PSF, Troisième République, France, Entre-deux-guerres, Droites, Parti,

Serge Berstein et Jean-Paul Thomas, deux spécialistes de la vie politique française du XXe siècle

Professeur émérite des universités à Sciences Po Paris, spécialiste de l’histoire politique du XXe siècle, Serge Berstein (né en 1934) a notamment publié Le 6 février 1934 (Gallimard, 1975), La France des années trente (Armand Colin, 1988), Les Cultures politiques en France (dir., 2003), La République recommencée, avec Michel Winock (Seuil, 2008) et, en collaboration avec Pierre Milza, le Dictionnaire historique des fascismes et du nazisme (2010). Il a également préfacé l’ouvrage Pourquoi je suis républicain du Colonel de La Rocque (Le Seuil, 2014).
Historien, professeur honoraire de chaire supérieure, Jean-Paul Thomas a enseigné en classes préparatoires au lycée Henri IV (Paris) et il est chercheur associé au Centre d’histoire de Sciences Po. Ses travaux et publications ont porté sur l’histoire des politiques économiques, les entourages politiques, les droites et le gaullisme (notamment sa thèse : Droites et rassemblements du PSF au RPF. Hommes réseaux, cultures, ruptures et continuité d’une histoire politique. 1936-1953 soutenue en 2002. Dernière publication sur le sujet présent : « Croix de feu et PSF : les variations de Zeev Sternhell », dans Serge Berstein et Michel Winock, Fascisme français. La controverse (CNRS Éditions, 2014). Cet ouvrage est le fruit de la publication des actes du colloque organisé les 30 et 31 janvier 2014 par le Centre d’histoire de Sciences-Po, à Paris.
Cette publication de 348 pages comprend une préface (p. 7-10) rédigée par Jean-Noël Jeanneney, une courte introduction (p. 11-14) écrite par les deux directeurs de l’ouvrage Serge Berstein et Jean-Paul Thomas, 4 parties comprenant 15 contributions (réparties de la manière suivante : 3 dans la première partie et 4 dans la deuxième ainsi que dans la troisième et la quatrième et dernière partie soit de la page 15 à 324), une conclusion composée par Gilles Richard (p. 325-339), une utile présentation succincte des 19 contributeurs (p. 341-345) et une table des matières (p. 347-348). Il est à noter l’inexistence regrettable d’un index des noms de personnes ainsi qu’une table des cartes et tableaux mais il faut ajouter en revanche que le corps du texte est annoté de nombreuses et d’indispensables notes infrapaginales enrichissant considérablement l’étude de manière scientifique.
Dans leur introduction, Serge Berstein et Jean-Paul Thomas écrivent qu’« (…), il s’agit de se livrer à une analyse dépassionnée en répondant à un certain nombre d’interrogations qui dépassent par leur ampleur et leur portée le seul cas du PSF et éclairent d’un jour nouveau les comportements et la culture politique de la société française des années trente » (p. 12). Puis, ils introduisent la problématique suivante : « En filigrane se pose la question essentielle de comprendre comment et pourquoi, une association élitiste et ultra-minoritaire dans le monde des Anciens combattants a pu donner naissance à un parti politique qui a attiré à lui une masse considérable d’adhérents » (p. 12).

