Les canuts ou la démocratie turbulente
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Ludovic Frobert

Les canuts ou la démocratie turbulente

Lyon 1931-1934 - Libel, 2017, 224p., 22€

Christiane Peyronnard
mercredi 29 novembre 2017

L’intérêt pour les canuts a été relancée dans les années 2000 avec la réédition critique de l’écho de la fabrique, journal ouvrier. Le travail de Ludovic Frobert est paru une première fois en 2009 chez Tallandier. Il reparaît cette année chez Libel, maison d’édition lyonnaise après avoir reçu en 2011 le prix Georges Goyau de l’Académie française [1].

L’auteur, économiste formé à l’Université Lumière Lyon 2 est directeur de recherche au CNRS. L travaille depuis une quinzaine d’années dans le domaine de l’histoire des idées économiques et politiques. Il a publié en 2014, avec George Sheridan Le Solitaire du ravin. Pierre Charnier (1795-1857), canut lyonnais et prud’homme tisseur, Lyon, ENS éd., Gouvernement en question(s), 2014, 382 p.

En 2007 un colloque à l’ENS-Lyon marque cet intérêt renouvelé pour l’histoire des ouvriers du textile au XIXe siècle, comme la thèse de Simon Hupfel : "L’évolution comparée des manufactures de soieries de Lyon et de Londres (1789-1848)" (2010) .

L’ouvrage est une analyse de l’écho de la fabrique où s’est exprimé à la fois la peur de l’évolution du métier et des revendications sociales et politiques.

Dans l’introduction Ludovic Frobert rappelle les grandes lignes de la révolte des canuts le 21 novembre 1831 au cri de « Vivre en travaillant ou mourir en combattant » et les différentes interprétations qui en ont été faites par les contemporains puis les historiens. Il rappelle aussi le contexte de l’histoire de la ville de Lyon et de son activité autour de la soie, l’existence d’un organisme de défense : les prud’hommes et le développement du mutuellisme. Trois périodes marquent l’évolution de la pensée économique et politique des ouvriers lyonnais exprimée dans le journal.

Une « feuille tout industrielle  » (oct 1831- juillet 1832)

Le contexte économique et politique de la création du journal est marqué par la libéralisation de la presse inscrite dans l’article 7 de la Charte de 1830.

Sous la direction d’Antoine Vidal, l’écho de la fabrique, distribué dans les quartiers populaires se présente comme le défenseur de tous les artisans lyonnais. L’auteur présente longuement le journal, l’interprétation de l’insurrection de novembre ventant la conduite organisée et irréprochable des canuts et la responsabilité des négociants face à l’attitude de négociation incarnée par les chefs d’ateliers. L’influence saint-simonienne est analysée dans les textes du journal : tant sur les revendications que plus généralement sur l’économie politique, l’impôt, les inégalités sociales. La description de l’organisation de la fabrique lyonnaise : hiérarchie, relation avec les soyeux , fixation du tarif et organisation des prud’hommes que louis Philippe réforme après l’insurrection (décret du 21 janvier 1832) permet une comparaison avec la réalité anglaise.

De nombreuses citations courtes du journal : les « coups de navette », sont mises en valeur par le choix de caractères gras et rouge.

Le journal de la « caste prolétaire tout entière » août-1832-août 1833

C’est l’époque d’un durcissement du ton, de l’alliance avec l’opinion républicaine fédéraliste, de revendication de la liberté de la presse. Les thèmes du journal se font plus politiques sous l’influence de la nouvelle équipe rédactionnelle : Berger, un chef d’atelier et Chastaing, un jeune avocat républicain, le journal revendique d’être l’organe de tous les prolétaires.
L’auteur montre comment cette nouvelle orientation est mise en œuvre, d’abord très politique la question sociale réapparaît progressivement où on retrouve le « catéchisme » d’Antide Martin et la critique des prud’hommes accusés de compromission.

Des débats marquent cette période autour de la question : Qu’est-ce qui prime le politique, les idées ou l’économie, le pragmatisme des canuts, le mutualisme ? Les échanges entre Bouvery et Patétin sont analysés, l’auteur montre le rôle des chansons [2] dans la diffusion des idées. Il montre comment les discussions et réflexions sur le terme canut, qu’on cherche à remplacer car jugé péjoratif, met en évidence la culture de certains canuts.

Le bilan de l’activité du conseil des prud’hommes et la perte de pouvoir des chefs d’atelier telle que cela apparaît dans la jurisprudence.

Cette période est également marquée par la montée des idées d’association des ouvriers, de coalition ouvrière ; on n’emploie pas encore le terme de syndicat.

« L’echo du mutuellisme » août 1833-août 1825

Cette troisième période est marquée par l’insurrection d’avril 1934 et la répression qui la suit.
Au journal, après le départ de l’équipe Berger-Chastaing, trop politiques et non canuts, la direction est confiée à un chef d’atelier César Bernard et ce sont les idées de Fourier qui dominent.
L’auteur montre une presse ouvrière divisée et en analyse les lignes de fracture. C’est aussi à ce moment que la question des femmes apparaît dans le journal. On y trouve l’écho des revendications ouvrières croissantes en ce début de monarchie de Juillet et des réflexions sur l’organisation économique, sur le travail qui conduisent à la grève en février puis à l’insurrection en avril après la loi du 10 avril qui limite le doit d’association. Après l’échec du mouvement le débat dans les journaux porte sur les machines et le nécessaire contrôle de la concurrence.

Dans sa conclusion Ludovic Frobert revient sur l’espace de liberté des premières années qui suivent les Trois Glorieuses stoppées par l’attentat de Fieschi contre le roi le 28 juillet 1835.

On trouve en annexe un extrait du Voyage pittoresque et historique à Lyon , aux environs et sur les rives de la Saône et du Rhône, 1821-1822 de François-Marie Fortis et des notes sur Anselme Pététin, Jules Michelet, un extrait de l’écho de la fabrique de 1841 sur le mutuellisme,

Par Christiane Peyronnard

[1Prix annuel constitué, en 1994, par regroupement des Fondations Georges Goyau, René Petiet et Toutain et devenu biennal en 2011, destiné à l’auteur d’un ouvrage d’histoire locale.

[2texte de La prolétarienne, chanson de Corréart pp. 116-117

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