Présentation de l’éditeur. « L’île des Sables, un îlot perdu au milieu de l’océan Indien dont la terre la plus proche est à 500 kilomètres de là… À la fin du XVIIIe siècle, un navire y fait naufrage avec à son bord une « cargaison » d’esclaves malgaches. Les survivants construisent alors une embarcation de fortune. Seul l’équipage blanc peut y trouver place, abandonnant derrière lui une soixantaine d’esclaves. Les rescapés vont survivre sur ce bout de caillou traversé par les tempêtes. Ce n’est que le 29 novembre 1776, quinze ans après le naufrage, que le chevalier de Tromelin récupérera les huit esclaves survivants : sept femmes et un enfant de huit mois. Une fois connu en métropole, ce « fait divers » sera dénoncé par Condorcet et les abolitionnistes, à l’orée de la Révolution française.

Max Guérout, ancien officier de marine, créateur du Groupe de recherche en archéologie navale (GRAN), a monté plusieurs expéditions sous le patronage de l’UNESCO pour retrouver les traces du séjour des naufragés. Ses découvertes démontrent une fois de plus la capacité humaine à s’adapter et à survivre, en dépit de tout. L’archéologue a invité le dessinateur à les rejoindre lors d’une expédition d’un mois sur Tromelin. De là est né ce livre : une bande dessinée qui entremêle le récit « à hauteur humaine » (on « voit » l’histoire du point de vue d’une jeune esclave, l’une des survivantes sauvées par le chevalier de Tromelin) avec le journal de bord d’une mission archéologique sur un îlot perdu de l’océan Indien. Après le succès international de Marzi, Sylvain Savoia offre à nouveau aux lecteurs une magnifique leçon d’humanité ».

 

Dupuis vient de rééditer Les Esclaves oubliés de Tromelin, en partenariat avec le Musée de l’homme et le Muséum d’histoire naturelle. En ce moment (du 13 février au 3 juin 2019), en effet, on peut visiter une exposition au Musée de l’homme consacrée à cet épisode historique et aux fouilles qui ont eu lieu sur l’îlot entre 2006 et 2013. Les résultats des investigations archéologiques font d’ailleurs l’objet d’un dossier très précis que l’on retrouvera sur le site de l’INRAP.

La bande dessinée restitue à la fois du naufrage (aux sens propre et figuré) de l’expédition et des fouilles archéologiques menées, dans un récit croisé fort bien mené. Sylvain Savoia, dont on a déjà rendu compte de quelques-uns des albums dans la Cliothèque, faisait précisément partie de l’une des missions, à la fin de l’année 2008, ce qui lui permet d’apporter une note autobiographique intéressante par sa sensibilité. C’est par ses yeux que l’on appréhende les conditions difficiles à Tromelin, à la fois physiques mais aussi humaines, puisque les liaisons avec La Réunion sont suspendues au ravitaillement aérien, rare, et aux télécommunications, contraintes par un système électrique fragile. Autrement dit, l’isolement est presque complet, à quoi répond un resserrement des liens entre les membres de la mission.

Sylvain Savoia rend également compte des relevés et des découvertes archéologiques, ce qui renvoie le lecteur à la fin du XVIIIe siècle. En novembre 1760, Jean Lafargue, commandant de L’Utile, fait route vers Madagascar après avoir fait escale à l’Île de France (l’actuelle île Maurice). Par cupidité, il enfreint l’ordre du gouverneur de l’île et décide d’embarquer 160 esclaves qu’il compte bien revendre avec un profit important. Cela l’oblige à s’écarter des routes maritimes habituelles, et une tempête fait échouer le navire sur l’île des Sables. L’îlot, mal connu, n’a aucun relief, aucun habitant, aucun arbre. Le maximum de matériel est récupéré sur l’épave. Lafargue fait construire une embarcation, forcément plus petite, qui rapatrie l’équipage blanc. Quatre-vingts Malgaches sont laissés à leur sort, avec la faible promesse qu’on revienne les chercher. Il leur faudra attendre quinze ans, en novembre 1776, pour qu’une quatrième expédition de sauvetage réussisse à aborder l’îlot, commandée par Boudin de Lanuguy de Tromelin. Du groupe initial ne restent plus que sept femmes et un bébé.

Les missions archéologiques ont donc eu pour but de retrouver les vestiges laissés par les naufragés et de déterminer comment ils ont pu survivre dans des conditions aussi précaires. Un dossier complète la bande dessinée, qui a été réalisé par Max Guérout, directeur des opérations du Groupe de recherche en archéologie navale (GRAN) à Tromelin, et l’un des deux commissaires de l’exposition du Musée de l’homme. Il rappelle d’ailleurs à ceux qui l’ignoreraient encore que l’archéologique ne consiste pas seulement à gratter le sol. Elle s’appuie sur un travail d’enquête préalable très important, notamment sur les sources archivistiques, puis sur une exploitation et une interprétation des découvertes réalisées. Les chercheurs progressent donc de questions en réponses, plus ou moins complètes, qui soulèvent de nouvelles interrogations.

L’affaire de Tromelin a eu un écho important en métropole, au moment où quelques penseurs s’empare de la question de l’esclavage (avec plus ou moins de sincérité, à l’instar de Voltaire). C’est notamment Condorcet, qui, en 1781, l’évoque dans ses Réflexions sur l’esclavage des nègres (que l’on peut lire dans la Wikisource), et l’abbé Rochon dans son Voyage à Madagascar et aux Indes orientales, en 1791.

Les Esclaves oubliés de Tromelin présente donc de nombreux intérêts, outre l’esthétisme du trait de Sylvain Savoia et la qualité de son récit. Il invite le lecteur à réfléchir sur les buts de l’archéologie, sur la restitution du passé. Au-delà, il permet d’établir une cohérence avec l’objectif de l’exposition du Musée de l’homme : « dans le cadre de la saison « En droits ! », l’exposition Tromelin questionne le visiteur sur notre passé colonial, sur les limites de notre humanité et fait écho à l’article 4 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme « Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude ; l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes ».


Frédéric Stévenot, pour les Clionautes