Première partie :
Naissance et organisation du PSF

Avec cette première partie (comptant 3 articles) consacrée à la naissance et l’organisation du PSF (p. 15-82), le lecteur découvre les contributions de Jean Vavasseur-Desperriers (Des croix de feu au PSF, p. 19-36), David Bensoussan (La structuration et la géographie d’un parti de masse de droite : le PSF (1936-1940), p. 37-54) et celle de Jean-Paul Thomas (Le PSF dans l’éventail des droites françaises : continuité ou mutation ?, p. 55-82).
L’originalité du PSF dans le système politique français tient d’abord aux conditions de sa naissance que nous décrit Jean Vavasseur-Desperriers. Aux origines (1927), une association élitiste d’anciens combattants décorés en première ligne, les Croix de feu. Mais à partir de ce noyau, le colonel de La Rocque construit en 1931 une organisation regroupant tous ceux qui déclarent partager l’idéal des Croix de feu, c’est-à-dire la « mystique » patriotique, fraternelle, solidaire qui aurait animé durant la Grande Guerre les combattants des tranchées. L’association d’anciens combattants s’est transformée en ligue en 1932 qui acquiert très vite les caractères d’un parti potentiel puisque son chef la dote d’un véritable programme fondé sur la méfiance envers le système politique, la volonté de réformer la Constitution pour renforcer le pouvoir exécutif, une priorité accordée à l’action sociale. La dissolution de la ligue en juin 1936 précipite la mutation en parti qui conserve la « mystique » des Croix de feu, mais gagne de nouveaux adhérents, se dote de nouvelles structures et va connaître une remarquable pénétration dans la société française.
C’est cette pénétration étudiée par David Bensoussan qui caractérise le PSF comme un parti de masse. D’abord par les effectifs rassemblés, entre 1 000 000 et 200 000 membres en 1939. Ensuite par une géographie qui assure la présence de ses sections sur l’ensemble du territoire national, même si sa densité est plus forte en France du Nord et dans les grandes villes que dans le monde rural, le Sud-Ouest ou le Massif Central. Mais également parce qu’il se distingue parmi les partis de droite qui trouvent leur appui chez les notables et dans la classe moyenne par un important recrutement populaire qui en fait un parti interclassiste. C’est également un parti intergénérationnel qui voit venir à lui des familles entières et accorde dans ses rangs une large place aux femmes. Enfin, à travers les multiples formes d’engagement social qu’il pratique (son mot d’ordre n’est-il pas « social d’abord » ?) : syndicats, œuvres d’assistance, colonies de vacances, sections sportives, activités culturelles, fêtes, il a réussi à créer autour de lui une véritable sociabilité, caractéristique des partis de masse.
Pour autant, Jean-Paul Thomas s’interroge sur la place du PSF dans la galaxie des droites françaises, questionnant la nature d’un parti surgi de rien, devenu par le nombre de ses adhérents la formation politique la plus importante de l’histoire française et qui disparait sans laisser d’héritage apparent. Sa réponse argumentée décrit le PSF comme une étape dans la mutation des droites. Son succès tient pour lui au triple héritage représenté par la mystique des tranchées, le legs du catholicisme social et la symbiose opérée par les traditions nationaliste et catholique avec la culture républicaine sous sa forme modérée. Moyennant quoi, il rassemble autour de lui des femmes et des hommes issus de toutes les traditions de droite, en particulier d’un catholicisme en recherche de réintégration politique sous une forme non confessionnelle, mais aussi de nombreux centristes issus des traditions démocrates-chrétiennes ou du centre-gauche. Pas plus qu’il n’est parti de rien, le PSF n’est resté sans postérité et Jean-Paul Thomas montre qu’après la guerre, il a irrigué par ses hommes et ses thèmes toutes les familles politiques de la droite et du centre, et particulièrement le gaullisme sous les IVe et Ve Républiques, lui transmettant son discours modernisateur et ses idées sociales et patriotiques à vocation unitaire.

