Peste Noire est un livre massif écrit par l’historien globaliste Patrick Boucheron, à partir de 12 leçons enseignées au Collège de France entre le 5 janvier 2021 et le 6 avril 2021, en pleine épidémie de covid-19. Dès le début, on devine les ponts, les passerelles et les comparaisons, plus ou moins implicites, entre la situation du XIVe siècle et celle du XXIe siècle. Mais force est de reconnaître que le livre est bien plus que cela. Une fois libéré du confinement, Patrick Boucheron a repris son métier d’historien pour se déplacer dans plusieurs fonds d’archives et faire évoluer son cours initial, ce qui amène à ce livre publié 5 ans plus tard.

Un objet de littérature

L’écriture est fluide, précise, agréable à lire et à méditer.

L’écriture de Patrick Boucheron est une littérature, une organisation spirituelle des mots et un usage réfléchi des figures. Mais ces figures ne sont pas que de la rhétorique : ce sont des pensées, des réflexions proposées à l’usage des auditeurs ou des lecteurs avec lequel l’auteur entretient un contact et un échange.

Tout au long de son ouvrage, Patrick Boucheron dessine une leçon d’épistémologie, une réflexion sur le métier d’historien, sur la posture du chercheur du XXIe siècle devant ses documents devant ses lecteurs. Mais devant ses personnages aussi, tirés du passé pour les faire revivre (et mourir) sous nos yeux. Il crée sans cesse un tunnel temporel, un trou de ver vers une époque révolue mais qui renaît avec clarté sous la plume et la parole du narrateur. Conscient de ses efforts et de l’illusion narrative qu’il produit et dans laquelle il intervient en permanence, il donne même le nom de sa figure rhétorique : la métalepse, qui lui permet de convoquer et de projeter les personnages dans notre propre temps. Boucheron rejoue dans Peste Noire le théâtre de la mort et du deuil, en s’intéressant ici aux mourants et aux survivants. Il explique ainsi traiter de « l’art de n’être pas mort » à partir du Décaméron de Boccace.

Toutes les pestes sont au programme

Gare au titre trompeur : Peste Noire ne porte pas uniquement sur 1347. C’est là ce qui différencie le travail de Patrick Boucheron par rapport aux autres grands historiens de la Peste Noire/Black Death.

La Peste est l’entrée dans le livre : il en suit les voies de diffusion, les symptômes et la létalité. Mais le véritable sujet, c’est ce que devient la partie de la société qui ne meurt pas.

Patrick Boucheron établit des ponts constants entre toutes les épidémies de peste : celle de 541, mais aussi celles de 1361, 1430, 1478, 1527, 1630, 1797, 1894, 2017. Il les met également en relation avec d’autres maladies épidémiques : tuberculose, lèpre, SRAS, VIH, Covid-19. Il produit alors une véritable anthropologie de la santé.

La « Peste » a évolué, dans son sens et dans sa compréhension. Aujourd’hui, on sait que la Peste est due à un bacille contre lequel il est très difficile de se prémunir. Avant sa découverte par le médecin français Alexandre Yersin, c’était un « fléau de Dieu », ou un mal invisible : on faisait alors confiance aux autorités politiques et religieuses (ainsi qu’aux saints et à la Vierge au manteau) pour être protégé. Ainsi, de 541 à 2017, la peste est la même maladie ; mais en même temps, ce n’est pas la même maladie, parce que la connaissance scientifique de la pathologie a progressé et a modifié notre compréhension (ou notre crainte) face à elle. Nous, lecteurs de 2026, nous lisons un livre de Patrick Boucheron sur la peste de 1348 en sachant ce qu’elle est scientifiquement et rationnellement, ce dont étaient incapables les contemporains de l’épidémie en 1348. « C’est en ce point que s’articule expérience du temps historique et expérience de la maladie » (p. 69). Ce rapport différencié selon les « époques de la peste » est brillamment exposé dans plusieurs passages du livre.

