Anne Deffarges : une enseignante-chercheuse militante
Née en 1971 (55 ans), Anne Deffarges est agrégée d’Allemand et maître de conférences en Histoire et civilisation allemandes à l’université Marie et Louis Pasteur de Besançon. Elle est spécialiste de l’histoire de l’Allemagne, et notamment de la jeune social-démocratie à laquelle elle a consacré sa thèse de doctorat soutenue le 7 octobre 2003 à l’Université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle De la naissance du naturalisme sous la Troisième République à sa réception dans la social-démocratie allemande, 1865-1897 et un ouvrage (La social-démocratie sous Bismarck, L’Harmattan, 2013). En outre, Anne Deffarges est membre de Lutte Ouvrière (LO) depuis de nombreuses années et a été candidate aux législatives de 2022 ainsi qu’aux municipales de 2020, à Mulhouse.
Novembre 1918. Alors que l’armistice se prépare entre la France et l’Allemagne, outre-Rhin, la révolution gronde. Le pays se couvre de Conseils ouvriers dans l’euphorie et, le 9 novembre 1918, la République est proclamée et remplace le IIe Reich. L’embrasement semble toutefois de courte durée. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, les deux principales figures de la révolution spartakiste, sont assassinées dès janvier 1919. La révolte de Berlin dont ils étaient le fer de lance est réprimée dans le sang. Elle aura duré une semaine. Décapitée, la révolution allemande ? Loin s’en faut. Alors qu’elle est souvent réduite par les historiens à une insurrection de quelques semaines, Anne Deffarges lui redonne toute son ampleur. Son ouvrage déploie ainsi une histoire longue où l’intensité des sursauts – proclamation de la République des Conseils ouvriers de Bavière, grandes grèves de 1920 – n’a d’égale que la férocité de la répression, implacable de bout en bout. Ce travail, inédit dans l’historiographie française, redonne également aux femmes toute leur place dans la structuration des actions révolutionnaires, souvent résumée à la figure de Rosa Luxemburg. Sources à l’appui, Anne Deffarges démontre que l’échec de la révolution allemande est aussi dû à la trahison des sociaux-démocrates du SPD, un parti jusque-là révolutionnaire qui, dès 1914 et plus encore après novembre 1918, change son fusil d’épaule pour s’associer à l’armée et aux bandes paramilitaires d’extrême-droite. En poursuivant son ouvrage jusqu’en 1923, “année inhumaine” de montée du fascisme et de la tentative de coup d’État d’Adolf Hitler, elle tisse des liens particulièrement frappants entre reculs révolutionnaires et montée des nationalismes les plus extrémistes. Si l’histoire ne se répète pas, comprendre les mécanismes à l’œuvre il y a un siècle est précieux pour s’orienter dans notre propre époque, également grosse de bouleversements.
L’ouvrage est paru dans la collection « Pour une autre histoire », dirigée par Philippe Lemarchand, afin de sortir des sentiers battus et proposer des analyses originales à un large public. Outre des remerciements (p. 7), un sommaire (p. 8-11) ainsi qu’une introduction portant sur les sources et l’Allemagne au XIXe siècle (p. 13-40), ce livre est composé de dix chapitres chronologiques : I-« Août 1914, la trahison du SPD » (p. 41-64), II-« Entre 1914 et 1918, la montée de l’opposition à la guerre » (p. 65-84), III-« Novembre 1918, la révolution ! » (p. 85-94), IV-« La dualité de pouvoir » (p. 95-126), V-« Janvier 1919 : La révolution décapitée » (p. 127-148), VI-« 1919 : Deuxième phase de la révolution » (p. 149-184), VII-« 1920, le putsch de Kapp et Lüttwitz » (p. 185-216), VIII-« L’action de mars 1921 » (p. 217-232), IX-« Construire le parti » (p. 233-252), X-« 1923 : Un Octobre allemand ? » (p. 253-316). Puis, l’ouvrage se termine par une conclusion (p. 317-342) suivi par un magnifique (pertinent et original) cahier d’illustrations (p. 343-364), une (utile mais indispensable) chronologie (p. 365-382) sans oublier toutes les attributions de l’ouvrage scientifique : bibliographie et sources (p. 383-392), un glossaire (p. 393-400), des notes (p. 401-428) puis, enfin, un index (p. 429-432).
D’août 1914 à novembre 1918
Cette première partie chronologique allant d’août 1914 à novembre 1918 comprend les 4 premiers chapitres (p. 41-126). Dans le chapitre I (p. 41-64), l’auteure revient sur la trahison des sociaux-démocrates allemands qui votent les crédits de guerre et laisse la classe ouvrière (femmes et enfants) se faire surexploiter pendant que les hommes meurent au front. Avec le chapitre II (p. 65-84), Anne Deffarges décrit la montée de l’opposition à la guerre au sein de la société allemande et la scission du SPD en 3 branches : sociaux-démocrates (SPD), spartakistes et sociaux-démocrates indépendants (USPD). Dans le chapitre III (p. 85-94), la révolution commence à Kiel, le 4 novembre 1918, suite à une mutinerie de marins rejointe par les conseils ouvriers, le 5 novembre 1918. La révolution gagne peu à peu toutes les grandes villes puis Berlin, le 9 novembre. Le 11 novembre 1918, jour de l’armistice, le Kaiser (chef des armées) abdique puis s’enfuit aux Pays-Bas faisant tomber la monarchie et le IIe Reich. Dans le chapitre IV (p. 95-126), l’historienne parle des conseils ouvriers et du rôle non négligeable des femmes en leur sein ainsi que du SPD préparant la répression de la révolution avec les institutions étatiques (armées, corps francs, police, etc.), dès décembre 1918.
