Géopolitique de l’Afrique et du Moyen-Orient

Roland Pourtier (Dir)

Nathan 2017 Collection nouveaux continents 35 €


Réédités à plusieurs reprises, régulièrement présentés sur la Cliothèque les ouvrages de cette collection sont à chaque fois remaniés pour coller au maximum à une actualité sans cesse mouvante. Pour cette géopolitique de l’Afrique du Moyen-Orient, on peut forcément s’interroger sur le choix de faire un seul volume. Il est possible d’imaginer que l’islam pour l’Afrique septentrionale sert de lien avec le Moyen-Orient. Il est vrai que des pays comme l’Égypte, la Libye, qui appartiennent au Machrek font le lien avec le Maghreb, au nord de l’Afrique.

Encore une fois nous apprécierons dans cet ouvrage, comme dans tous les autres de la collection, la qualité de la maquette et une excellente cartographie qui vient illustrer les différentes parties. Dans le premier chapitre sur les dynamiques démographiques et mobilités le lien en terme de dynamisme démographique entre l’Afrique et le Moyen-Orient est évident. La chronologie mentionne d’ailleurs en 2015 la vague de réfugiés syriens en Europe ainsi que la création de l’agence européenne de gardes-frontières en 2016. On n’y trouve une mise en perspective en termes de croissance ainsi qu’une typologie des différentes migrations. La guerre en Syrie est l’objet d’une partie spécifique.
De la même façon, un très un intéressant chapitre « désert et hydropolitique » permet de comprendre le lien qui peut exister entre l’Afrique et le Moyen-Orient, avec cette diagonale désertique qui part du Sahara jusqu’à la péninsule arabique et même le désert salé en république islamique d’Iran. On insistera particulièrement sur le bouleversement des espaces- temps avec le passage des caravanes et la motorisation, un des instruments essentiels de certains conflits, notamment ceux en cours contre les nébuleuses islamistes au Sahel.

Cet ouvrage apportera énormément aux professeurs du second degré qui s’intéressent à la place de l’Afrique dans la mondialisation, une question au programme des terminales, avec les économies de rente et leur ancrage dans la mondialisation. On y verra une évocation des cycles rentiers du XXe siècle, les évolutions actuelles, avec en particulier la rente géopolitique du Tchad qui parvient, malgré la politique ambiguë de ses dirigeants, et des relations assez particulières avec la France, à tirer son épingle du jeu dans différents conflits, comme en République Centrafricaine. Les rentes ne sont pas simplement liées à des matières premières mais également à des prises de position géopolitique. On appréciera la carte de ces conflits liés aux économies rentières qui permet de faire une bonne synthèse de tout ce que l’on peut imaginer de pire de ce point de vue.

Approches transversales

La question de l’islam est évidemment centrale pour aborder la religion et la géopolitique, ce qui est l’objet du chapitre quatre. Des candidats aux concours d’enseignement pourront y trouver certainement matière à réflexion, pour cette partie du programme sur le Proche-Orient, même si la part de l’Afrique apparaît comme proportionnellement plus importante que celle qui est consacrée au proche Moyen-Orient.

Un tel sujet ne pouvait ignorer la question des états et des frontières, des constructions territoriales récentes, avec des situations extrêmement différentes entre l’Afrique et le Moyen-Orient. On n’y verra une référence à la république démocratique du Congo dont les frontières, issues de l’acte final de la conférence de Berlin en 1885 sont le résultat de travaux d’hydrographique. C’est également le cas du Gabon conçu à partir du bassin de l’Ogooué. On aurait pu rajouter le République Centrafricaine, que l’on appelait alors, autant de l’Afrique équatoriale française l’Oubangui Chari.
Les conséquences de ce découpage elles sont connues avec la balkanisation de l’Afrique, et les différents contentieux liés à la création de frontières artificielles sur le dépeçage de l’empire ottoman au Moyen-Orient.

