Comme chaque année, le Club Déméter propose une analyse géopolitique et l’agriculture dans le monde.
Dans son introduction, pour la 32e édition du Déméter, Sébastien Abis montre pourquoi et comment l’agriculture peut être considérée comme la « colonne vertébrale d’un monde instable ». Il définit la grille de lecture choisie pour cette édition : CUBITA : République démocratique du Congo, Ukraine, Brésil, Indonésie, Turquie et Australie.
Quels choix prospectifs de 6 états qui joueront un grand rôle dans les équilibres ou déséquilibres mondiaux à l’horizon 2050 ?
AGROSPHÈRES
Cette première partie présente six États considérés comme des pivots stratégiques à moyen-long terme, aux plans climatiques et géopolitiques
Diagonales géostratégiques
(Dés)Organisation mondiale du commerce : l’agriculture, première victime
Alessandra Kirsch et Thierry Pouch analysent l’essoufflement du multilatéralisme tel que défini par l’OMC. Ils rappellent les évolutions depuis 1995 et le rôle des États-Unis dans l’actuel blocage et les ambitions chinoises. Ils s’interrogent sur la gouvernance commerciale mondiale à l’horizon 2050 ? Réforme interne, anarchie commerciale ou nouveaux blocs régionaux.
Les BRICS, futurs bâtisseurs d’un nouvel ordre agro-alimentaire ?
Julien Vercueil décrit les BRICS en matière agroalimentaire : dix membres, soit 33 % des terres agricoles et 39 % des ressources mondiales en eau, 40 % de la production et 42 % de la consommation agricole du monde (carte p. 67). Ces pays Chine et Russie en tête soutiennent la nécessité d’une réforme des droits de vote au FMI et remettent en cause l’hégémonie du dollar comme devise internationale. L’auteur décrit les stratégies de la Chine au sein des BRICS.
Chine et États-Unis : divorce impossible
L’argumentaire de Jean-François Di Meglio repose sur des ponts clés : La relation Chine-États-Unis n’est pas un G2, mais une relation d’interdépendance : « ni avec toi ni sans toi ».
La Chine perdra au moins 150 millions d’habitants d’ici à 2050, soit l’équivalent de la moitié de la population états-unienne actuelle.
Les États-Unis demeurent numéro un des PIB mondiaux en 2050 en chiffres absolus, mais pour quoi faire ?
Il revient sur la situation, notamment démographique, au moment de la reprise des relations sino-américaines et sur le déséquilibre des relations commerciales entre les deux pays. Pour analyser l’évolution possible de la relation, Jean-François Di Meglio retient cinq déterminants : l’évolution des systèmes politiques dans chaque pays, la dynamique démographique (âge moyen, vieillissement de la population chinoise), la capacité d’innovation (la robotisation rapide de la Chine), les effets du changement climatique et la transformation de la gouvernance internationale. Il propose plusieurs scénarios.
Encadré / Inde-Chine : une inévitable rivalité ? de Jean-Marc Chaumet (p.97-99)
États pivots : CUBITA
République démocratique du Congo : grenier africain à la croisée des chemins
La RDC est un vaste espace : le deuxième du continent, une population qui a été multipliée par 3 depuis 1990 et un pays parmi les plus pauvres en dépit de ressources minières importantes.
Alain Pholo Bala décrit un pays qui dispose de 80 millions d’hectares de terres arables qui pourrait assurer son autosuffisance alimentaire, voire exporter des produits agricoles. Il propose un diagnostic des atouts et des faiblesses structurelles, notamment la longue période de conflits dans l’est et l’instabilité politique. Depuis 2010, on constate une certaine expansion économique, mais trop peu diversifiée (importance du secteur minier). Les inégalités territoriales et sociales sont profondes. L’auteur décrit la nouvelle politique minière et industrielle. L’agriculture reste le premier secteur d’emplois. Sa modernisation nécessiterait de développer l’accès aux intrants, aux technologies, d’améliorer le régime foncier et les infrastructures, notamment de transformation. La question de la sauvegarde de la forêt, enjeu mondial n’est pas résolue. Les pertes par déforestation sont évaluées à plus de 1 million d’hectares pour la seule année 2023.
Tout scénario pour le futur suppose un règlement de la situation sécuritaire et de l’instabilité politique.
