Le 23 mars 1920, un match de football féminin attire 60 000 spectateurs. Le stade de Liverpool est plein pour voir les Newton Ladies affronter les Stones Hill Ladies. Ce match du siècle est le fil rouge de l’album du même titre. Julie Billault, scénariste, et le dessinateur Sébastien Piquet reviennent sur la carrière de cette équipe née au pied des cheminées d’usine. À travers elle, ils dressent le portrait des luttes féministes anglaises et pas uniquement dans le football.
Une vraie équipe
Alors que la Première Guerre mondiale fait rage en Europe continentale, la société civile est embarquée dans l’effort de guerre en Angleterre. Les usines d’armement tournent à plein, les cadences doivent augmenter. Ce sont les femmes qui occupent les postes laissés par les hommes partis combattre en France. L’usine Newton ne produit plus des trains, mais des obus. Le travail est dur : la soudure, le poids des charges, l’expédition des colis… La pause méridienne est la bienvenue ! C’est sous le regard des quelques hommes exemptés de combat que les premières employées tapent dans un ballon oublié.
Bien vite, le directeur s’empare de cette nouvelle passion pour en faire un objet de motivation. L’idée est simple : organiser « une partie chronométrée ladies contre gentlemen « . Les Newton Ladies sont nées et les victoires vont alors s’enchaîner. En effet, les matchs féminins se multiplient en Angleterre. Les bénéfices engendrés par la vente des billets sert à des actions caritatives. Ainsi, chacune participe à la guerre à sa manière. Mais les filles de Newton jouent collectif : les entraînements et matchs doivent être décomptés du temps de travail. C’est Paul Ford, l’ancien joueur de Manchester et blessé de guerre qui devient leur entraîneur. La fédération de football masculin prête les terrains désertés. Un véritable championnat féminin est organisé.
Je fais quelque chose de contre-nature
Le succès public est au rendez-vous. Les spectateurs se pressent aux rencontres des Working Ladies. Cependant, une partie de la presse et de la population n’accepte pas ces femmes qui courent derrière un ballon. Pour certaines, la pression est trop forte et elles renoncent. À l’inverse, celles qui continuent l’aventure adoptent une posture professionnelle. Bien vite, une jeune joueuse prodigieuse est recrutée dans la rue et le succès des Newton Ladies est au rendez-vous. Pour améliorer les performances et souder l’équipe, un stage « au grand air » est même organisé loin des fumées d’usine. Ainsi, les caisses se remplissent, les colis arrivent au front alors que la guerre s’étire.
11 novembre 1918, la guerre est finie : les hommes peuvent rentrer. Une nouvelle époque commence. Les premiers licenciements touchent rapidement les femmes. Les équipes de football masculines se recréent. Il n’y a plus de place sur les stades pour les deux championnats. Les hommes ont la priorité, ils se sont sacrifiés pendant 4 ans. C’est autour de leurs épouses et sœurs de céder du terrain. Dans certains foyers, la pression est forte aussi pour renoncer au football. Pourtant, lors des grandes grèves de 1919, les matchs caritatifs récoltent de l’argent au profit des mineurs, dockers et cheminots. Les Ladies n’oublient jamais leur première vocation.
The Ban
C’est par un véritable coup de tonnerre que se termine l’année 1921. Le 5 décembre, the Football Association of United Kingtom promulgue le ban. Le Comité ne permet plus l’usage de ses infrastructures aux Ladies. » Ce sport n’est particulièrement pas adapté aux femmes « . Il y a même une interdiction pour quiconque de prêter assistance à une équipe féminine. Des sanctions peuvent même être appliquées contre les clubs et les entraîneurs qui y contreviennent. Mais rien n’arrête les joueuses anglaises. Désormais, le championnat devient clandestin, les matchs n’accueillent plus de spectateurs et l’enthousiasme a disparu. La seule solution : jouer ailleurs.
En 1923, les Newton Ladies entament leur première tournée internationale et triomphale sur le sol français. Puis ce seront les États-Unis puisque le ban s’est mis en place au Canada en 1925. Outre-Atlantique, une véritable Newton Mania déplace les foules. Partout où elles vont, elles incarnent la résistance féminine face aux préjugés masculins. Et cela va perdurer pendant des décennies, bien après la Seconde Guerre mondiale. Le 6 juillet 1971 la première coupe du monde féminine de football est organisée en Italie. Sept équipes s’affrontent sur 10 jours. L’équipe d’Angleterre réussit l’exploit de finir quatrième : elles n’ont plus rien à prouver, « le monde est prêt « .
» Le match du siècle » de Julie Billault et Sébastien Piquet revient sur un demi-siècle de lutte féminine par le prisme du football anglais. L’album permet de découvrir comment des jeunes femmes ont fait de leur sport un outil d’émancipation face aux préjugés et aux règlements. Le courage, la ténacité et l’esprit collectif ont permis à toutes ces sportives d’obtenir de haute lutte leurs droits et » Tant pis pour l’institution… elle rattrapera le train en marche « .