Si la première partie est consacrée à des approches transversales, les secondes et troisième partie sont consacrées chacune à l’un des deux espaces géographiques qui est l’objet de l’ouvrage.

Pour ce qui concerne l’Afrique Noire, Roland Pourtier qui est l’auteur de la majorité des articles, développe l’ensemble des thèmes que l’on peut trouver, avec un souci d’actualisation, notamment pour le chapitre 17, l’Afrique subsaharienne dans la mondialisation. Les géographes de stricte observance apprécieront également dans le chapitre 16 les nouvelles dynamiques spatiales avec cette partie sur les polarités et la hiérarchisation des territoires.
La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée au Maghreb et au Moyen-Orient, ce qui peut se comprendre si l’on évoque l’unité de civilisation, ce qui n’empêche pas la diversité culturelle. Pour cette partie Brigitte Dumortier est très largement mis à contribution, et s’il ne faut pas attendre d’un ouvrage de ce type des révélations, mais une solide synthèse, le lecteur le plus exigeant dispose très largement de l’essentiel.

Géopolitique des espaces en crise

On soulignera tout l’intérêt du chapitre 20, géopolitique des mers bordières où l’on évoque successivement les passages stratégiques, particulièrement importants en Méditerranée, du détroit de Gibraltar au canal de Suez en passant par la mer Rouge et ce que l’on appelait avec une lettre majuscule les Détroits, à l’époque de l’empire ottoman, c’est-à-dire le Bosphore et les Dardanelles.
Dans ce contexte la Turquie est traitée à part, et cela est parfaitement opportun. On pourrait éventuellement envisager de développer ce point qui est abordé dans l’ouvrage par une carte, là aussi extrêmement pertinente sur la position de carrefour énergétique que la Turquie entend bien occuper. On aurait pu tout de même faire remarquer que le transanatolian project est prévu pour traverser la Grèce, l’Adriatique, pour arriver en Italie du Sud.
Il est évident que le chapitre 25 qui est consacré à la Syrie et à l’Irak, en voie de balkanisation, risque d’être obsolète avant même la parution de l’ouvrage. Il n’empêche que les lignes de force doive être connues, même si l’on aurait pu souhaiter que la question kurde fasse l’objet d’une partie spécifique. Il est vrai que le raisonnement des différentes factions qui divisent, et parfois opposent le peuple kurde ne semblent pas avoir de perception géopolitique spécifique. En l’état actuel des choses, et quelques semaines après le flop monumental du référendum sur l’indépendance, voulue par le clan Barzani, il semble bien que l’on s’achemine vers une mise sous éteignoir de cette aspiration nationale niée en 1923 par le traité de Lausanne mais que ses promoteurs semblent avoir dilapidée.
Cet ouvrage se termine sur les dynamiques des pays du golfe, et on peut s’étonner que la question du wahhabisme ne fasse pas l’objet d’un traitement spécifique. De la même façon le soft power de l’Arabie Saoudite aurait pu permettre un développement, même bref, assez éclairant.

Interface numérique

On appréciera dans cet ouvrage, comme dans l’ensemble de la collection la possibilité d’accéder aux livres en ligne, ainsi que la possibilité pour les concours et les examens d’avoir quatre rendez-vous parents pour décrypter la géopolitique mondiale. Cet ouvrage est conforme au programme de deuxième année des classes préparatoires ECS, mais il peut très largement servir de référence dans les centres de documentation et d’information, où l’on a souvent tendance à privilégier des batteries d’ordinateurs connectés à Wikipédia au détriment d’un apport au livre, y compris numérique. Mais cela suppose une véritable réflexion sur l’usage des centres de documentation dans le second degré, encore un chantier qu’il faudrait ouvrir, sans crainte de bousculer un certain nombre de certitudes et de rentes de situations.