Deuxième partie :
Le PSF dans la vie politique et sociale des années trente

Avec la deuxième partie (comptant 4 articles) consacrée à la place du PSF dans la vie politique et sociale des années trente (p. 83-154), le lecteur découvre les contributions de Jean-Félix de Bujadoux (Le PSF et la réforme de l’État, p. 87-106), Gilles Morin (La gauche et le PSF, du Front populaire à la guerre, p. 107-122), Anne Dulphy et Christine Manigand (Le PSF et les questions internationales, p. 123-140) et celle de Michel Winock (La Rocque et le fascisme, p. 141-148) comportant une annexe de Jean-Paul Thomas intitulée : Le PSF dans les élections partielles sous forme de texte (p. 149-152) et de tableau (p. 153-154).
Quelle place occupe le PSF dans la société politique française des années trente ? À l’évidence une position marginale puisqu’à une époque où le modèle républicain défini par la prépondérance du Parlement dans les institutions demeure dominant, ce nouveau parti préconise une réforme de l’État inspirée, nous dit Jean-Félix de Bujadoux, par les idées des théoriciens du néolibéralisme conservateur, les vues du christianisme social et les conceptions autoritaires des grands chefs militaires. Le renforcement du pouvoir exécutif, la rationalisation du travail parlementaire, la représentation professionnelle dans les institutions, le vote des femmes et le vote familial, la représentation proportionnelle sont autant de défis lancés à la tradition républicaine. Pour autant le but cherché est la modification de la constitution et non un changement de constitution.
Il n’en reste pas moins que l’objectif proclamé explique que la gauche dans sa grande majorité voie dans le PSF, en dépit de ses proclamations légalistes, un parti liberticide, incarnant le danger fasciste en France. Vision schématique et manichéenne selon Gilles Morin qui note toutefois que le PSF, de son côté, se fait une image non moins dépourvue de nuances d’une gauche marxiste et révolutionnaire prête à instaurer le bolchevisme. D’où une série de heurts violents qui s’apaiseront toutefois après la fusillade de Clichy de mars 1937.
Sur le plan des questions internationales, étudiées par Anne Dulphy et Christine Manigand, et qui n’occupent pas une place centrale dans les préoccupations du PSF, l’idée principale repose sur le double rejet de l’Allemagne nazie et de l’URSS bolchevique, sur le scepticisme envers le désarmement et les principes de la SDN et sur l’aspiration à une France forte appuyée sur un solide réseau d’alliances avec la Grande-Bretagne et l’Italie d’une part, la Pologne et la Petite-Entente de l’autre. Mais l’attachement au pacifisme des Anciens combattants d’une part, la conscience de la faiblesse et des divisions de la France de l’autre conduiront le PSF à approuver les accords de Munich et à soutenir la politique de Daladier.
Cette analyse des positions légalistes et réformistes du PSF, de son choix d’une idéologie de rassemblement et de ses positions pacifistes renforce l’argumentation de Michel Winock qui démontre l’inanité de l’étiquette fasciste accolée au PSF par certains historiens anglo-saxons et par le politologue israélien Zeev Sternhell et qu’il explique par la méconnaissance par ces auteurs de la réalité des positions du PSF comme du contexte français de l’époque : le refus de la prépondérance du Parlement ne signifie pas le rejet de la démocratie, la hargne de l’extrême-droite contre La Rocque s’explique par son choix légaliste, l’idéologie nationaliste teintée de christianisme social n’implique pas plus le fascisme que l’organisation d’un parti de masse calquée sur celle du parti socialiste SFIO.

Troisième partie :
Le PSF et la société française des années trente

Avec cette troisième partie (comptant 4 articles) consacrée au PSF et la société française des années trente (p. 155-238), le lecteur découvre les contributions de Frédéric Tristram (Le projet économique et social du PSF : entre flou programmatique et mystique d’une union des classes, p. 159-186), Fabien Conord (Le PSF, les questions sociales et le syndicalisme, p. 187-204), Sabrina Tricaud (Les femmes et la famille dans la vision du PSF, p. 205-218) ainsi que celle d’Emmanuel Debono et Jean-Paul Thomas (Le PSF et la question de l’antisémitisme, p. 219-238).
Les conceptions économiques du PSF, traitées par Frédéric Tristram, ne brillent pas par leur originalité. Parti de droite, hostile à la politique du Front populaire, il se réclame de l’orthodoxie économique et de l’équilibre budgétaire, rejette tout étatisme en matière économique et refuse énergiquement toute nationalisation. Toutefois, sous l’inspiration des encycliques pontificales et du christianisme social, il ne se montre pas moins hostile au libéralisme de la droite classique et approuve les réformes sociales du Front populaire. En fait, Frédéric Tristram montre que le véritable projet de ce parti interclassiste consiste à combattre la lutte des classes pour lui substituer une idéologie de rassemblement, fondée sur la défense de la famille, l’instauration de la « profession organisée » et la protection sociale, au moyen d’un large investissement dans toutes les catégories de la société française.
C’est précisément cette centralité du thème social dans la doctrine du PSF qui fait l’objet de la communication de Fabien Conord. Celui-ci souligne qu’il repose sur une perspective interne de rassemblement qui s’appuie sur une forte présence du PSF dans les zones urbaines de la France du Nord et sur la défense des classes moyennes (malgré une forte présence ouvrière) qui le met en concurrence avec le parti radical. L’organisation sociale préconisée par le parti repose sur la « profession organisée », supposant la collaboration des patrons et des ouvriers au sein d’un corporatisme non étatiste et l’existence d’un pluralisme syndical. C’est dans ce but que le PSF crée une Confédération des syndicats professionnels français, rivale de la CGT comme de la CFTC qui recrute surtout parmi les employés et dans les petites entreprises et non dans les grandes concentrations ouvrières.
La place des femmes au sein du PSF constitue à coup sûr une des originalités de ce parti. Sabrina Tricaud souligne leur importance numérique et le fait qu’elles ne sont pas constituées en sections féminines, mais intégrées au sein même des organisations PSF, même si leur place dans les instances dirigeantes est plus modeste. Le PSF leur assigne une double mission portant d’une part sur l’action sociale, essentielle pour le parti, mais d’autre part sur l’action civique et la propagande. Enfin, si le PSF a une vision traditionnelle du rôle de la femme qui doit demeurer dans son foyer et élever ses enfants, ce parti milite pour l’octroi d’allocations familiales, pour le droit de suffrage des femmes, couplé au vote familial. En croisant cette question féminine avec celle des effectifs, l’analyse des adhésions fait apparaître un écart entre les adhésions et la réalité sociologique du parti : les adhérentes semblent y avoir été majoritairement actives, beaucoup plus que la moyenne française de l’époque pour les autres partis.
Il revenait à Emmanuel Debono et Jean-Paul Thomas de traiter de la délicate question de l’antisémitisme au sein du PSF, à l’époque où ce préjugé connait une expansion dans la société française. Leur diagnostic est clair, mais nuancé. Le colonel de La Rocque s’affirme sans ambages comme un adversaire de l’antisémitisme et il parvient, pour l’essentiel à aligner son parti sur ses positions, à l’exception toutefois des sections d’Algérie et d’Alsace-Lorraine où, malgré ses efforts, le profond antisémitisme traditionnel qui y règne n’épargne pas le PSF. Il n’aura pas plus de succès durant le régime de Vichy où son opposition au statut des juifs et aux dénaturalisations, débouchera sur un échec et lui vaudra un déferlement de haine de la part des maurrassiens de l’extrême-droite fascisante et collaboratrice.

