Le Tiers-Monde. Croissance, développement, inégalités. B. Bret
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Le Tiers-Monde. Croissance, développement, inégalités. B. Bret

Compte-rendu d’Yves Montenay

Jean-Philippe Raud Dugal
mercredi 26 juillet 2006

Le Tiers-Monde. Croissance, développement, inégalités
Bernard Bret, 3e édition révisée et actualisée
Collection HISTEGE, Ellipses, mai 2006 ISBN 2-7298-2685-8 215 pages

Objectif
Ce livre veut être une approche géographique du sous-développement dans la filiation d’Yves Lacoste, l’apport de la géographie permettant d’analyser les inégalités tant entre pays qu’à l’intérieur de chacun, ainsi que l’imbrication locale ou mondiale, notamment pour ce qui concerne « la dépendance » et « l’exploitation », termes beaucoup utilisés, mais non définis. Ce livre est de plus, et à juste titre, assez historique et bien entendu géo-économique. Est-il politique ou partisan ? L’auteur précise que qu’il se borne à analyser et qu’il n’a pas à parler des remèdes. Il lui échappe toutefois assez souvent de les évoquer.

Une première partie conceptuelle et géo-historique
L’ouvrage commence par une série de définitions et de statistiques, ce qui est bienvenu. Ces définitions sont toutefois enrichies d’appréciations (« la spéculation internationale fait varier les RNB ») qui peuvent laisser perplexe. Ces définitions sont commentées de manière souvent heureuse (« une hausse du PIB peut correspondre non pas à une augmentation de la production mais à une monétarisation croissante de l’économie »). La conclusion de ce rappel n’étonnera personne : les incertitudes de définition et de collecte des résultats font qu’il n’est pas possible de mesurer, même grossièrement, le sous-développement. La solution proposée est d’utiliser une batterie d’indicateurs.
Par contre, la reprise de l’affirmation comptable très largement répandue selon laquelle les nuisances augmentent le RNB est discutable globalement et à long terme. Il est donc dommage que la distinction fondamentale entre croissance et développement s’appuie sur cette affirmation.

L’auteur insiste sur le flou de notions telles que « pays attardés », « pays dominés », « tiers-monde », ce qui est tout à fait fondé, mais, curieusement, il utilise néanmoins à tout moment les deux derniers. Pour ce qui concerne les causes du sous-développement, s’il en rejette les racines purement climatiques, il insiste sur la réalité des problèmes zonaux, sols pauvres ou appauvris et insalubrité par exemple, tout en notant que ce ne sont pas des raisons suffisantes : « aucune zone ne détient un avantage naturel susceptible de d’expliquer les inégalités de développement ». On peut ainsi « démontrer » que la Suisse est pauvre et le Sénégal riche (car non enclavé etc.).

La partie historique est intéressante : développement européen, colonisation, « modernité » du sous-développement, mais inégalement convaincante (la colonisation du peuplement étant une prolongation de l’Europe, la question de son développement ne se posait pas). Et la « colonisation d’exploitation » (terme non défini bien qu’à connotations contradictoires) se voit chargée des « défauts » habituellement cités, dont la convergence des voies de communication vers le port-capitale, ce qui laisse perplexe, des pays du nord et du sud non colonisés s’étant spontanément développés ainsi.

Une deuxième partie axée sur « les problèmes »
La démographie est citée en premier, dans un chapitre bien documenté, mais son incidence sur le développement est décrite comme négative, alors que bien des pays se sont développés parallèlement à une croissance rapide de leurs populations. Le modèle « Fourastié » des trois secteurs, très utile, est bien expliqué. Son interprétation pour ce qui concerne le tertiaire, et notamment le lien avec la démographie pourrait toutefois se discuter. L’importance et l’utilité du secteur informel sont très justement appréciés. Le développement par « l’investissement travail » (le travail forcé colonial ou embrigadement communiste chinois) est présenté comme logique, et son « comment » plus critiqué que son « pourquoi ».

