Cet ouvrage est le troisième tome de l’histoire environnementale de la FranceLa nature en révolution – Une histoire environnementale de la France, 1780-1870 (vol.1), Jean-Baptiste Fressoz, François Jarrige, Thomas Le Roux, Corinne Marache, Julien Vincent, La Découverte, 2025 – Les natures de la République – Une histoire environnementale de la France, 1870-1940 (vol. 2)Pierre Cornu, Stéphane Frioux, Anaël Marrec, Charles-François Mathis, Antonin Plarier, La Découverte, 2025.
L’idée centrale des auteurs est de renouveler les questionnements avec une attention particulière aux flux de matières, de pollutions, d’être vivants, une histoire écrite à la lumière du présent. Sont ainsi abordés le commerce national et international, les mesures de biomasse, les techniques d’agriculture, les regards portés sur les paysages, les attitudes des populations face aux pollutions et le développement de l’écologie politique.
La matière des productivismes
Il s’agit dans ce premier chapitre de saisir comment la modernisation a négocié sa dépendance au monde matériel.
« Le métabolisme d’une économie et d’une société est constitué de l’ensemble des flux biophysiques ( matière, eau, énergie, carbone etc…) et de leurs transformations. » (p.20).
L’analyse des flux de matière peut se résumer en 4 temps :
- 1930-1948, une période de recul des flux : baisse de la consommation et des échanges.
- 1948-1973, un régime fordiste, la forte croissance à l’ombre des États-Unis est marquée par la planification de l’économie, l’explosion des consommations notamment énergétiques.« la pétrolisation de l’économie et de la société » (p.26). Les paysages se transforment.
- 1973-2008, le néolibéralisme s’appuie sur l’externalisation de l’empreinte dans un contexte de financiarisation de l’économie et d’augmentation des inégalités.
- 2008-2025, une nouvelle contraction métabolique dans un contexte de déclin de la France au plan économique et géopolitique.
La nature du régime de Vichy
C’est d’abord une période de pénuries qui représente bien la période 1930-1948. Les auteurs détaillent le poids des ponctions allemandes et les solutions mises en œuvre : reprise de terres incultes ou humides, exploitation du bois-énergie, recours à l’empire. Si les discours sont traditionalistes, les politiques sont modernes et influencées par l’Allemagne : planification et aménagement du territoireDes outils qui seront développés à la période suivante, contrôle du marché de l’énergie, organisation des marchés agricoles (ONIC).
En matière de modernisation, on note les premiers aménagements de la montagne (Courchevel, Serre-Chevalier…), une politique de protection de la nature dans une optique traditionalisteLoi sur les Parcs nationaux et les Réserves naturelles, 1942.
Faire turbiner et carburer la France
En 1946, il s’agit de reconstruire. L’immédiate après-guerre est marquée par deux craintes : les pénuries et le déclin, inspirant des politiques de soutien au productivisme, acceptées par l’ensemble des forces politiques et syndicales.
Ce chapitre analyse les choix énergétiques : entreprises nationales, service public, hydroélectricité, déclin du charbon et « pétrolisation ».
Aménager l’espace du productivisme extensif
Après le célèbre ouvrage de Jean-François Gravier, Paris et le désert français, paru en 1947, c’est l’essor de la planification et de l’aménagement du territoire (DATAR).
Les premières lois sur la ville, pour régler la question du mal-logement débouchent sur la construction des grands ensembles. Il faut aménager l’espace pour l’automobile et l’industrie s’étale.
Ces choix font peser de fortes contraintes sur les campagnes : régression de l’emploi agricole, exode rural. Les auteurs analysent le « bouleversement biogéochimique » de l’agriculture.
Un autre élément structurant de cette période est le développement touristique : Mission Racine pour l’aménagement du Languedoc-Roussillon, SEATMService d’étude et d’aménagement touristique de la montagne ou Plan neige pour la montagne.
Perdants et dissidents du modèle de développement des » Trente Glorieuses «
C’est un portrait des contestations et des alternatives longtemps peu étudiés.
Le danger atomique révélé par la bombe d’Hiroshima et les essais de bombes à hydrogène a alerté les scientifiques et l’opinion publique sur les impacts sanitaires. Les auteurs montrent les mobilisations contre l’atome.
D’autres mobilisations émergent contre l’engloutissement des vallées, des villages par la construction des grands ouvrages hydroélectriques[Tignes, Castillon, notamment après la catastrophe de Malpasset (1959- 423 morts), pour la défense des rivières vivantes et contre la pollution atmosphérique.
Un autre aspect du militantisme concerne les premières manifestations contre l’envahissement de l’espace par l’automobile (Marseille, Paris).
Dans le domaine agricole, on note les premières résistances face au modèle productiviste : refus du remembrement en Loire-Atlantique, manifestations contre les « biocides » comme le DDT, dans la ligne de la parution, en 1963, du livre de l’Américaine Rachel Carlson, Printemps silencieux.
Les auteurs abordent les aspects culturels de ces attaques contre le productivisme : les films de Jacques Tati, les interventions de Jean DorstDirecteur du Muséum d’histoire naturelle, les critiques de l’aliénation de la modernité par Jacques Ellul et Bernard Charbonneau.
