LA SEIGNEURIE COLLECTIVE.
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Hélène DÉBAX

LA SEIGNEURIE COLLECTIVE.

PAIRS, PARIERS, PARATGE, LES COSEIGNEURS DU XIE AU XIIE SIÈCLE. Presses universitaires de Rennes, 2012, 464 p. 24 €

Gauthier Langlois
samedi 25 août 2012

Hélène Débax, est maître de conférences à l’Université de Toulouse-le-Mirail. Elle est l’auteur d’une thèse remarquée intitulée La féodalité languedocienne. Serments, hommages et fiefs dans le Languedoc des Trencavel (XIe-XIIe siècles) publiée en 2003. Elle publie ici son dossier d’habilitation à diriger les recherches, soutenu en 2008.

L’introduction du livre s’ouvre sur une citation de la Chanson de la croisade (une chanson de geste occitane du XIIIe siècle faisant le récit de la croisade albigeoise, c’est-à-dire de la croisade menée à partir de 1209 contre les cathares et les méridionaux). Le troubadour anonyme qui a composé la 2e partie de la Chanson y oppose Engan (tromperie) symbolisant pour lui les croisés du Nord, à Droiture et Paratge, symbolisant pour lui les chevaliers occitans. Par une autre citation, empruntée au troubadour Giraut de Borneil, Hélène Débax rappelle que le mot paratge rassemble toutes les valeurs dont se pare l’aristocratie occitane : la loyauté, la franchise, le courage, la largesse, la fidélité. Il devient au début du XIIIe siècle l’allégorie de la civilisation occitane attaquée par les croisés du Nord. Elle constate que si le sens du mot est à peu près établi, son origine et surtout les raisons qui l’on érigé en symbole n’ont jamais été véritablement explicités. Pour elle paratge vient de parier, mot qui désigne un seigneur ayant une part de seigneurie, c’est-à-dire un coseigneur. (Un rappel des autres étymologies aurait été ici utile, au moins en note). Elle met en relation l’importance symbolique du mot paratge avec l’importance numérique de la coseigneurie dans le Midi. Et se propose, après avoir étudié dans sa thèse les relations verticales fondant la féodalité, d’étudier ici les relations horizontales entre les seigneurs. Elargissant le champ de ses premières recherches, consacrées au Languedoc, elle étudie dans ce livre la coseigneurie en Europe occidentale continentale du XIe au XIIIe siècle. Il s’agit de combler une lacune : la coseigneurie n’ayant jamais été véritablement été étudiée pour elle-même par les historiens.

La coseigneurie, les mots, les choses

Dans le premier chapitre Hélène Debax définit ainsi son objet d’étude : « La coseigneurie est le partage ou l’exercice conjoint de la domination à un niveau donné de la chaine des pouvoirs. Etre coseigneur ce n’est pas seulement posséder conjointement ; c’est être seigneurs ensemble et à un même échelon de la hiérarchie féodale. C’est posséder ensemble et dominer en groupe, tout autant que tenir ensemble et servir en groupe. » Après une présentation des sources et de leurs limites, elle se livre à une enquête lexicographique révélant une grande variété de termes désignant la coseigneurie ou les coseigneurs : pairs, pariers, condomini, pariaria, paragium, societas, consortium…. Elle tente ensuite une évaluation quantitative de la coseigneurie, montrant que celle-ci est présente dans toute l’Europe. En Languedoc par exemple 35 coseigneurs se partagent la ville de Mirepoix (Ariège) en 1207, 20 coseigneurs se partagent Cabaret (Lastours, Aude) en 1166. Et dans cette région le nombre de coseigneurs semble en augmentation. Par une étude statistique des serments de fidélité prêtés aux Trencavel (vicomtes d’Albi, Béziers, Carcassonne et Razès), elle montre que la moitié des châteaux sont tenus en coseigneurie au XIe siècle contre les trois-quarts à la fin du XIIe siècle. Pour le reste de l’Europe elle conclut à de grandes variations régionales voire locales, et à une évaluation quantitative souvent difficile du phénomène.

Seigneurs, héritiers et vassaux

Dans le second chapitre H. Débax s’intéresse à construction des coseigneuries, qu’elles soient issues d’un héritage partagé ou d’une association comme le paréage. Elle montre les diverses solutions imaginées pour concilier la coseigneurie et les relations féodales. Par exemple en Normandie, Anjou et Touraine on recourt au parage, institution conciliant le droit d’ainesse : les cadets tiennent leur part de l’ainé, avec un partage égalitaire de la succession.