Les tunnels entre les époques que trace Patrick Boucheron sont faits de métaphores brillantes pleines d’humour : ainsi les hommes et femmes morts de la peste ou de la tuberculose ne savaient pas de quoi ils sont morts avant Koch (1882) ou Yersin (1894). Il peut donc dire qu’ils sont dans deux états superposés : à la fois morts d’une cause inconnue ET de la peste ou de la tuberculose. Le vivant du passé n’est pas le même que le mort d’aujourd’hui (au-delà du fait qu’il soit mort). C’est ce que l’auteur appelle « une expérience de pensée » (p. 69). En prenant l’exemple de Ramsès II, dont la momie a été analysée en France en 1976, il préfère dire que « Ramsès II est mort de ce que nous identifions aujourd’hui comme étant la tuberculose ». Il s’agit d’une vraie leçon de rapport au temps passé.

Organisation du livre

Le livre est organisé en 6 grandes parties, chacune divisée en 3 chapitres (18 chapitres au total. Il est accompagné de notes très nombreuses et très riches, ainsi que d’une bibliographie sélective (de nombreux ouvrages supplémentaires sont cités dans les pages de notes, dont une très grande majorité en anglais), de plusieurs cartes et d’un index. C’est un véritable travail d’érudition pluridisciplinaire. Patrick Boucheron a lu, beaucoup lu, en particulier des travaux de sciences naturelles, de science de l’environnement, de paléoclimatologie, de modélisation mathématique, de génomique, de microbiologie, d’épidémiologie et de génétique. Il vulgarise ici le résultat de ces lectures en les appuyant sur ses propres connaissances, ses propres recherches (italiennes) et son approche historiographique connectée.

Une nouvelle approche méthodologique

Le chapitre 1 (« Yersina Pestis, histoire naturelle ») reprend l’histoire de la découverte de l’agent pathogène de la peste par Alexandre Yersin à Hong Kong à la fin du XIXe siècle. Le chapitre lie l’histoire de la peste à une vision pluridisciplinaire qui devient de plus en plus nécessaire et qui montre toutes les potentialités qu’offre cette approche aux historiens. Patrick Boucheron explique à l’aide de la génétique (ce qui n’est pas sa spécialité) le schéma de propagation de la maladie (p. 48-51 en particulier).

Les chapitres 2 (« La composition des mondes ») et 3 (« Aux commencements de la fin des temps ») s’intéressent aux progrès de la recherche génétique et génomique ces dernières années, ainsi que du séquençage de l’ADN. Patrick Boucheron s’est approché pour cela des chercheurs de l’Institut Pasteur et de l’Institut Max Planck. Il est donc en mesure de préciser les 3 formes cliniques de la peste (bubonique, pulmonaire, septicémique) à partir de la recherche de traces fossiles de peste, en retrouvant des traces génétiques grâce aux analyses de trace ADN dans les dents des squelettes retrouvés dans des fosses de peste.

Ce travail renverse tous les regards traditionnels (ceux du néophyte comme ceux des historiens) sur la peste. En s’appuyant sur l’histoire des sciences, sur le progrès de la génétique, du séquençage ADN, en sortant de la salle d’archives pour entrer dans la salle de laboratoire d’analyse, il apporte un autre regard fascinant.

Dans le chapitre 2, par exemple, Patrick Boucheron expose un argumentaire neuf : la Peste n’est pas un mal qui frappe l’Europe depuis un horizon lointain (l’Orient) par vagues imprévisibles, la Chrétienté n’est pas le Vieux Continent victime à plusieurs reprises des invasions d’autres peuples, et l’Empire Ottoman n’est pas un « homme malade ». La poursuite au microscope et à la machine de séquençage des agents pathogènes montrent qu’il ne suffit pas de suivre les voyages des rats dans les sacs de blé des cales des navires. Pour Patrick Boucheron, la Peste a TOUJOURS été présente en Occident !

