Claude Mangin, professeur de géographie en CPGE au lycée Poincaré de Nancy s’est déjà illustré à de nombreuses reprises par des publications de qualité et en particulier en 2003, dans la même collection par un ouvrage de très grande utilité consacré à l’Allemagne.
Cette fois-ci, il nous propose un panorama géographique du Royaume-Uni sous le prisme des mutations entreprises depuis M. Thatcher et de l’attachement européen du pays tout au long des quatre parties qui composent le livre.L’auteur entame son ouvrage par une étude de cas sur Liverpool, comme symbole des mutations récemment entreprises. Cette métropole incarne la nouvelle économie anglaise à forte dominante tertiaire. Elle serait exemplaire de « la plupart des problématiques auxquelles doit répondre les structures de l’espace britannique » (p.6). Liverpool développe, à l’origine, un système d’interdépendances au niveau mondial qui fait de la ville un outil majeur de l’hégémonie britannique. Au XIXème siècle, même si elle devient l’« atelier du monde » avec une immigration irlandaise massive, le déclin n’en finit pas moins par survenir avec une progressive marginalisation au profit de Rotterdam.
La crise des années 80 touche la ville et sa région de plein fouet. La reconversion et la diversification viennent de l’aéronautique et de l’automobile. On assiste ainsi à un retournement spatial au profit de la mer du Nord (« Beau cas d’inversion de façade » p.10).

La première partie, « Différenciations ou l’Union dans la désunion », débute par le rappel des caractéristiques du Royaume-Uni entre insularité et ouverture au monde. Pour Claude Mangin, la géographie anglaise, devant l’état et l’évolution de la société, nécessite une approche systémique et conceptuelle. Il rappelle les approches successives de la dévolution (décentralisation / autonomie à l’anglaise) , finalement initiée par le New Labour de T. Blair en 1997. Pour ce sujet, la lecture de la thèse de Nathalie Duclos à l’Université du Mirail de Toulouse, « La nouvelle autonomie écossaise (1994-2001) » est un complément indispensable à cette étude. Cette dévolution comble un déficit démocratique.
Ainsi après un siècle entre keynésianisme et libéralisme, le blairisme tente d’ouvrir une troisième voie à la fois sociale et flexible. La tertiarisation et la désindustrialisation est un phénomène généralisé sur tout le territoire et a eu comme conséquence l’élargissement du fossé Nord-Sud. Certaines formes de réindustrialisation et d’innovations se font jour dans les périphéries du pays. Des établissements, le plus souvent des ‘usines tournevis’, se sont implantés dans des zones délaissées comme la Silicon Glen en Ecosse.
L’auteur détaille ensuite une géographie des genres. Les femmes acceptent des emplois que les hommes refusent. L’économie capitaliste utilise ainsi les rapports sociaux entre les sexes à son bénéfice.
Cette société inégalitaire serait ainsi assumée (p.40) aussi bien au niveau social (le nombre de personnes vivant d’aides publiques a plus que doublé en 25 ans) que spatial (différenciation Nord-Sud et Est-Ouest). Le modèle centre/périphérie serait ainsi tout à fait valide (carte p.47).

La seconde partie, « Distances…ou les périphéries du Royaume-Uni », s’attache à l’étude de ces périphéries. Après avoir décrit les aspects kilométriques, naturels et temporels, l’auteur étudie les distances culturelles : religieuses et nationales en premier lieu. Il prend pour ce faire l’exemple de Belfast, sans pour autant insister sur le processus de paix en cours. Il remarque que les périphéries les moins accessibles peuvent être des espaces à identité culturelle très marquée.
Claude Mangin étudie ensuite les secteurs essentiels de l’économie britannique au regard de ces espaces. Ainsi, les périphéries sont les plus affectés par le phénomène de désindustrialisation : « Seuls les Midlands affichent plus de 30% d’actifs industriels contre 10% dans la région londonienne » (p.64). Ces espaces seraient ainsi déprimés et marqués par une dépopulation qu’il s’agit tout de même à relativiser. L’auteur multiplie ici les études de cas comme celle de l’industrie automobile mais aussi celle de la déprise minière au Pays de Galles. La reconversion est liée à l’omniprésence des capitaux étrangers : « c’est la ‘japanisation’ des marges d’un pays qui reçoit 40% des investissements du Japon de l’Union Européenne » (p.72).
Le tourisme est un besoin vital pour de nombreuses périphéries mais semble avoir un impact limité. Certains espaces comme le Lake District (cher au Romantiques) ont un vrai capital touristique en devenir. Mais, ce sont surtout les hydrocarbures qui synthétisent le mieux le renouveau de l’économie britannique. 4ème producteur mondial de gaz naturel et 10ème pour le pétrole, l’essor de ces secteurs économiques se retrouve à Aberdeen en Ecosse qui est depuis peu un centre international de recherche et d’investissement dans le domaine de l’exploitation pétrolière. Enfin, les reconversions s’appliquent aussi à des territoires sinistrés. Claude Mangin reprend ainsi les exemples annoncés dans la première partie tout en les détaillant (exemple de la Silicon Glen avec une très belle étude de cas p.78-79). Ces espaces sont néanmoins soumis à l’instabilité de l’avenir.
Tous ces changements, ces reconversions sont à lier à la révolution des transports. Privatisations et déréglementations peuvent renforcer la vulnérabilité des périphéries car les britanniques entretiennent un rapport très fort avec l’accessibilité aux services.