La coseigneurie fragmentée

Le chapitre suivant examine la répartition des droits, des charges et des revenus. Sont évoqués notamment le cas de seigneuries moins connus du grand public comme les péages, les mines, les moulins. Un long développement, accompagné de plans et de quelques photos, est consacré à l’étude de sites concentrant plusieurs castra, tours, ou résidences aristocratiques, constituant une traduction spatiale avérée ou supposée du phénomène de la coseigneurie. Sont notamment étudiés les six mottes de Bussy-le-Château (Marne), l’extraordinaire site de Merle (Corrèze) et sa quinzaine de tours et maisons aristocratiques, les deux châteaux des Allinges (Haute-Savoie) en guerre pendant des années, les arènes de Nîmes et Orange hérissées de tours, les villages de la plaine languedocienne où les tours et hôtels aristocratiques se mêlent à l’habitat villageois à l’image des villes italiennes ou provençales évoquées aussi. Une petite remarque sur le château de Termes que j’ai étudié, évoqué par Hélène Débax à travers un acte de partage du lieu entre ses deux coseigneurs, les frères Pierre Olivier et Raimond de Termes, en 1163. L’auteure s’interroge ici sur la façon dont la tour de Termes pouvait être partagée par un mur. Mais le mot tour, comme je l’ai écrit dans Archéothéma n° 23, Châteaux en Pays Cathare, désigne ici à mon avis l’ensemble du caput castri (le réduit seigneurial, c’est-à-dire le château au sens strict, par opposition au castrum).

La collectivité des seigneurs

Le quatrième chapitre s’intéresse aux rapports entre la collectivité des coseigneurs et leur seigneur supérieur, ainsi qu’à la façon dont cette collectivité gère la seigneurie commune. Les relations avec le seigneur supérieur sont étudiées d’abord à travers le service militaire. « Par définition la détention d’un fief engage le vassal à une aide armée envers son seigneur, l’auxilium ». Mais quand le fief est fractionné entre de multiples coseigneurs, que peut-on exiger de chaque vassal ? Parfois le seigneur supérieur exige de chaque vassal un service proportionnel à la part du fief. Ce qui peut tendre au relâchement des liens féodaux. Mais plus fréquemment, dans les coseigneuries méridionales, chaque homme doit le même auxilium. Dans ce cas la coseigneurie en multipliant les vassaux renforce le pouvoir du seigneur. La construction de la muraille commune est l’une des attributions coseigneuriales les mieux attestés. H. Débax évoque à cette occasion les murailles construites par portion, comme celles d’Excideuil (Dordogne), chaque portion correspondant à une part de la seigneurie. En matière de justice l’auteure évoque les cours de pairs attestées dans le Nord de la France pour constater que dans le Sud il n’existe pas de cours aussi institutionnalisées. S’interrogeant sur la personnalité morale et la représentation des groupes de coseigneurs elle remarque l’apparition à la fin du XIIe siècle en Italie et au XIIIe siècle en Provence de groupes de seigneurs se dotant de représentants permanents appelés consuls. Ces consulats de coseigneurs sont constitués à l’imitation des consulats urbains desquels ils se distinguent peu. Les consulats urbains étant dominés au début par l’aristocratie et agissant en véritable seigneur. Par une étude des sceaux des consulats elle montre que les coseigneuries dotées d’une véritable personnalité morale sont une exception.

Le paratge

Dans le dernier chapitre H. Débax revient sur la notion de paratge à travers la littérature et les actes de la pratique. Elle explore la richesse et la polysémie du mot : allégorie de la noblesse méridionale, idéal d’un temps disparu… Elle explore les rapports entre la notion de paratge et l’amour ou la parenté... Le livre se termine par une annexe de 97 textes et une bibliographie très fournie.

Une approche renouvelée de la féodalité

En conclusion, sur la méthode on notera le souci d’Hélène Débax de croiser les différentes disciplines et les différents types de sources, historiques, archéologiques, littéraires ; son souci de partir, quand c’est possible, de sources primaires ; et enfin sa prudence. Ce livre dense et bien écrit constitue une approche renouvelé de la féodalité. On regrette seulement que l’auteure n’ait pas fait de développement philologique sur le mot paratge et n’ait pas accompagné le livre d’index matière, personne et lieu.

Pour en savoir plus sur l’auteur : fiche de présentation sur le site de l’Université de Toulouse-le-Mirail.

Présentation, introduction et sommaire du livre sur le site des Presses universitaires de Rennes.

Par Gauthier Langlois

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