La question de l’agriculture, évidemment fondamentale, est bien traitée pour ce qui concerne les définitions et les grandes masses. La notion d’arme alimentaire devrait toutefois être relativisée par le rôle des marchés qui rend son action très difficile et son impact imprévisible. Et puis, donner à l’Etat un rôle « angélique », comme celui de faire vendre l’aide alimentaire d’urgence par un office public du pays bénéficiaire, fait bon marché de la caporalisation exercée de cette façon en Corée du Nord et au Zimbabwe. L’histoire de la révolution verte est bien traitée et celle des OGM lui est assimilée en quelques lignes. De même pour la réforme agraire, qui a perdu de son actualité, la population rurale « en surplus » ayant maintenant tendance à aller en ville.

L’industrialisation du tiers-monde grignote rapidement la position des pays développés, plus par délocalisation et sous-traitance que par avantage comparatif (mais les bas salaires n’en sont-ils pas un ?). Là aussi, l’historique est intéressant malgré l’affirmation appuyée de la ruine du textile indien par la colonisation, alors que l’évolution divergente des productivités est une explication plus simple, illustrée par le rouet encore brandi par Gandhi au milieu du XXè siècle. L’histoire, la géographie et les idéologies de l’industrialisation du tiers monde, du processus brésilien aux échecs communistes donnent lieu à un exposé riche et intéressant, un peu compliqué toutefois par des touches moralisantes extérieures à sa logique. De même pour « le fait urbain » dont l’excellent exposé se combine à un regret de l’exode rural, « cercle vicieux », et à une dénonciation des inégalités ville-campagne. Elles seraient à atténuer (mais est-ce souhaitable ?) par un gouvernement non seulement musclé (les échecs communistes bien décrits) mais aussi bénévolent. L’analyse de l’évolution urbaine quantitative et qualitative des « dragons » à cet endroit aurait été bienvenue.

Pour le commerce international, les données sont bien rappelées : économies fermées du fait de leur dimension ou de leur régime, ou statistiquement ouvertes, mais du fait d’un petit nombre de produits exportés et des importations qu’il payent, la grande libéralisation d’après 1945 ayant surtout servi au Nord et aux pays « émergents ». Le Sud compte globalement peu, mais la donne change avec l’arrivée des poids lourds chinois, indien et brésilien. La légende de la dégradation des termes de l’échange est à juste titre dénoncée, ainsi que la sanctification de l’OPEP, qui ruine les agriculteurs du Sud. Les raisons de la fécondité de l’échange ne sont pas rappelées (elles sont certes triviales, mais néanmoins méconnues chez nous) et l’usage du terme « domination » lui donne au contraire une connotation négative, tandis que la colonisation est accusée d’avoir « durablement structuré » les appareils productifs. 50 ans après, et avec l’exemple des ex-colonies plus qu’émergentes comme celui des nombreuses reconversions au Nord, ne pourrait-on voir là une illustration plutôt qu’une cause du sous développement ?

La description des flux financiers, leur concentration, leur utilité variable, la problématique de l’endettement et de l’ajustement structurel est assez complète. Il aurait peut être été plus parlant dans ce dernier cas de rajouter qu’il est plus risqué pour bien des gouvernants de rogner le budget militaire que celui de la santé ou de l’éducation, et que les résultats importent plus que les dépenses. La question délicate de l’aide et de son efficacité pratique est brièvement exposée, avec des chiffres intéressants, mais sans évoquer la question de principe (quel lien entre argent et développement ?). L’importance des liens entre environnement et développement est à juste titre soulignée, cette fois dès le niveau des principes. La solution suggérée est de marier des choix fondamentaux de l’Etat (ce qui suppose que ce dernier s’en préoccupe et puisse appliquer) à l’efficacité du marché pour « responsabiliser ». L’exposé sur les « droits de l’homme » partie intégrante du développement est à très juste titre dans le droit fil des idées d’Armatya Sen.

La conclusion revient à la géographie (« l’emboîtement » tant national qu’international) fécondée par l’histoire, avec une chute est bien trouvée : « le développement c’est la croissance plus la justice ». Même si certains passages abstraits ou idéalistes pourraient faire « lever les sourcils » d’acteurs locaux (entreprises, ONG, administrations du Nord et du Sud) et si les « sorties » du sous développement sont un peu brièvement décrites et encore plus brièvement analysées, c’est finalement, un livre dense, riche, mais facile à lire, rappelant beaucoup de données et de thèses politiquement variées

Yves Montenay
Docteur en géographie humaine
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Par Jean-Philippe Raud Dugal

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