Signée par un jeune historien moderniste spécialiste des maréchaux du Grand siècle déjà remarqué par la Cliothèque, cette monographie met en valeur la figure, parfaitement oubliée aujourd’hui, d’un militaire du XVIIe siècle. Abraham Fabert a cette particularité d’avoir été longtemps considéré comme une icône exemplaire du mérite récompensé, en particulier sous la IIIe République. Quel meilleur symbole emblématique de l’ascension du Tiers état que ce fils d’imprimeur, promu maréchal de France en 1658 après 45 ans de services ! Or, même si le personnage est indéniablement respectable, sa stature édifiante est le fruit d’une interprétation enjolivée de son existence. La lecture biographique qu’en livre Fadi El Hage a donc pour premier intérêt de restituer la carrière de Fabert dans sa réalité et son contexte. Son second mérite est de décrypter finement l’évolution historiographique de son image.
La réussite de Fabert s’inscrit pleinement dans la logique et la norme sociale de son temps. S’il est bel et bien issu d’une dynastie d’imprimeurs des ducs de Lorraine, le pseudo-roturier est en fait déjà anobli depuis deux générations. Son parcours militaire démontre aisément cet état acquis de noblesse, indéniable même s’il est dépourvu de la sève chevaleresque des grandes lignées. De même, son élévation initiale ne peut se comprendre sans l’influence déterminante du clientélisme, familial puis personnel. Elle s’effectue par un glissement progressif d’allégeance, de l’affiliation à la puissante protection du duc d’Epernon, qui favorise son début de carrière, au dévouement total au service de l’État royal, qui la consacre. Devenu un homme de confiance de la monarchie, Fabert est choisi comme premier gouverneur de la place de Sedan rattachée à la France, responsabilité hautement sensible qu’il exerce jusqu’à sa mort.
La valeur militaire de Fabert est certaine. Réputé pour sa bravoure physique et sa témérité au combat en tant qu’officier de troupe, il se montre bon ingénieur, bon organisateur et bon logisticien en tant qu’officier général. Il ne commande pourtant jamais d’armée en chef, mais dirige et remporte des sièges. Paradoxalement, c’est peut-être son absolue loyauté qui retarde son accession à la récompense suprême du maréchalat, politiquement moins indispensable que lorsqu’il s’agit d’acheter le ralliement de puissants contestataires. Fadi El Hage souligne du reste que la nomination des maréchaux n’est pas seulement la consécration de mérites militaires majeurs, mais a aussi un sens politique dans la mesure où les titulaires sont des représentants du pouvoir royal.
L’évocation de la destinée historiographique et mémorielle d’Abraham Fabert est le deuxième centre d’intérêt du livre. Sa figure se prêtant aux réinterprétations est déjà vue comme exemplaire sous l’Ancien Régime. Elle est particulièrement célébrée au XIXe siècle, notamment sous la IIIe République qui en fait une icône républicaine en raison de ses origines réputées roturières et de sa naissance à Metz, où sa statue est « prisonnière de guerre » depuis 1870. Mais la victoire de 1918 démonétise ce culte patriotique et, Fabert redevenant une figure locale, son effacement mémoriel est rapide. Sa dernière biographie date de 1933.
Fadi El Hage maîtrise son sujet et en souligne bien les enjeux. Les sources et la bibliographie sont présentés, et quelques éléments d’illustration accompagnent le texte. Des coquilles écorchent le nom de l’édit de Rueil (p.111), et donnent une signification embarrassante à « l’immortalité » (p.148) de Fabert. Une impropriété de vocabulaire utilise mal à propos le terme récent d’ingénierie, qui n’a pas ce sens, pour désigner les travaux du génie. Mais on n’en apprécie pas moins la découverte de ce portrait humainement attachant, qui permet aussi d’appréhender les codes sociaux, politiques et moraux qui animent la noblesse militaire et le pouvoir royal, à l’époque charnière où commence à s’affirmer l’absolutisme.© Guillaume Lévêque