Les éditions L’Harmattan proposent un recueil d’articles sur le football brésilien, réalisé conjointement par des universitaires français et brésiliens, sous la direction de Bertrand Piraudeau, spécialiste de la géographie du football. Cet ouvrage pourrait simplement correspondre à une volonté éditoriale de publier un ouvrage à l’occasion de cette année de Coupe du Monde, organisée au Brésil. Mais la réalisation s’avère à la fois novatrice et riche sur la forme et sur le fond.

Les Coupes du Monde, reflets des « passions brésiliennes ».

Salvatore Bruno Barba, dans le chapitre « Le Brésil et ses Coupes du Monde -1930-2014 : quand l’histoire se fait avec les pieds », présente le football au Brésil comme un « fait social total ». Étudier le football brésilien revient à étudier le Brésil. En effet, le futebol a accompagné les programmes et les transformations politiques. Il a contribué à promouvoir les stratégies d’éducation. Il a été le moteur de la croissance économique. Il a favorisé la formation de a conscience identitaire nationale, d’abord en s’opposant puis en promouvant un « modèle métisse ». Regarder les joueurs brésiliens évoluer revient à observer la façon de penser, la façon d’être brésilienne. La Seleçao représente ce Brésil d’abord sensuel, libre et agressif puis métisse, politique et dionysiaque (celui de Pelé et de Garrincha mais aussi de Zico et de Socratès) et, enfin, réaliste, moderne et globalisé (celui de Dunga et de Ronaldo). Le football n’est pas qu’un sport. Il renseigne sur l’ensemble des différentes structures et organisations du Brésil.

Arlei Sander Damo, dans le chapitre « La Coupe des manifestations », rappelle l’importance que revêt le fait d’organiser une Coupe du Monde. En 2014, le Brésil organise sa deuxième Coupe du Monde après celle de 1950. En juin 2013, le Brésil a organisé la Coupe des Confédérations qui permet de servir de répétition. Durant cette manifestation sportive, entre le 17 et le 21 juin, des millions de Brésiliens ont manifesté. Le parallèle avec d’autres manifestations d’ordre politique et social a été fait. Mais Arlei Sander Damo propose de regarder autrement ces mouvements. Il estime que les raisons économiques et financières n’expliquent qu’en partie ces manifestations. Il suggère que les manifestations correspondraient à un temps rituel, qui correspondrait au temps des grandes manifestations de football, durant lequel les Brésiliens célèbrent leur identité nationale. La construction des nouveaux stades entraîne un réaménagement des tribunes. Jusqu’à présent, le football était un vecteur d’unification de la nation. Or les stades de la Coupe du Monde ne sont pas destinés à accueillir un public brésilien. La F.I.F.A. impose des quotas de nationalité lors de la vente des billets. Seuls des Brésiliens privilégiés ont obtenu des places. Le football, facteur d’unité de la nation, est devenu excluant. Par ces manifestations, c’est la sensibilité brésilienne, mise en scène dramatiquement, que les Brésiliens ont laissé voir.

Les footballeurs brésiliens : reflets des migrations internationales.