Pourquoi ? Parce que le bacille primitif a de nombreux hôtes, pas seulement la puce du rat noir (Rattus rattus). Il existe aussi un hôte plus important qui a été découvert récemment, comme l’a montré Ann Carmichael : la marmotte (Marmota sibirica), animal sédentaire, très présent en Mongolie et au Kirghizistan qui a servi de premier hôte aux puces infectées. C’est de la marmotte que la puce est passée au rat, une espèce beaucoup plus mobile. Or, dans les Alpes, que rencontre le rat ? D’autres marmottes (Marmota marmota) ! Et la puce porteuse du bacille de Yercin passe alors du rat mobile à la marmotte sédendaire.

« Parce que l’anthropologie ne se contente plus aujourd’hui d’étudier les cultures humaines, mais envisage les mondes qu’elles composent avec les vivants non-humains depuis ce que Philippe Descola appelle « une écologie des relations », il n’est plus question d’écrire l’histoire autrement qu’avec les animaux » (p. 77).

Le grand intérêt du livre est qu’il manipule des sciences peu coutumières des historiens spécialisés (sauf des préhistoriens) : l’archéologie funéraire, la microbiologie, l’épidémiologie, la paléogénétique, la paléoclimatologie, la recherche des proxys d’origine biologique (les traces ADN, l’analyse des bactéries contenues dans l’émail des dents et dans les restes osseux). Ces nouvelles archives autorisent Patrick Boucheron, dans le chapitre 3, de mener une enquête minutieuse lui permettant de dater l’origine précise du bacille de Yersin, de mettre en lien son apparition et sa diffusion avec les transformations du climat, l’ouverture des échanges, les conquêtes militaires dans la longue durée.

Le chapitre 3 remonte l’histoire du bacille grâce au séquençage ADN et remonte aux premières apparitions de la maladie il y a 5000 à 6000 ans. C’était alors une bactérie se transmettant par voie digestive à différentes espèces. Il y a 3000 ans, une mutation génétique a transformé cette bactérie des puces en un agent pathogène plus foudroyant. Au début du XIVe siècle, une autre mutation a lieu, qui fait naître une nouvelle branche du gène, plus virulente encore. Le cycle de transmission de la maladie depuis son cycle enzootique au cycle épizootique et enfin zoonotique est bien expliqué.

Une histoire globale de la peste médiévale

Patrick Boucheron fait ici une histoire globale de la peste pour remonter à son origine asiatique (sur les rives du lac Issyk-Kul, au Kirghizistan). En le lisant, nous suivons le parcours de la peste sur les routes commerciales. Les 3 chapitres mettent en évidence l’importance des connexions, des relations, des rencontres : « Le Tout-monde de la peste sera donc un monde en archipel » (p. 132) ; « Le Tout-monde de la peste est celui des mondes interconnectés de l’Eurasie, un système-monde réticulaire, à la fois global et discontinu » (p. 142).

Les 3 chapitres (« 1347, la peste a déjà commencé » ; « La peste du ciel » ; « La contagion, une métaphore meurtrière ») vulgarisent une approche connectée que Patrick Boucheron n’est pas le premier à avoir faite. Il est cependant l’un des premiers à l’avoir fait aussi clairement et de façon si accessible en langue française. Il s’appuie sur les ouvrages récents de Philip Slavin, Bruce Campbell, Marie Favereau, Jorgen Benedictow, Lucas Fassio. Le texte, illustré par plusieurs cartes, est très facile à lire.