Ukraine, front agricole disputé
Pour Arthur Portier, l’Ukraine est un acteur central de la recomposition mondiale, malgré la guerre. La situation de ce grenier à blé de l’Europe a imposé l’ouverture de nouvelles routes d’exportation.
L’auteur décrit un géant agricole grâce à la richesse des terres noires. L’agriculture joue un grand rôle dans la balance commerciale du pays, malgré le conflit qui rend inexploitables des oblasts de l’est qui représentaient 20 % du blé ukrainien et renchérit les coûts de production.
L’auteur analyse les enjeux logistiques pour l’exportation et le rôle croissant du pays rôle dans l’approvisionnement du marché européen.
On note le développement de nouvelles cultures (soja, pois) pour leur intérêt agronomique et la valeur ajoutée par la transformation. L’auteur insiste sur le rôle de l’agriculture ukrainienne dans l’alimentation du bétail et les cultures énergétiques.
Un défi demeure, celui de la récupération des terres des zones de conflits (mines, munitions…) et résoudre le paradoxe de l’insécurité alimentaire liée à la période de guerre.
Un paragraphe est consacré à la production agricole russe et à la place géopolitique de l’Ukraine entre UE et USA.
Brésil, puissance agricole d’un monde émergent
Caroline Rayol montre le poids économique et géopolitique du Brésil. Elle considère que le pays va jouer, à l’avenir, un rôle pivot dans la gouvernance globale à l’horizon 2035 et 2050 et tout particulièrement dans la définition des normes et son aptitude à peser dans les négociations internationales.
Le tableau de la situation fait état d’un système clientéliste qui freine le développement malgré des atouts et notamment son positionnement au sein des BRICS. Parmi les atouts, l’autrice évoque le mix-énergétique (50 % d’énergies renouvelables et décarbonées (hydroélectricité, biomasse et solaire) et la gouvernance environnementale du président Lula (code forestier) qui peuvent constituer un modèle pour la transition climatique bas-carbone du Sud global. La recherche agronomique pour concilier performance économique et durabilité intéresse les pays tropicaux.
L’autrice développe un scénario pessimiste : divergence des normes avec les pays du Nord, boycotts et augmentation des inégalités intérieures, dépendance accrue par rapport aux USA, dans un contexte d’opposition avec la Chine.
Le scénario optimiste voit le Brésil comme l’artisan du nouveau multilatéralisme climatique à l’horizon 2050.
Carte / Brésil : des engagements environnementaux face au défi de la déforestation (p. 170)
L’Indonésie, l’archipel des inconnues agricoles
Ce pays est bien pourvu en ressources minières, agricoles et énergétiques . Sa population est nombreuse avec une classe moyenne dynamique. Alain Rival considère que le pays va être un acteur central de la transition écologique mondiale, malgré d’importants défis structurels.
Après un portrait détaillé de l’Indonésie, l’auteur analyse son rôle au sein de l’ASEAN et notamment dans le contexte de l’opposition Chine-USA. En septembre 2025, un accord de partenariat économique global (CEPA) a été signé avec l’UE.
Il décrit les enjeux environnementaux auxquels est confronté le pays : vulnérabilité face au changement climatique, amorce d’une transition énergétique malgré des politiques souvent contradictoires. Ses atouts en matière de biodiversité forestière sont menacés par l’expansion agricolecarte p. 183 (palmiers à huile) et minière (notamment nickel).
Alain Rival s’interroge sur l’avenir pour les grandes plantations pérennes tropicales. Il propose plusieurs scénarios : L’Indonésie, puissance verte – L’Indonésie fragmentée.
« L’Indonésie incarne ainsi l’ambivalence des puissances émergentes : entre ambition industrielle et exigence écologique ; entre souveraineté et interdépendance mondiale. » (p.192)
La Turquie, un carrefour géopolitique de l’agro-environnement
Tolga Bilener, Didier Billion et Pierre Blanc décrivent un pays qui cherche à participer à la sécurité alimentaire mondiale et à la lutte contre le changement climatique. Cette ambition s’incarne dans une politique extérieure dynamique et multiforme : relations au sein de l’OTAN, relations avec le voisin russe, influence au Moyen-Orient et en Afrique. Les atouts de cette politique sont une volonté affirmée d’assurer la sécurité alimentaire et développement d’un soft-power (7e producteur agricole mondial et 1er au Moyen-Orient -1er exportateur de farine par transformation des blés russes et ukrainiens). Les auteurs dressent un tableau de l’agriculture turque et des atouts hydriques, le « pouvoir bleu »Carte / Turquie : un État pivot entre enjeux politiques et agricoles – p. 207. La Turquie se veut un modèle de transition verte (objectif de neutralité carbone fixé à l’horizon 2053) : développement de projets de villes durables, programmes d’amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments, investissements dans les énergies renouvelables ; de grandes ambitions, peu mises en œuvre à l’heure actuelle.