La troisième partie, « Tropismes…ou l’hégémonie des centres », est l’occasion d’étudier les spécificités de ces centres qui tiennent avant tout à la place de Londres sur le territoire britannique. A la fois ville mondiale et « mégapole dans la métropole européenne » et capitale, elle rayonne à toutes les échelles. Polarisant les activités nobles, elle brille aussi d’une aura culturelle. L’auteur souligne aussi l’importance du caractère européen du Sud-Est européen (voir dernière partie) qui se trouve au contact avec la mégalopole européenne, une eurorégion et du Northern Range.
Il étudie ensuite les facteurs de la centralité liés à des activités motrices (le long de la M4) et au phénomène de métropolisation. Ainsi, les changements ruraux, industriels et urbains (essor considérable des villes moyennes) sont patents dans le Grand Londres, dont les limites sont difficiles à définir (cas particulier de Birmingham et des Midlands, en reconversion même si la proximité de Londres est évidente). Ainsi, divers plans ont voulu réduire le développement de Londres. M. Thatcher a entrepris une politique de réhabilitation générale (regeneration en anglais) combinant investissements publics et privés. L’exemple emblématique est celui des Docks qui sont ainsi devenus le troisième centre des affaires de Londres. Par contre, le milieu rural dépend des initiatives associatives même si les subventions publiques sont importantes.
Le fait nouveau, comme le rappelle l’auteur page 128 « Big Brother is watching you », est l’aménagement urbain marqué par le développement exponentiel du nombre de caméras vidéos dans les rues britanniques (350 000 en 2005) avec tous les problèmes induits.

Enfin, la dernière partie, « Contacts…ou la géographie des limites, des interfaces et des synergies internes et externes », évalue les potentialités du territoire britannique. C’est par les transports que l’auteur commence son étude. Devant la hausse du transport automobile, seul l’avion a progressé pour les moyens collectifs. « L’explosion des transports individuels témoigne des conséquences des choix politiques (déréglementations et privatisations) mais aussi de l’ampleur de la périurbanisation » (p.134). Ainsi, l’enclavement rural et la congestion urbaine constituent des problèmes chroniques. De plus, l’ensemble des réseaux terrestres sont centrés sur la capitale formant une étoile asymétrique à partir de Londres. Il en est de même pour le réseau aérien avec plus de 1/3 du trafic dont l’essor est lié à la création au milieu des années 80 des compagnies low cost comme l’irlandaise Ryanair depuis son Hub de Stanted.
Conséquence directe de ces évolutions, les campagnes ne sont plus véritablement rurales. Périurbanisation et gentryfication sont généralisées par l’extrême mobilité des populations à l’exception notable des classes les plus modestes. Claude Mangin identifie aussi une autre sorte de périphérie….la France avec le « Bergerac airport » comme symbole passant de 15 000 voyageurs en 1997 à 116 000 aujourd’hui. Enfin, il démontre que l’espace britannique est largement ouvert aux nouvelles logiques de l’Union Européenne par la création d’une eurorégion, la construction du tunnel sous la Manche, les relations avec l’Arc Atlantique (qualifiée par Roger Brunet d’ »union de façade »)….a tel point que l’auteur se demande si « L’Europe effacerait-elle la mer ? ». Ainsi, « la transnationalité serait en avance sur la supranationalité » (p.156).

De très bonne facture, cet ouvrage offre de nombreuses mises au point et études de cas. Ces dernières, réalisées à différentes échelles, constituent une des forces de l’ouvrage. De plus, chaque début de chapitre est l’occasion de proposer un lexique complet ainsi que de nombreuses orientations bibliographiques aussi bien en français qu’en anglais et des sujets de compositions pour les étudiants. Même s’il est étonnant de ne pas avoir envisagé la relation privilégiée avec les Etats-Unis, Claude Mangin fait un choix clair. Il préfère insister sur l’ancrage européen du Royaume-Uni. Les nombreuses cartes, croquis et schémas, toutes les deux pages, et en annexes, sont très utiles et complètes.
L’ensemble est donc à conseiller à tous les enseignants de collège et de lycée mais aussi aux étudiants de CPGE ou en université de géographie ainsi qu’à ceux qui préparent les concours de la fonction publique.

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