Patrick Boucheron remonte la piste de la peste : elle ne naît ni à Marseille en 1348, ni à Gênes en 1347, ni à Caffa en 1346. Elle n’est pas liée à des défaillances médicales ou hygiéniques, ni à la guerre de Cent Ans, ni aux rivalités économiques des cités maritimes italiennes. Au contraire, l’historien démontre que la circulation de la peste est le fruit de la paix, des accords entre Grecs de Constantinople, Génois, Vénitiens et Mongols de la Horde d’Or en mer Noire. Mais la mer Noire n’est pas encore l’épicentre de l’épidémie : la piste remonte encore au sein du vaste empire mongol, puisque la Pax Mongolica a permis la mise en place, depuis le XIIIe siècle, de ce que Marie Favereau a appelé le « grand échange mongol ». Le foyer d’origine a été identifié dans des communautés chrétiennes de rite nestorien de la vallée du Chu. C’est ici, dans une région de lacs de haute montagne du Khirgizistan, que les populations de marmottes ont contaminé des rats et d’autres rongeurs déplacés par les migrations des Mongols, jusqu’à infecter les communautés humaines dans le village de Kara Djigach, en 1337-1339. Ce sont donc les migrations des peuples des steppes, la liberté du commerce et des échanges aux XIIIe et XIVe siècles qui ont permis la diffusion rapide des peuples et des animaux, ce qui a entraîné la mutation d’un agent pathogène local, lequel est devenu voyageur sur les longues routes terrestres de la soie.

Si le chapitre 4 est « historique » en ce sens qu’elle suit les parcours de la peste, le chapitre 5 est innovant parce qu’il lie le développement et la diffusion de la peste à la climatologie historique et à la zoologie. Depuis le VIe siècle (la première peste : celle de Justinien), une série d’aléas volcaniques et climatiques ont modifié les températures, les taux d’humidité et les cycles de reproduction de la vie microbienne. Ce sont ces modifications environnementales qui entraînent la mutation du gène des puces, ainsi qu’un déplacement des populations animales porteuses de ces puces infectées et voraces. Au VIe siècle comme au XIVe siècle, la peste se répand dans un monde plein, ouvert aux circulations, en pleine transformation économique et sociale. C’est la « tempête parfaite » (p. 141).

Dans le chapitre 2, Patrick Boucheron a écrit que la peste aurait eu une nature endémique en Occident. « Ce n’est pas qu’elle y revient sans cesse, c’est qu’elle y demeure ». Il démontre donc avec brio que la peste n’a jamais quitté l’Occident. Elle s’est installée auprès des colonies de marmottes qui ont peuplé les Alpes depuis la dernière glaciation. Au gré des changements de température au cours du Moyen Age et de l’époque moderne, ces rongeurs descendent sur les piémonts et contaminent les autres animaux qui se rendent dans les villes d’Italie du Nord. Grâce à la génétique, les Alpes sont donc identifiées comme l’épicentre des zoonoses pesteuses !

Les parties suivantes sont moins originales. Patrick Boucheron renoue avec les sources et les méthodes « classiques » de l’historien.

Une réflexion démographique et anthropologique

La troisième partie offre un long exercice de démographie historique, comme une nouvelle « comptabilité » de l’au-delà » (Jacques Chiffoleau). Le chapitre 7 (« Saurons-nous compter les morts ? ») estime le nombre de morts de la peste selon les régions d’Europe. L’approche du chapitre 8 (« L’empreinte : vivre avec la peste ») est plus anthropologique : Patrick Boucheron y interroge le rapport à la mort à partir de l’étude des cimetières de peste. Dans le chapitre 9 (« Paysages du désastre »), il propose une archéologie des paysages, dévastés, ruinés, désertés, après le passage de l’épidémie. Ses exemples sont variés, en France, en Egypte, en Angleterre.

Une analyse approfondie de l’économie morale et de la résistance des sociétés face au drame de la mort invisible

En commençant par une approche micro-historique (la peste et le tremblement de terre qui frappent la ville de L’Aquila en 1349), Patrick Boucheron s’intéresse ici à « l’économie morale » (définie p. 236). Face au désastre, les élites ont fui dans leurs châteaux en campagne au lieu d’aider les pauvres ; les prêtres profitent des legs testamentaires mais diminuent la longueur des cierges et le temps consacré aux prières pour les défunts. Patrick Boucheron se demande si cette attitude, qui nous paraîtrait « révoltante », a en effet provoqué des révoltes ? Les trois chapitres de cette partie tentent de mesurer les conséquences de la surmortalité sur les sociétés médiévales, puis les effets politiques d’une éventuelle déstabilisation des cadres traditionnels, et enfin évalue l’ampleur des perturbations dans le temps.