Australie, l’agriculture face à ses limites
L’Australie est un acteur agricole mondial selon Freddy Dutoit. Dans le contexte du changement climatique et la nouvelle donne géopolitique, la politique commerciale australienne repose sut le « Free, Fair and Rules-Based », faible intervention de l’État et flexibilité des filières. L’auteur décrit la tradition exportatrice du pays et les fondamentaux de son agricultureCarte de l’utilisation des terres agricoles en Australie, par Patrick Mundler p. 223.
Au plan des exportations, l’accent est mis sur l’Asie-Pacifique. L’auteur analyse les perspectives des diverses filières : céréales, viande et le contexte géopolitique.
REGARDS D’AVENIR
BlackRock, géant agro-alimentaire méconnu
Étienne Goetz décrit un mastodonte créé en 1988, il est devenu un puissant gestionnaire d’actifs au monde (agriculture et finance), après la crise financière de 2007-2208. Il est omniprésent dans la chaîne agroalimentaire. L’auteur décrit ses engagements et ses méthodes, notamment l’agrologistique (contrôle des ports du canal de Panama).
Saumon, or rose à l’avenir incertain
Claire de Marignan analyse la filière saumon autour de trois axes : c’est un modèle d’élevage qui atteint ses limites écologiques et sanitaires (février 2025, un incident majeur environ 27 000 saumons d’élevage se sont échappés d’une ferme aquacole de Mowi, en Norvège). Une production très centralisée (Norvège et Chili – cartes p. 279), Une redéfinition des conditions de production entre innovations et labels (Encadré / Saumon Label Rouge : un produit premium élevé dans les lochs écossais par André Barlier – p 298-299).
Pour les Français, se loger avant de se nourrir
Depuis longtemps les dépenses alimentaires ne tiennent plus la première place dans la consommation des ménages, devancées par les dépenses de logement. Pierre-Marie Décoret analyse le marché du logement, une charge d’autant plus lourde pour les foyers modestes et pèse sur la demande alimentaire à satisfaire par des prix les plus bas possibles.
Sable, l’autre faim du monde
Quentin Mathieu montre que le sable est à la fois la première matière la plus consommée au monde et qu’elle devrait doubler d’ici 2060 en lien avec l’urbanisation croissante partout dans le mondeCarte p. 332. Cette situation provoque des convoitises et des tensions géopolitiques comme le montre l’exemple de Singapour.
Un paragraphe est consacré à l’agriculture en zone aride (Israël, Arabie Saoudite et Émirats)Un encart présente les ambitions saoudiennes au défi du sable, p.345-348.
Antilles, un avenir entre dépendance alimentaire et résilience agricole
Marquées par l’histoire coloniale, les Antilles dépendant encore à 85 % de l’importation des denrées alimentaires. Olivier Antoine montre comment la situation géographique de carrefourCarte p. 361 pourrait permettre de capter une partie des flux inter américains, malgré des limites structurelles : l’enclavement insulaire, la fragmentation territoriale et la vulnérabilité sociale et une fragilité liée au narcotrafic.
L’auteur esquisse trois scénarios à l’horizon 2035 : dépense prolongée, adaptation, intégration régionale.
Au plan agricole et alimentaire, l’enjeu est l’évolution vers une plus grande autonomie : valorisation locale des productions, aquaculture, agroécologie, circuits courts et développement d’une stratégie de filière, notamment pour la canne et la banane. Un paragraphe est consacré au rôle de la grande distribution dans l’économie locale.
REPÈRES
Comme dans chaque édition, des statistiques, graphiques et cartes illustrent divers thèmes. Dans l’édition 2026, on retiendra :
Les pommes, succès mondial à croquer
Le photovoltaïque, l’énergie rurale
Les drogues, les racines agricoles du marché mondial
Si les sujets traités cette année ont délaissé l’Europe, les États-Unis, la Russie ou la Chine, le choix des CUBITA ouvre des perspectives nouvelles qui offriront aux enseignants de nouveaux exemples.