Quatrième partie :
La guerre et l’héritage du PSF

Avec cette quatrième et dernière partie (comptant 4 articles) consacrée à la guerre et l’héritage du PSF (p. 155-238), le lecteur découvre les contributions de Frédéric Turpin (Le PSF et la défense nationale, p. 159-186), Alya Aglan (Le PSF, Vichy et la résistance, p. 187-204), Éric Alary (La poursuite de l’action sociale : les ADP, p. 205-218) ainsi que celle de Mathias Bernard (La nébuleuse PSF et sa recomposition après 1945, p. 219-238).
Parti patriote, voire nationaliste, présidé par un militaire fortement influencé par ses anciens chefs, Foch et Lyautey, le PSF va développer une véritable doctrine de défense nationale. Naturellement méfiant envers le principe de la sécurité collective, il compte sur l’effort du pays pour assurer sa défense et dénonce l’inadéquation entre une politique étrangère fondée sur les alliances et une stratégie militaire défensive. C’est pourquoi Frédéric Turpin insiste sur les choix du PSF en faveur d’une armée dotée des moyens technologiques modernes (aviation, blindés, engins motorisés), capable de manœuvrer et servie par des soldats de métier plus aptes que ceux issus de la conscription à affronter le choc brutal de l’ennemi.
On sait que l’état-major fera des choix différents qui rendent en grande partie compte de la défaite de 1940. La Rocque portera un diagnostic sévère sur l’impéritie des chefs militaires responsables du désastre et tentera envers et contre tout de maintenir la vitalité de son parti dans le contexte difficile du régime de Vichy et de l’occupation. Vis-à-vis du premier, Alya Aglan décrit une subtile politique de présence, un respect légaliste envers la fonction du Chef de l’État, mais un désaccord sur les aspects majeurs de la politique suivie et l’espoir de devenir conseiller du Maréchal pour infléchir celle-ci. Vis-à-vis de l’occupant, elle souligne son refus de la collaboration et une forme de résistance qui consiste dans la création d’un réseau transmettant aux Britanniques (mais non à la France libre) des renseignements militaires. Attitude qui vaudra au président du PSF une arrestation par la Gestapo et une déportation en Allemagne suivant la dissolution de son parti en novembre 1942. Libéré en 1945 par les Américains, il sera incarcéré en France, puis placé en résidence surveillée avant de mourir en 1946.
Durant ces années difficiles, les hommes et l’activité du PSF subsistent grâce à l’action sociale mise en œuvre par les ADP (Auxiliaires de la Défense Passives, puis Artisans du Devoir Patriotique), chargés d’abord d’aider civils et réfugiés pendant le conflit, puis de venir en aide aux populations démunies ou en situation de danger ou de faiblesse face aux problèmes de l’occupation. Activité que nous décrit avec précision Éric Alary et qui au-delà de l’aide apportée, permet de maintenir l’esprit et les structures du PSF, voire de couvrir des activités de résistance.
La Libération décevra les espoirs de ceux qui attendaient une renaissance du parti de La Rocque. La mort de celui-ci, le contexte politique dominé par la gauche, la méfiance des gaullistes, la dissolution réitérée interdisent cette perspective. De surcroît, Mathias Bernard montre les divisions des héritiers de La Rocque entre ceux qui tentent de créer un rassemblement conservateur (le Parti républicain de la Liberté) et ceux qui, à travers le Parti républicain et social de la Réconciliation française s’efforcent d’intégrer un ensemble de centre-gauche mais résolument anti-communiste. L’échec de ces deux expériences libère un personnel politique qui va se reclasser dans toutes les formations de droite, PRL Indépendants et Paysans, gaullistes, voire poujadistes.
Au-delà des héritages directs, un fil conducteur fondamental pour l’histoire générale apparaît dans la récupération d’une génération militante par le gaullisme non seulement au temps du RPF, mais jusqu’aux élus de 1958. Récupération non seulement au niveau des parlementaires (un tiers de l’intergroupe RPF l’Assemblée nationale en 1948), mais aussi des cadres d’origine PSF dans la structuration militante du gaullisme sous IVe République.