Le chapitre 10 (« La danse macabre des inégalités ») montre que la conséquence économique et sociale de la peste noire est une tendance à l’égalitarisme. La main d’œuvre se faisant plus rare, les salaires augmentent (dans un contexte de crise des campagnes depuis le début du siècle). Mais s’il y a déprise agricole, il ne voit pas d’effondrement, mais plutôt une reconfiguration des terroirs : une plus forte concentration foncière en Angleterre, le développement de la riziculture dans la plaine du Pô, les plantations sucrières en Sicile, l’élevage transhumant en Castille, le mûrier à soie en Toscane… Les pouvoirs politiques ont rapidement pris des mesures pour freiner les hausses de salaire ainsi que les revendications « exagérées » des paysans et des salariés, ainsi que pour lutter contre la mendicité et contre l’indépendance que prennent les femmes salariées. Patrick Boucheron parle d’une « remise au travail généralisée ».

Malgré tout, les lendemains de la peste inaugurent une « arrière-saison rébellionnaire de l’épidémie » (chapitre 11). C’est ici que l’on voit le mieux l’économie morale de la foule. Après l’épidémie, les survivants réclament plus de justice et une participation à la reprise de la croissance, des échanges et du profit. Les flambées de révolte des populares sont évoquées, d’Etienne Marcel (1358) aux Ciompi (1378) ou aux révoltés Gantois (1382). Mais le peuple se révolte non pas pour changer le système en place ou pour renverser l’organisation sociale ! On veut avant tout restaurer une communauté politique qui a été modifiée. La cohésion sociale reste forte même quand plus de 60% de la population disparaît, grâce à la maîtrise des normes, grâce à la force des solidarités et grâce au respect des hiérarchies. C’est, selon lui, un réflexe humain : face au désastre, nous cherchons à revenir à ce qui existait avant. « Ils protestent alors moins contre l’ordre social qu’ils ne s’indignent de l’incapacité des élites à défendre le pacte implicite de son économie morale » (p. 261).

Le chapitre 12 (« Pas de panique : les épreuves de la raison ») s’intéresse aux réactions de panique. Patrick Boucheron nuance fortement les travaux de Jean Delumeau (La peur en Occident) et de Jacques Chiffoleau (La comptabilité de l’au-delà). Certes, il y a eu des messes, des processions de flagellants, des danses macabres, des peintures morbides. Mais la société n’a pas cédé à la panique ; elle s’est unie pour survivre et dépasser la crise que l’on croyait insurmontable. Patrick Boucheron démontre que la société n’est pas démoralisée, désorganisée ou paniquée. Elle reste solide. « Les sociétés européennes d’après la peste noire, loin de se laisser sidérer par une piété panique, sont en mouvement […] ; c’est en se rassemblant et en marchant ensemble qu’on croit pouvoir se protéger » (p. 283).

Une histoire des réactions face à la peste

Le chapitre 13 (« Anno1349 : lorsqu’on assomma des juifs ») traite du massacre des populations juives d’Europe au XIVe siècle, accusées d’être responsables de l’épidémie. Il évoque les rumeurs, les fausses preuves créées de toute pièce sur l’empoisonnement des puits, le mythe du « complot international », la désinformation qui se joue pendant et après la peste. La lecture de Patrick Boucheron prend cependant du recul par rapport aux lectures habituelles. Pour lui, les violences observées à la fois en Espagne, en Alsace, en Allemagne… sont moins messianiques que financières (faire disparaître les dettes envers les prêteurs juifs). Elles sont aussi politiques, liées à une compétition au sein du corps urbain. Chasser les Juifs en temps de peste, ce n’est pas un acte de protection face à une vengeance divine, c’est un « art de gouverner ». Un pogrom « n’est ni un brasier immuable, ni un feu de paille, mais un événement politique en temps de peste » (p. 302).