Géopolitique de l’Afrique et du moyen orient

Roland Pourtier

ed. Nathan. Mai 2006. Collection nouveaux continents. 351 pages

Composante d’une série de quatre ouvrages traitant de géopolitique continentale, cette « géopolitique de l’Afrique et du Moyen-Orient » est le fruit du travail en commun de cinq enseignants, universitaires et en classe préparatoires. Destinée à un public très vaste, collant d’assez près aux programme de très nombreux concours, cette collection devrait rencontrer un assez large succès.
L’esprit de cette série d’ouvrages est en effet particulièrement stimulant. Traiter de géopolitique sous l’angle continental permet en effet de mieux cerner les enjeux à l’échelle régionale pour les inscrire ensuite, selon les besoins, dans un cadre planétaire.
L’ouvrage est articulé autour de trois parties dont l’intitulé n’a rien de surprenant puisque le livre s’affiche clairement comme un manuel.

Bruno Modica est chargé de cours en relations internationales pour la Prépa ENA de l’IEP de Lille

Le choix de réunir les deux espaces peut sans doute se défendre. L’islam, l’arabophonie, réunit en effets le continent africain et le proche-orient. Une longue histoire commune, des liens politiques parfois forts comme la Ligue arabe ou l’appartenance à l’OPEP ont pu associer certaines parties importantes du continent africain et le moyen-orient.
Mais le directeur scientifique de l’ouvrage, Roland Pourtier va plus loin, il réunit les deux espaces en raison de leur instabilité politique commune et de leur situation de dépendance, dans le domaine alimentaire et plus globalement économique.

Toutefois, seule la première partie de l’ouvrage est transversale.
Les deux espaces, l’Afrique et le Moyen-Orient sont ainsi traités du point de vue des migrations et de leurs mobilités de populations, de ces espaces de l’extrême aridité qu’ils ont en commun et également en raison de leur économie de rente, pétrolière, minérale, ou encore agricole.

Ces deux territoires subissent également une dépendance alimentaire croissante en raison de leur situation démographique et, pour la totalité du Proche-Orient et une partie au moins de l’Afrique de leur déficit hydrique.

Comme pour le premier ouvrage de cette collection, géopolitique de l’Europe, on apprécie toujours autant les zooms qui mettent l’accent sur certains points significatifs comme l’instrumentalisation des crises alimentaires. Très utiles également les cartes et les pyramides des âges qui illustrent les situations démographiques et de dépendances alimentaires.

Dans cette première partie le concept d’économie de rente est expliqué largement avec une approche originale. Si spontanément avant la lecture de cet ouvrage on pense au pétrole ou à l’arachide ou à n’importe quel produit exotique, on pense moins immédiatement au tourisme ou aux transferts monétaires des émigrés. La rente touristique est par exemple la première d’Egypte, rapportant 3.5 milliards de dollars. La rente stratégique, versement étasunien en contrepartie de la paix israélo-égyptienne est de 1.5 milliards de dollars.
Certains pays comme le Maroc combinent rente légales, le tourisme, et illégales, le cannabis.

Dans la mesure où l’on peut considérer les déserts comme une mer, qui sépare et qui unit, à défaut de nourrir comme la grande bleue, le choix de différencier dans la seconde partie l’Afrique noire, du Maghreb et du Moyen Orient peut apparaître pertinent. Cette Afrique noire dont René Dumont écrivait qu’elle était mal partie dès 1962,
http://www.bibliopoche.com/livre/L-Afrique-noire-est-mal-partie/24676.html, est à la fois unie par son histoire de terre conquise, et divisée par les conflits à répétition qui l’ensanglantent.

Le premier chapitre sur le poids des héritages, précolonial et esclavagiste et colonial aurait sans doute pu être plus étoffé. On regrette que certaines explications sur les conflits interethniques datant de la période de la traite n’aient pas été davantage mises en avant. Elles sont à peine esquissées à propos de l’Angola alors qu’elle expliquent de façon décisive les oppositions violentes entre les ethnies pratiquant les razzias et les peuples réservoirs servant de stock de bois d’ébène.