Carmen Rial, dans le chapitre « Frontières et zones dans la circulation globale des footballeurs brésiliens », rappelle que le nombre de footballeurs brésiliens quittant leur pays pour aller jouer à l’étranger ne cesse d’augmenter. De nos jours, un millier de joueurs brésiliens s’expatrient chaque année. Comme tous les migrants, les joueurs partent pour améliorer leurs conditions de vie. L’argent motive majoritairement ces départs. Mais d’autres facteurs, sportifs ou non, interviennent : opportunité de jouer, volonté de fuir l’homophobie… Peu sont célèbres et gagnent des salaires très élevés. La plupart sont « infâmes », inconnus, des hommes en majorité mais aussi des femmes de plus en plus nombreuses, qui touchent tout de même un salaire plus de deux fois supérieur au salaire minimum brésilien. La situation individuelle des joueurs est très variable. Mais Carmen Rial affirme que ces migrants ne s’inscrivent dans aucune catégorie traditionnelle de migrants. Carmen Rial propose trois raisons. La première raison est d’ordre géographique. Carmen Rial souligne que les destinations choisies ne correspondent pas aux destinations traditionnelles des migrants brésiliens. Alors que les migrants choisissent majoritairement de se rendre aux États-Unis, les footballeurs privilégient l’Europe et n’hésitent pas à partir pour des destinations plus improbables : Thaïlande, Arménie, Singapour… La deuxième raison est d’ordre administratif. Alors que des millions de Brésiliens résident à l’étranger sans autorisation, aucun footballeur professionnel brésilien ne vit dans la clandestinité. Les footballeurs sont parfaitement encadrés à leur arrivée dans leur nouveau club. Ils s’insèrent dans un univers contrôlé. La troisième raison est d’ordre symbolique. Le joueur n’a aucune difficulté à traverser la frontière. Les clubs s’occupent de son « transfert ». Le joueur ne s’insère pas dans la société du pays dans lequel il évolue. Il reste, au sein du club, soumis à une discipline collective et à une surveillance rigide. Le footballeur est un migrant qui se déplace de club en club sans réellement traverser de frontières étatiques. Pour Carmen Rial, les joueurs forment une catégorie de migrants à part, touchés par « l’exode des pieds ».

Bertrand Piraudeau, dans le chapitre « Approche géographique sur les transferts de joueurs de la Seleçao, vainqueurs des Coupes du Monde de football en 1958, 1962, 1970, 1994 et 2002 », confirme que l’intensification des départs du Brésil résulte, entre autres, des interconnexions entre les clubs brésiliens et les clubs européens. Il montre également que les parcours individuels sont de plus en plus complexes car multipolaires. Alors que jusqu’à présent ces migrants étaient considérés par leurs compatriotes comme des « mercenaires », le développement de flux de retour a récemment modifié leur image. Désormais, le fait d’aller jouer à l’étranger est considéré comme faisant partie du cursus d’un joueur professionnel.

Bertrand Piraudeau, dans le chapitre « Le Brésil au cœur des stratégies spatiales du recrutement des clubs européens de football », également disponible en ligne http://confins.revues.org/6029, confirme que le Brésil n’est pas une simple pépinière de joueurs talentueux mais qu’il s’intègre dans un système productif international de footballeurs. La politique des clubs de football s’apparente désormais à celles des firmes transnationales : ils investissent dans la formation de joueurs à l’étranger dans une logique productive puis les font intégrer leur club avant de les revendre dans une logique commerciale. Les joueurs intègrent un parcours qui s’apparente à celui des matières premières transformées puis vendues. Le nombre de clubs européens ayant cette démarche transnationale ne cesse d’augmenter. Les footballeurs brésiliens ont l’image de joueurs doués et rentables. Les Brésiliens tentent de contrôler cette production de joueurs en développant leurs propres centres de formation et en repérant tous les jeunes susceptibles de devenir professionnels.

Bertrand Piraudeau, dans le chapitre « Les footballeurs brésiliens : élite sportive diasporique et/ou migrants transnationaux », assure que les joueurs professionnels brésiliens ne sont pas que des stars du ballon rond, mercenaires dans des grands clubs fortunés, mais forment une diaspora. En effet, les joueurs expatriés continuent de manifester leur attachement à la nation et participent à la création d’une identité collective. Ils offrent un modèle d’ascension sociale et de réussite financière à une population encore majoritairement pauvre et joue un rôle d’intermédiaire entre le Brésil et le reste du monde. L’équipe nationale du Brésil sert à la fois de lieu de rassemblement et de référence identitaire.

Les footballeurs : reflets de la situation politique et sociale du Brésil.

