L’ouvrage que nous propose Jacques Frémeaux reste conforme à ses précédentes productions : une œuvre dense et complète, très agréable à lire. Ce qui surprend lorsque l’on feuillette avidement les premières pages, c’est la capacité de synthèse proposée sur un sujet aussi vaste et ardu qu’est « L’Orient ». Je m’envolais avec des idées simples vers l’Orient compliqué a formulé le général de Gaulle dans ses Mémoires. L’Appel 1940 – 1942 ; L’Unité 1942 – 1944 ; Le Salut 1944 – 1946. Ces trois tomes ont été respectivement publiés chez Plon en 1954, 1956 et 1959. On peut dire que soixante dix-ans après, la situation reste aussi complexe. Depuis le XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, la zone qui s’étend des Balkans à l’Afghanistan cristallise des tensions tant internationales que locales. Ainsi, de la volonté de contrôle des Britanniques de la route des Indes aux convoitises suscitées par la pléthore d’hydrocarbures présentes dans son sous-sol, cette vaste région n’a cessé d’être convoitée par toutes les grandes puissances. D’abord disputée entre la Russie de Catherine II et l’Angleterre, l’Orient se retrouva, après 1945 au centre des tensions entre l’URSS et les États-Unis. Ballotée entre l’Est et l’Ouest, confrontés à une modernité qui vient bousculer des modes de vies traditionnels, les différents peuples de la région connaissent déchirements et affrontements militaires. Ainsi, passé le temps de la domination des anciens empires ottoman, persan, moghol puis européens, vint l’heure puis l’émergence des États-nations enfantés dans la douleur. Malgré ces nombreux soubresauts, la nouvelle donne géopolitique issue de la fin des années quatre-vingts et jusqu’à la dernière guerre du Golfe a ouvert de nouveaux chapitres qui continuent de se dérouler sous nos yeux. C’est ce que nous propose d’étudier Jacques Frémeaux, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Paris IV-Sorbonne ; spécialiste de l’histoire coloniale et du Moyen-Orient. Son précédent livre, De quoi fut fait l’empire. Les guerres coloniales au XIXe siècle aux éditions du CNRS a reçu le prix du livre d’histoire d’Europe.
L’ouvrage se décompose en treize chapitres équilibrés qui présentent de façon chronologique les différentes étapes de cette région. Une abondante bibliographie et de nombreuses notes viennent compléter l’étude.

Qu’est-ce que l’Orient ?

Il s’agit d’une vaste question qui ne peut se cantonner aux seules rivalités diplomatiques. L’auteur a souhaité axer son étude sur ce que l’on nomma, au XIXe siècle « la question d’Orient » avec, pour point de départ, les années 1770. Puis le lecteur est entraîné jusqu’aux derniers événements actuels. Comme le précise l’auteur, toute histoire est contemporaine et s’écrit avec toute notre culture et nos préoccupations. Et cette histoire comporte des enjeux qui concernent une très grande partie de l’humanité. L’histoire politique qui a souvent et est encore le principal objet historique ne saurait dépasser la seule querelle qui vaille, selon le général de Gaulle, vraiment : celle de l’homme. On ne peut appréhender cette dernière sans recourir à l’histoire économique, démographique, géographique et culturelle. Sans parler des nouveaux moyens de communication entrés en lice et qui précipitent l’histoire événementielle. C’est cette histoire « totale » ou « imbriquée » que l’auteur nous invite à découvrir.
Que peut-on retenir de cette brillante étude ? L’Orient n’a jamais été aussi divisé qu’aujourd’hui. Des trois empires (Ottoman, Perse, et Moghol des Indes) seul le premier reste présent. Mais il s’est considérablement réduit à la Turquie actuelle avec le plateau anatolien en Asie et deux villes en Europe avec Istanbul et Edirne. L’empire moghol pour sa part a été « absorbé » par l’empire anglais des Indes. Il n’en reste plus rien de nos jours. Quel est le constat ? Ces deux empires n’ont pas été en mesure de se protéger face aux entreprises occidentales menées depuis le XVIe siècle (commerces, comptoirs, annexions militaires, etc.). Les peuples qui constituaient ces empires se sont disloqués. Les traditions familiales ou les logiques d’appartenance se sont dissoutes face à de nouveaux idéaux nationalistes ou ethniques. La notion d’arabité ne semble pas, par exemple, en capacité de rapprocher différents États (voire la Ligue arabe). Il ne semble pas, non plus, que l’islam modéré ou radical soient en mesure de fédérer l’islam classique divisé entre chiites et sunnites depuis le calife Ali. Cependant, la situation actuelle de l’Orient ne peut être totalement prise comme l’aboutissement des phénomènes de recomposition de cette zone (décolonisation, guerre froide, émergence du nationalisme arabe, effondrement du bloc de l’Est au début des années quatre vingt-dix.). On ne peut que constater, aujourd’hui, la remise en question des frontières du Moyen-Orient établies après la Première guerre mondiale. Que dire d’un Kurdistan irakien indépendant dont les ressources pétrolifères sont abondantes et qui vient « mordre » sur le territoire actuel de la Turquie, de la Syrie et l’Iran ? Que penser des gouvernements chiites indépendants vis-à-vis d’une Arabe saoudite sunnite ? Quid de la question palestinienne ? Et Israël dans tout çà ?
Seconde conclusion : l’Orient redevient – ou n’a jamais cessé- d’être un centre de gravité entre l’Occident et l’Asie. Cette zone, par la croissance induite de la mondialisation redevient « visible ». Cette situation nous ramène au XVIIIe siècle et confirme cet espace comme une place de transit importante. Sans parler des ressources énergétiques aussi vitales pour l’Asie que pour l’Europe, le temps, pour cette dernière, de s’affranchir peu à peu de cette dépendance avec l’émergence d’énergies renouvelables inépuisables (nucléaires, mais aussi durables). Aussi n’est-il point surprenant de constater l’étroite surveillance tant militaire que diplomatique exercée par les Britanniques jusqu’en 1945 puis les Américains jusqu’à nos jours. La Chine et la Russie ne semblent pas en mesure d’asseoir une stabilité à cette zone malgré un retour en force et un intérêt croissant pour cette zone. Enfin, l’Union européenne, pour sa part, reste attentiste et ne fait qu’entériner les décisions états-uniennes.
L’histoire continue néanmoins de dérouler ses développements avec, par exemple, le prétendu État islamique en Syrie et au Levant depuis 2013. Le terme de « grand jeu » du XIXe siècle qui caractérisait la rivalité entre la Russie et la Grande-Bretagne aux confins de l’Asie, semble plus jamais d’actualité. La « communauté internationale », si tant est qu’elle existe, ne peut proposer que des solutions ultras classiques : respect des frontières des États actuels, sans peut-être prendre en considération les aspirations des peuples résidant dans cette région. L’influence des islamistes ou des jihadistes – peu importe leur dénomination – ont pris en otage une religion, l’islam, dans un univers qui est devenu déculturé. Idem pour les pays comme l’Iran ou l’Arabie Saoudite qui contrôlent leur population par une mise en coupe réglée de la religion. Comme le conclut Jacques Frémeaux, la situation n’est pas optimiste et risque de perdurer pendant de nombreuses années. Et si un jour la paix advient, elle risque d’être fort éloignée des concepts que nous avons forgés.

Un ouvrage par conséquent indispensable pour aborder de façon synthétique la complexité de «la question de l’Orient».

Bertrand LAMON