Le débat sur le bilan positif de la colonisation a également laissé des traces, tout comme le procès intenté à l’historien Pétré-Grenouilleau à propos de la traite des noirs. Les auteurs mettent entre guillemets la notion de « mise en valeur », un des sous-chapitre de cette deuxième partie. Au sens propre cette expression n’a aucun contenu idéologique mais la mode venue d’outre atlantique du « politiquement correct » semble toucher l’hexagone et imposer aux auteurs de manuels une certaine autocensure. Elle peut-être compréhensible mais les pressions de lobbies de natures diverses sur la recherche et l’édition n’en demeurent pas moins inacceptables.

Parmi les questions qui justifient aussi la lecture de cet ouvrage, la formation des États port coloniaux, issus des indépendances et leurs frontières. Le lecteur apprendra comment la greffe a pu plus ou moins réussir entre les anciens empires et les chefferies. Comment se sont constituées des enclaves et des États hydrographiques comme le Congo. Le fédéralisme ethnique nigérian fait également partie de ces clés de lecture et de compréhension dont cet ouvrage est riche.

L’histoire du genre, sujet des rencontres de Blois en 2004, fait également son apparition dans un ouvrage général, exclusivement écrit par des hommes, serions nous tentés de rajouter. Le rôle essentiel des femmes dans certaines sociétés est souligné. Le fait qu’elles doivent assumer seules des tâches considérées comme dégradantes, (Cultiver la terre), peut aussi expliquer la baisse de l’activité agricole nourricière dont une partie du continent manque cruellement.

Cette partie sur l’Afrique aurait tout à fait pu constituer un ouvrage spécifique car on sent bien, eu égard à l’exhaustivité de ce qui est traité que les auteurs ont dû ensuite faire des coupes sombres. Les questions sociales, les histoires de lignages ou de tribus, les phénomènes sanitaires qui touchent le continent noir, les questions agricoles sont toutes traitées mais on reste un peu sur sa faim. Et c’est à ce stade de la lecture que l’on regrette un peu le choix de réunir dans un même volume Afrique et Moyen Orient…

La troisième partie : Maghreb – Moyen-Orient donne également la même impression. L’analyse n’est plus simplement géopolitique stricto sensu mais se rapproche davantage de la compilation qui est la règle du manuel. Cela n’est d’ailleurs pas négatif du tout mais limite un peu l’intérêt dès lors que le lecteur connaît un minimum le sujet.

Par exemple à propos du Golfe, on aurait aimé trouver, puisque l’on parle de géopolitique un certain nombre d’éléments historiques sur la présence britannique à l’Est de Suez et sur la doctrine Carter à propos du Golfe très injustement passée sous silence par les lobbies liés aux pétroliers texans qui président la Maison Blanche depuis plus de six ans. Pourtant, les fondements de la doctrine de sécurité Étasunienne se trouvaient déjà là, permettant d’aller de Camp David aux accords d’Oslo, tandis que les obsessions sécuritaires et messianiques qui visent à ne pas désespérer le Bible belt, conduisent à l’actuelle impasse.

Au-delà de ces analyses, sans doute polémiques pour un ouvrage général, on appréciera les synthèses de qualité sur les enjeux pétroliers, les guerres israélo-arabes, mais par exemple, la géopolitique appliquée de l’État d’Israël, à propos du partage des territoires ou des eaux est à peine esquissée.

Plus qu’une géopolitique du proche orient et du Maghreb, cette troisième partie aurait pu s’intituler présentation générale. Cela n’enlève rien aux qualités intrinsèques de l’ouvrage mais une fois de plus, le lecteur peut rester sur sa faim et, ce qui est positif, poursuivre sa quête vers d’autres ouvrages après avoir été initié par celui-ci.

Bruno Modica copyright clionautes

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