Co-listier aux Clionautes, Yves MONTENAY possède une grande expérience du monde de l’entreprise, une connaissance fine de la francophonie et dirige depuis 1994 l’Institut Culture Economie. Il a rédigé cet ouvrage avec Damien SOUPART, qui s’intéresse depuis plusieurs années à la place de la langue française dans le monde. Ce livre allie l’histoire, la démographie, la sociologie et la géographie pour présenter la place du français dans le monde hier – aujourd’hui – demain. On peut en effet s’inquiéter des capacités de la langue française à se défendre au sein de ses frontières historiques mais aussi à perpétuer sa présence sur les cinq continents. Par rapport à 2005 (année de publication de La langue française face à la mondialisation d’Yves MONTENAY), la situation de la langue française face à la mondialisation a en effet presque partout empiré.

LE FRANÇAIS ET LA MONDIALISATION

Dans le 1er chapitre (UNE LONGUE HISTOIRE), l’auteur explique qu’il a fallu douze siècles pour que le français devienne la langue nationale. Au XVIIIème siècle, le français est la langue internationale et diplomatique faisant foi pour les traités. Sa diffusion est amplifiée par les Lumières. Mais les deux Guerres Mondiales décapitent la francophonie européenne. Parallèlement, on assiste à l’émergence des Etats-Unis. Comme la langue suit le prestige et la richesse, l’anglais gagne de nombreux pays. Les Etats-Unis relaient l’Angleterre comme adversaire et concurrent du français. En France, 94% des élèves choisissent l’anglais comme première langue étrangère. Dans le même temps, chez les Américains, aucune langue étrangère n’est obligatoire dans le secondaire.

Dans le 2ème deuxième chapitre (LA NOUVELLE MONDIALISATION ET LE « TOUT ANGLAIS), l’auteur donne des exemples de cette « américanisation du monde » et cet assujettissement au mainstream (courant culturel dominant). On le remarque dans le domaine commercial, dans la publicité, la politique, dans le domaine scientifique,… On peut avoir deux attitudes face cette mondialisation : s’en servir ou vouloir la contrer/la changer.

Paradoxalement, c’est en France que la langue française est la moins défendue (3ème Chapitre : LA SITUATION EN FRANCE). On peut citer comme exemple frappant la loi FIORASO relative à l’usage de l’anglais dans l’enseignement supérieur. Pour les entreprises, la mondialisation impliquerait l’usage de l’anglais en dehors des frontières pour « donner une image internationale de l’entreprise », pour « faire moderne ». L’anglais est devenu un « nouvel esperanto ». Des réunions entre francophones se font parfois en…anglais au détriment même des entreprises car on sait que l’on est plus efficace et plus créatif dans sa langue maternelle. Quelques résistances apparaissent tout de même : d’entreprises françaises (certaines reviennent en arrière), mais aussi d’associations ou de parlementaires (loi TOUBON en 1994 sur l’ « emploi de la langue française »).

LE FRANÇAIS, « LANGUE AFRICAINE » ?

Yves MONTENAY propose enfin un TOUR DU MONDE de la francophonie dans le 4ème chapitre. Il distingue 3 « cercles » : les cousins (Québécois, Acadiens, Wallons,…) à forte solidarité francophone car minoritaires à l’intérieur de leurs frontières, les pays où la seule langue officielle est le français (Sénégal, Mali, Guinée,…) et les pays où le français est enseigné dès l’école primaire et où il est une langue d’usage (Tunisie, Algérie, Maroc, Liban,…).
Il insiste surtout sur l’Afrique, qui est selon lui une grande chance pour la francophonie. C’est un énorme potentiel pour la langue française (avec peut-être 800 millions de locuteurs en 2050). Mais la question de la langue française y souffre du passif colonial. Au Maghreb, on assiste toutefois à une « décrispation linguistique ». De nombreux facteurs sont favorables au français : écoles privées enseignant en français, médias en français, décor urbain et publicités en français, importance des liens humains avec la France (2 millions de résidents français ont au moins un grand-parent algérien). Le français est surtout nécessaire pour travailler. Au sud du Sahara, le français est la langue officielle dans de nombreux pays mais pas forcément encore la langue maternelle, locale.
L’Afrique contient donc un immense réservoir de langue française même si des forces extérieures spontanées, mais aussi dirigées, tentent de s’y opposer. On remarque en effet une pression en faveur de l’arabe pour des raisons religieuses (avec une rhétorique souvent nationaliste et anticolonialiste). Selon l’auteur, la limitation drastique de l’immigration est une des raisons de la chute de la francophilie. On assiste aussi à une offensive linguistique des Etats-Unis. Que faire ? D’abord être visible et renforcer ses piliers.

ORGANISER LA FRANCOPHONIE

Damien SOUPART prend le relais dans le 5ème et dernier chapitre en proposant UNE STRATEGIE DE LA FRANCOPHONIE. On assiste à une prise de conscience progressive des enjeux liés à la langue. Le français peut être une alternative crédible face à la mondialisation à caractère majoritairement anglo-saxon. Pour lui, un écosystème francophone pourrait être composé de plusieurs piliers : économique (les espaces économiques francophones), démographique (une « force de frappe » en augmentation, surtout en Afrique), institutionnel (évolution de l’O.I.F. vers une structure plus décentralisée), militaire (mobilisation des « alliés francophones » autour de projets communs). Le français doit aussi s’ouvrir à ses « langues-sœurs » (de la latinité). Mais il est nécessaire de posséder une organisation opérationnelle, un échéancier clair, une continuité dans l’action, d’accentuer la coopération active avec les autres acteurs et les autres aires linguistiques. Selon Léopold Sédar SENGHOR, « la francophonie existe, il faut l’organiser ».

Au final, cet ouvrage suscite la réflexion et donne espoir. Nous sommes face à une vraie bataille linguistique. La mondialisation aide l’anglais. Elle peut aussi aider le français. Les auteurs proposent une méthode d’action. Ils montrent que défendre la langue française et la francophonie n’est pas un combat d’arrière-garde. Ce combat concerne chacun de nous – d’abord en France.

Nicolas Prévost © Les Clionautes