De janvier 1919 à mars 1921
La deuxième partie chronologique – allant de janvier 1919 à mars 1921 – comprend les chapitres V, VI, VII et VIII (p. 127-232). Dans le chapitre V « Janvier 1919 : La révolution décapitée » (p. 127-148), Anne Deffarges revient sur le Noël 1918 où les marins sont sauvés par l’intervention des habitant(e)s de Berlin servant de boucliers vivants entre les insurgés et l’armée puis la fondation du KPD ainsi que le mois de janvier 1919 avec l’assassinat des deux dirigeants spartakistes Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, lors de la première « semaine sanglante », avec la mise en cause des dirigeants du SPD par l’auteure. Dans le chapitre VI « 1919 : Deuxième phase de la révolution » (p. 149-184), Anne Deffarges revient sur l’élection de l’Assemblée constituante, la lutte armée pour le pouvoir débouchant sur des mois de guerre civile en Allemagne (Brême, Ruhr, Thuringe et Saxe, Berlin et, enfin, Bavière), la liquidation des conseils d’ouvriers et de soldats ainsi que les conséquences du traité de Versailles. Dans le chapitre VII « 13 mars 1920, le putsch de Kapp et Lüttwitz » (p. 185-216), Anne Deffarges revient sur ce coup d’État au niveau national qui fut défait à nouveau grâce à la réaction de la classe ouvrière pour sauver la République de Weimar, avec une répression d’une violence inouïe de la part des Freikorps et de l’armée gouvernementale frustrée de sa défaite du 11 novembre 1918. Dans le chapitre VIII « L’action de mars 1921 » (p. 217-232), Anne Deffarges explique les recompositions politiques comme l’adhésion de l’USPD au Komintern, le dilemme de mars 1921 du KPD entre combat défensif ou tentative d’insurrection en Allemagne centrale ainsi que la progression dans l’ombre des milices d’extrême droite assassinant en quasi toute impunité nombre d’hommes de gauche (le ministre des Affaires étrangères Walther Rathenau fin juin 1922).
L’année 1923 : une révolution d’Octobre en Allemagne ?
La troisième partie chronologique basée sur l’année 1923 comprend les chapitres IX et X (p. 233-316). Dans le chapitre IX « Construire le parti (le KPD) » (p. 233-252), Anne Deffarges montre que la IIIe Internationale communiste prend acte du reflux révolutionnaire en Europe en général et en Allemagne en particulier. Les 3 partis ouvriers allemands (SPD, KPD et USPD) forment un Front unique seulement pour lutter contre l’extrême-droite. Les dirigeants du KPD tentent l’expérience des « gouvernements d’ouvriers » dans certains lands (Saxe, Thuringe, etc.). Les dirigeants du KPD s’efforcent de transformer ce dernier en un parti de masse. Dans le chapitre X « 1923 : Un Octobre allemand ? » (p. 253-316), Anne Deffarges nous décrit cette fameuse « année inhumaine » de 1923, avec son lot de catastrophes : en janvier, occupation par les armées belges et françaises de la région de la Ruhr, cœur économique du pays, pour prélever directement les réparations de guerre sur le pays, déclenchant ainsi une recrudescence aiguë de nationalisme et de l’extrême-droite. Économiquement, cette occupation déclenche une spéculation et un emballement de l’inflation en milliards de reichsmarks. Désormais, la classe ouvrière se tourne vers le KPD et délaisse le SPD, compromis dans les répressions ouvrières de 1919 et de 1920. Les élections législatives de juillet 1923 confirment le poids électoral du KPD. Fin juillet 1923, pour faire barrage à l’extrême-droite, des grèves sans précédent se déclenchent début août à Berlin puis dans toute l’Allemagne pour se terminer à la mi-août 1923. Sauf en Saxe et en Thuringe où une insurrection a lieu et qui est réprimée dans le sang fin octobre 1923, sous le gouvernement du Chancelier Stresemann. En Bavière, le putsch d’Hitler échoue dans la nuit du 8 au 9 novembre 1923. Au printemps 1924, l’état d’urgence est levé, la monnaie reste stable et les capitaux états-uniens arrivent en grande quantité. La république de Weimar est sauvée jusqu’à la crise mondiale de 1929.
Allemagne 1918-1923. Leçons d’une révolution fusillée : une étude renouvelant la question ?
Dans sa conclusion (p. 317-342), Anne Deffarges met en avant les obstacles dont la révolution de 1923 a été victimes (SPD, grand patronat, mouvements d’extrême-droite, etc.) mais aussi les partis-pris de l’historiographie (en RFA, en RDA, etc.), l’invisibilisation des femmes (outre Rosa Luxemburg), le stalinisme et le nazisme. Malgré le fait que les opinions politiques de l’auteure transparaissent jusque dans la rédaction du texte, nous devons ajouter que cet ouvrage a le grand mérite d’étudier l’histoire politique chaotique de l’Allemagne dans la globalité de la période 1918-1923, qui seule permet de mieux comprendre l’enchaînement des évènements et les traumatismes de la société allemande durant la République de Weimar. Outre ces recommandations, nous ne pouvons que recommander ce petit ouvrage en format poche (432 pages) qui s’adresse aussi bien aux enseignants-chercheurs s’intéressant à l’histoire de la République de Weimar et aux gauches allemandes que les passionnés d’histoire sans oublier les étudiant(e)s en histoire cherchant de nouveaux sujets de Master 1 et 2, voire des doctorant(e)s.