Conclusion : Comment définir (le PSF) le plus grand parti politique que la France a connu ?

Dans la conclusion de l’ouvrage (p. 325-340), Gilles Richard tente de définir le PSF. Fondé par le colonel de La Rocque en 1936 après la dissolution des Croix de feu en 1934, le PSF (Parti social français) a connu un succès foudroyant, avant que le déclenchement de la guerre en 1939 ne brise son élan, puis ne provoque sa disparition. Avec plus d’un million d’adhérents à son apogée (1,2 million exactement), il fut la formation politique la plus nombreuse jamais réunie depuis la naissance des partis.
Souvent assimilé au « fascisme » par ses détracteurs, le PSF s’inscrit en réalité dans une généalogie bien différente, qui relève de l’histoire de la droite française et de ses mutations, du XXe siècle à nos jours. En premier lieu, il s’agit de réfléchir aux cultures et aux traditions politiques qui ont façonné l’idéologie du PSF, en particulier le conservatisme catholique social, cherchant sa réintégration dans la cité après l’expérience unanimiste de l’Union sacrée de la Première guerre mondiale, combiné à une version du nationalisme en voie de modération après l’expérience unanimiste de l’union sacrée. Ce sont bien ces deux courants qui irriguent l’expérience du PSF et font de celui-ci l’aboutissement de l’évolution qui conduit du bonapartisme à la république autoritaire par le fil directeur de la démocratie plébiscitaire.
Pour Gilles Richard, l’ascendance du PSF se trouve sans hésitation dans l’Action Libérale Populaire (ALP). À moyen terme, le PSF constitue une pièce essentielle du processus de recomposition des droites produit par les deux guerres mondiales et l’évolution des structures partisanes et qui voit se créer un parti de masse dans un secteur du monde politique dominé jusque-là par des formations de cadres. Le moteur de cette rénovation parait bien résider dans l’élaboration d’une culture de rassemblement forgée durant la « guerre de trente ans » (Belle époque et Entre-deux-guerres) dont une version sensiblement différente se retrouve dans le gaullisme de la fin des années quarante.
Enfin, il faut s’interroger sur l’explication de la ramification géographique presque universelle du PSF dans l’espace français, y compris dans le monde colonial, mais aussi dans des bastions politiques, sociaux et culturels de gauche (par exemple, le département du Nord). Cette extension géographique appelle l’examen de la diversité combinée des enjeux nationaux et des enjeux locaux et, tout particulièrement, celui du rôle et de la vitalité des multiples satellites sociaux du PSF qui ont permis la constitution d’une véritable société gravitant autour de l’organisation politique et assurant sa forte présence dans la communauté nationale.
C’est bien un angle mort de l’histoire politique française, qui prépare et explique une partie de l’avenir, que tentent d’éclairer et de faire comprendre cet ouvrage. Comme l’écrit Gilles Richard, « tout cela est l’occasion de souligner l’ampleur des recherches (historiques) qui restent à mener pour connaître la réalité du PSF » (p. 335).