Dans le chapitre 14 (« La contamination du corps urbain »), Patrick Boucheron parle de la dissémination des maladies au sein des villes. Tout au long du XIVe siècle, on a cherché des responsables : les barbiers, les chirurgiens (qui font des saignées pour retirer au corps sa matière pesteuse), les nettoyeurs (qui vident les fosses d’aisance, qui transportent les morts dans les fosses de nuit, qui nettoient et incendient les maisons des défunts de la peste), les cochons qui se promènent librement et dévorent tout, même les cadavres et les fripes abandonnées. On voit se jouer là la hantise médiévale de la transmission (là aussi, fantasmée) par le « saut d’espèce ». Le cochon est un responsable majeur, et l’animal qui effraie le plus : car si le porc mange ce qui reste éparpillé sur le sol et dans les rues, lèche le sang, tombe malade, que se passerait-il si un être humain mangeait ce cochon ? En conséquence, le corps urbain a pris plusieurs mesures pour encadrer les déplacements des animaux, des marchandises et des humains. Il règle aussi les bonnes pratiques des barbiers et des bouchers, limite l’organisation des funérailles pour éviter les rassemblements et les effusions.

Le chapitre 15 (« Un rêve politique des temps épidémiques ») compare la manière dont les pouvoirs politiques (surtout dans le cas italien) ont géré l’isolement et l’exclusion des lépreux puis celui des pestiférés, pour repousser les malades, les mettre en quarantaine, afin de protéger le reste de la population saine.

Un détour par les arts

Les trois derniers chapitres sont les plus denses intellectuellement. Patrick Boucheron développe une approche de la peste par les arts : la littérature, la peinture, le théâtre… Il n’hésite pas à sortir de sa période pour faire des ponts entre les œuvres. Le chapitre 16 (« D’après la peste ») mêle ainsi Pétrarque, Guillaume de Machaux, Boccace et Thucydide ou encore Daniel Defoe. Le chapitre 17 (« Les images malades de la peste ») analyse les images de la peste dans les fresques, les danses macabres, les images saintes, l’iconographie des cimetières, l’œuvre du Titien et les photographies de la peste qui a frappé la Mandchourie en 1910-1911. Le chapitre 18 (« Dernières nouvelles de la peste ») traite du thème de la peste dans différentes œuvres de théâtre.

Conclusion

L’ouvrage Peste noire de Patrick Boucheron est massif et a-chronologique. Il peut être difficile de s’y retrouver à la seule lecture de la table des matières. L’argumentaire du livre ne se laisse vraiment comprendre qu’une fois qu’on l’a lu. Le lecteur ne doit pas s’attendre à trouver une analyse historique « classique » ou « chronologique » de la Peste noire : c’est bien plus que cela. C’est un livre qui étudie la peste en tant que maladie qui ne s’éteint jamais. La peste marque son époque, mais une épidémie ne peut pas se réduire à une seule de ses manifestations, à une époque et dans une région donnée. Elle ne se comprend qu’en étudiant l’ensemble de ses manifestations dans tous les lieux où elle est apparue et à toutes les époques où elle a existé. C’est en cela que l’approche historique par la paléogénétique, la microbiologie ou le séquençage ADN apporte une vraie richesse à l’analyse. Grâce à cela, la Peste devient véritablement un phénomène « global » et un fait « total », comme le montrent particulièrement les deux premières parties.

On pourra cependant critiquer la langue de Patrick Boucheron, qui prend du temps pour dire ce qui pourrait souvent être simplifié. L’écriture est longue. Le lecteur impatient regrettera le verbiage, la langue trop littéraire et poétique. Patrick Boucheron divague, souvent. Il quitte son sujet, aborde d’autres choses, qui nous semblent imprévues. L’écriture n’est jamais directe, elle fait de (très) nombreux détours. Peste Noire est un livre qui se déchiffre avec patience.