur la confiscation de sa bibliothèque, estimée entre 5000 et 7000 volumes, composée de livres rares et de collections historiques complètes. Elle écrit : « Plus que le décor d’une vie, la bibliothèque en solidifie la substance intellectuelle ». Pour Bloch, il s’agit d’« une spoliation de plus », même s’il conserve encore l’espoir, notamment dans ses échanges avec Carcopino, ancien directeur de l’École normale supérieure. La dispersion de la bibliothèque intervient autour de mars 1942.
Face à cette exclusion, Marc Bloch affirme avec force son identité française. Dans son « Testament », rédigé à Clermont-Ferrand le 18 mars 1941, il écrit : « Étranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant toute ma vie entière, avant tout et très simplement Français. Attaché à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, nourri de son héritage spirituel et de son histoire, incapable, en vérité, d’en concevoir une autre où je puisse respirer à l’aise, je l’ai beaucoup aimée et servie de toutes mes forces. »
Ainsi, cette première mort, civique, progressive et bureaucratique, transforme Marc Bloch en étranger dans son propre pays, malgré son engagement patriotique et militaire.
Au cœur d’une guerre civile : la mise à mort du résistant Marc Bloch
Alya Aglan souligne que la date de son entrée en résistance doit être nuancée : elle ne constitue pas un basculement soudain, mais un processus progressif. L’expérience de Clermont-Ferrand, « laboratoire d’activités clandestines », apparaît ainsi comme un moment décisif de maturation politique et intellectuelle. Dans cette « imprégnation résistante », les rencontres avec René Courtin, François de Menthon ou encore le géographe Paul Marres jouent un rôle essentiel.
Après Clermont-Ferrand, il séjourne également à Montpellier, mais sans possibilité d’enseignement public. Puis, après l’invasion de la zone sud, il se replie dans la Creuse, où il est en congé en novembre 1942 puis suspendu de ses fonctions en mars 1943. Il écrit alors à Lucien Febvre qu’il se sent inutile.
Dans ce contexte, la revue Les Annales est maintenue grâce à l’insistance de Lucien Febvre, tandis que Bloch lui-même aurait préféré une mise en sommeil. Il continue néanmoins à écrire sous pseudonyme, notamment sous le nom de « Fougères », afin de maintenir une « pensée française » face à la destruction culturelle. Pour Bloch, cette pensée doit s’opposer à la fois au nazisme et au communisme, au profit d’une conception humaniste, « à la fois personnaliste et communautaire », cherchant à concilier droits individuels et droits collectifs dans une synthèse renouvelée des valeurs de la civilisation européenne.
Bloch participe au Comité général d’études, structure créée sous l’impulsion de Jean Moulin, et rédige les « Notes pour une révolution de l’enseignement », diffusées clandestinement dans les Cahiers politiques. Il prend également part aux réflexions sur la future reconstruction républicaine.
Son activité résistante se précise ensuite. Il rejoint Lyon en 1943, entre dans le mouvement Franc-Tireur, et devient responsable de la région lyonnaise. Il intègre également les MUR, où il fait partie du directoire régional. Dans la Résistance, il est notamment connu sous le surnom de « Narbonne ».
La fin tragique de Marc Bloch souligne « les plis d’une guerre civile où des Français traquent, pour le compte des nazis, d’autres Français […] ». Son arrestation a lieu le 8 mars 1944 à Lyon, sur le pont de la Boucle, après avoir été dénoncé. Elle est réalisée non par des Allemands, mais par des Français, membres d’une « Gestapo française » issue de la bande dite de « Gueule tordue ». À sa tête, Francis André, ancien militant communiste devenu membre du PPF de Jacques Doriot, engagé dans la LVF et revenu combattre en France, incarne une figure mêlant idéologie extrémiste et criminalité (racket, marché noir, spoliations, chasse aux biens juifs).
Livré aux nazis, Marc Bloch est interné à la prison de Montluc, où il est torturé dans les sous-sols de la Gestapo lyonnaise par Klaus Barbie et ses hommes. Malgré la violence des interrogatoires, il résiste et ne livre que des informations limitées, donnant des aveux contrôlés.
Il est finalement exécuté le 16 juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans, avec 29 autres résistants. Sa mort physique clôt une trajectoire où engagement intellectuel, patriotique et résistance politique se confondent jusqu’au bout.
Par sa rigueur, la richesse de ses sources et la clarté de son propos, l’ouvrage d’Alya Aglan constitue un excellent outil pour les enseignants. À l’occasion de la panthéonisation de Marc Bloch, il permet de travailler avec les élèves soit à partir des nombreux extraits de lettres et d’écrits de l’historien, soit à partir des analyses fines de l’auteure. En articulant mort civique et mort physique, ce livre éclaire avec force les mécanismes d’exclusion et de violence à l’œuvre sous Vichy et offre une lecture essentielle pour comprendre les enjeux mémoriels contemporains.