Michel Raspaud, dans le chapitre « Heleno, Garrincha, Adriano, et quelques autres… : la part d’ombre du football brésilien », rappelle que la réussite des uns ne doit pas masquer les parcours sinueux d’autres. Le football est associé à la plage de Copacabana, du carnaval de Rio. Ce monde à l’apparence festif et enchantée masque des drames humains : ceux d’Heleno de Freitas (1920-1959), de Garrincha (1933-1983) et de Walter Casagrande (1963- ) et d’Adriano (1982- ). Chaque parcours illustre un état de la société brésilienne. Heleno incarnait le dandy diplômé issu des catégories sociales aisées vivant les nuits de Rio des années 1940. Garrincha représentait le Brésil en pleine mutation des années 1950-1960. Casagrande incarne la société qui accède à la consommation. Adriano représente le nouveau géant inséré dans la mondialisation.

Le football : reflet de l’aménagement du territoire brésilien.

Hervé Théry, dans le chapitre « ‘Futebol’ et centralités urbaines au Brésil », montre la corrélation existante entre les performances sportives des clubs et le degré de centralité des villes où ils sont basés. Aucune ville ne rivalise avec Sao Paulo. Aucun club ne rivalise avec Sao Paulo. Le déclin des clubs de Flamengo et de Fluminense manifeste le retrait de Rio. Les résultats médiocres des clubs de Brasilia illustrent mal, en revanche, la situation de capitale politique de cette ville. Mais ces résultats s’expliquent par la jeunesse de la ville dont les néo-citadins continuent de soutenir le club de la ville ou de leur quartier d’origine.

Gilmar Mascarenhas, dans le chapitre « Le football au Brésil : réflexion sur le paysage et l’identité à travers les stades », également disponible en ligne http://gc.revues.org/624, montre que le football est un agent producteur de paysages. En effet, les stades contribuent au paysage urbain. Ceux-ci forment des aires géographiques culturelles reproduisant mais aussi créant et modifiant les relations sociales en leur sein : élite et autorités dans les tribunes d’honneur, classe moyenne ans les gradins et les catégories sociales populaires agglomérées, debout, dans les travées basses associés autour de l’équipe du club. Les supporters s’identifient à leur équipe et font du stade un lieu central de vie.

« Regarder » le football et le Brésil autrement.

La démarche d’ensemble s’inspire de celle décrite par Marcel Mauss : déconstruire et reconstruire une interprétation. En changeant son regard, en liant autrement les éléments, une nouvelle interprétation du réel est possible.
Le Brésil est considéré par le grand public et également les spécialistes comme une des grandes nations du football. Les équipes brésiliennes sont reconnues pour leur beau jeu. Les joueurs sont réputés pour être des artistes du ballon rond. Le football est admis comme étant une composante à part entière de la culture brésilienne. Ces données correspondent à ce que le football brésilien laisse à voir. Ce recueil propose de « regarder » le football et le Brésil autrement.
Le regard ne se porte plus vers ce qui est laissé à voir. Les auteurs proposent de relier autrement les éléments et les replacent dans leur contexte historique et socioculturel. Ainsi proposent-ils de nouvelles orientations du regard. Il devient compréhension du réel. Le sujet regardant devient connaissant. Le football n’est plus regardé comme seulement un sport et encore moins un jeu. Le Brésil n’est plus regardé seulement comme une pépinière de joueurs de talents. Au-delà de la mise en scène, le football et le Brésil se dévoilent dans leur réalité multiple et complexe. Le regard se porte désormais au-delà de ce qui est laissé à voir.

Ce recueil passionnera les amateurs d’histoire du sport, et plus particulièrement de football. Mais il peut être un outil de travail très utile pour tous les enseignants. Chaque article est illustré par de nombreuses cartes, schémas, graphiques et photographies inédites et complété d’une abondante bibliographie. Ce recueil peut permettre d’alimenter un cours sur la mondialisation (politiques transnationales des clubs, flux migratoires, rentrées de devises, diaspora…) mais aussi un cours sur le Brésil (identité culturelle, hiérarchie urbaine, disparités sociales…) et de fournir des études de cas originales.

Jean-Marc Goglin