Le PSF : Un parti de masse à droite (1936-1940) : une étude qui fera date ?

En guise de conclusion concernant la publication de Serge Berstein et Jean-Paul Thomas, cette dernière constitue la dernière étude sur le PSF, d’autant plus remarquable qu’elle ouvre de nouvelles perspectives de recherches pour les enseignants-chercheurs et les étudiants en histoire contemporaine.
En premier lieu, le PSF offre à la droite française une idéologie inspirée de l’expérience de la guerre et de la fraternité des tranchées, expérience commune à la grande majorité de la population qui a communié dans l’espoir d’une victoire chèrement acquise. Politiquement, le PSF se réclame d’une volonté de rassemblement des Français, par opposition à la lutte des classes des partis d’extrême gauche et exalte l’idée de nation face à l’internationalisme de ces derniers.
De surcroît, à l’instar des théoriciens de la réforme de 1’Etat, il se prononce pour un pouvoir exécutif fort, ce qui le disqualifie aux yeux des républicains partisans de la prépondérance du Parlement dans le système institutionnel. Enfin, dans une période de crise et de difficultés, le PSF insiste sur la dimension sociale de son action, multipliant les œuvres d’assistance et créant même des syndicats dans une perspective corporatiste, celle de la profession s’organisant elle-même. De surcroit, de manière très originale, ce parti accorde aux femmes une place importante qu’on chercherait en vain dans le monde politique de l’entre-deux-guerres et, au sein d’une droite où l’antisémitisme affleure aisément, tente de lutter contre celui-ci – avec un succès mitigé il est vrai – en particulier dans les fédérations d’Alsace ou d’Algérie. Enfin, il rejette expressément le fascisme et le nazisme, étranger à ses yeux aux cultures politiques françaises, condamne le totalitarisme et se garde bien de tout bellicisme.
Pour autant, le succès de ce nouveau parti est éphémère et la défaite de la France ainsi que les aléas de la période 1940-1945 vont avoir raison de ses ambitions et interdire son éventuel enracinement dans la société française de l’époque. Avant sa dissolution par les autorités allemandes d’occupation, le PSF – bien que rebaptisé Progrès social français pour s’adapter à un contexte où les partis ont mauvaise presse – entre en sommeil et se trouve écartelé par les divisions qui affectent la population française. Et surtout, ses dirigeants se trouvent dans une situation inconfortable. D’une part, Vichy reprend une partie de la rhétorique du PSF (il lui subtilise sa devise : Travail, Famille, Patrie) mais, d’autre part, il tient le colonel de La Rocque à l’écart des allées du pouvoir. Si bien qu’à la Libération, l’image du « fascisme » contribue à rendre le PSF et ses héritiers suspects aux yeux du nouveau pouvoir, qu’il s’agisse du gaullisme auquel il a toujours été étranger ou de la gauche qui a désormais le vent en poupe à l’issue de la Libération.
Toutefois, nous sommes surpris de l’inexistence d’une bibliographie en fin d’ouvrage. En effet, l’historiographie sur le PSF ne se limite pas à la polémique entre les tenants d’un PSF « fasciste » (Zeev Sternhell, par exemple) et les autres (dont Michel Winock) car Jacques Nobécourt a écrit une biographie sur de La Rocque (1885-1946), en 1996. Cet aspect du sujet aurait mérité à lui seul une contribution, selon nous. Espérons que cette lacune sera comblée dans une édition ultérieure comme dans l’édition de poche du CNRS, la collection « Biblis ».

© Les Clionautes (Jean-François Bérel pour La Cliothèque)

Professeur-documentaliste certifié dans un collège-lycée à Tours. Titulaire d’une maîtrise d’histoire contemporaine (Master 1) avec un mémoire intitulé Les radicaux et les radicaux-socialistes en Indre-et-Loire (1928-1934), soutenue en 1992, sous la direction de Michèle Cointet-Labrousse, à l’Université de Tours puis d’un Master 2 Histoire Recherche à l’Université François-Rabelais de Tours où il a soutenu en juin 2015 un mémoire de M2 ayant pour titre : Les parlementaires radicaux et radicaux-socialistes en Indre-et-Loire (1919-1940), sous la direction de Robert Beck. Actuellement, il travaille sur le radicalisme en Indre-et-Loire sous la Troisième République pendant l’entre-deux-guerres.