L’invention de l’environnement comme objet de gouvernement
La création, en 1971, d’un ministère délégué à la Protection de la nature ouvre un nouveau chapitre de la réflexion gouvernementale, des questions engendrées par les évolutions économiques et techniques.
Les scientifiques français comme étrangers interviennent dans les débats sur les enjeux environnementaux globaux : 1962, 1er Sommet de la Terre à Stockholm.
Ce chapitre montre les étapes, à l’échelle mondiale de cette « invention » de l’environnement avec les premières alertes sur le changement climatique (1971).
Les auteurs analysent la situation en France dans les discours politiques des années 1970-1980 et l’entrée des associations dans les instances de gestion, comme les agences de l’eau ou les parcs nationaux.
Quelques exemples de crises environnementales jalonnent cette période : de l’Amoco-Cadix (1978) aux pollutions chimiques de Nantes (1987).
Globalement, l’expansion économique prime sur les régulations environnementales en France comme en Europe.
S’engager contre les » dégâts du progrès «
Ce chapitre propose une lecture des mobilisations écologiques et de leur dimension politique, en commençant par la candidature de René Dumont aux élections présidentielles de 1974. Les auteurs présentent les différentes familles de l’écologie en France. Ils développent différentes mobilisations (Feyzin, Tchernobyl, Seveso) et les formes d’action. Certains combats se transforment en plateformes politiques : Le Larzac, Marckolsheim, Plogoff.
D’autres mobilisations conduisent à la recherche d’alternatives en matière de mode de vie, ce que Catherine Rouvière nomme les « migrations utopiques » néorurales.
Face aux contestations, certaines grandes entreprises vont, par leur soutien financier (les pétroliers pour Cousteau) chercher à redorer leur blason. Le monde politique cherche des accords avec le monde associatif : États généraux de l’environnement organisés, en 1982, par Michel Crépeau.
» Ruinification « . Ce que la désindustrialisation fait aux environnements
Il s’agit de mesurer les effets du choc pétrolier de 1973, de la mondialisation de l’économie et de la désindustrialisation de la France. Dans ce contexte, apparaît le « dilemme emploi/environnement ». Comment lutter contre une pollution industrielle quand on risque de perdre son emploi ?
C’est l’occasion d’évoquer la persistance des pollutions même après l’arrêt des usines. Quelle remise en état ? Comment habiter des territoires industriels en ruine ?
» Notre maison brûle… «
Les alertes de la fin du XXe siècle sont nombreuses (Rapport Bruntland -1987, Discours de Jacques Chirac à Johannesburg en 2022). Elles ont conduit à l’invention de la notion de développement durableCréation de la Commission nationale du développement durable en 1994 remplacée, depuis, par la transition écologiqueÀ noter l’intéressant tableau qui retrace l’évolution des intitulés du ministère de l’environnement – p. 249. De même qu’on est passé de la protection de la nature à celle de la biodiversité.
Un paragraphe est consacré à un enjeu important à l’échelle mondiale, l’eau. La santé est désormais au cœur des débats. Cependant, c’est le changement climatique qui est sur le devant de la scène ? L’émergence d’une politique climatique française est rapidement combattue par les dirigeants économiques, ceux de Total notamment. À l’échelle mondiale les sommets (Rio, les COP) ont peu d’effets face à la dérégulation libérale.
La France dans la modernisation écologique européenne : un tri sélectif
Dans un monde dérégulé, les ambitions écologiques européennes rencontrent bien des freins, pourtant un chemin semble possible sur la gestion des déchets, de la qualité des plages au tri sélectif.
Les auteurs analysent les avancées et les reculs en matière d’émission de GES, d’agriculture (Comment verdir la PAC ?, les OGM), de pollutions chimiques et de qualité des eaux.
L’écologie au pouvoir ? D’Huguette Bouchardeau au Grenelle de l’environnement
Quelle place pour l’écologie dans la vie politique, dans le jeu électoral ? Comment les différents partis politiques se situent ils face aux questions environnementales ?
Quelles personnalités politiques ont pu incarner l’écologie d’Huguette Bouchardeau à Michel Barnier, de Dominique Voynet aux maires écologistes.
Une démocratie écologie est-elle possible ?
La participation aux décisions a ses limites.
» L’environnement, ça commence à bien faire » ?
Ce denier chapitre aborde les derniers mois, des attaques de Trump contre à la science au « blacklash » anti-écologiste. La réalité est celle d’une fragilité au réchauffement climatique vécu. Dans le discours politique, il est question d’adaptation et de résilience, mais les enjeux environnementaux contribuent à une forte polarisation politique, et même à des propos haineuxKhmer rouge, écoterroriste, par exemple contre Greta Thunberg. La bataille idéologiqueTableau des ouvrages anti-écologistes de 1990 à 2002, p. 334-335 est d’autant plus dure que le risque économique et social augmente entrainant une radicalisation des luttes.
Un livre très documenté qui offre un éclairage nouveau sur les rapports entre économie, politique et environnement. Un livre utile pour comprendre le monde en 2026.
Cette ambitieuse relecture avait fait l’objet d’une table ronde aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois en octobre 2025 : Une histoire environnementale de la France ?


