Professeur à l’Inalco, français d’origine ukrainienne, Iaroslav Lebedynsky semble être très familier de cette maison d’édition, avec lesquels les Clionautes entretiennent des relations suivies depuis plusieurs années. Dans le contexte actuel, depuis mars 2014, avec l’annexion de la Crimée, et une zone de conflit de moyenne intensité à l’Est du pays, revenir sur cette période n’est absolument pas inutile.
Cela est d’autant plus vrai que cette période où l’Ukraine, à la faveur de l’effondrement de l’empire russe en février mars 17, a pu être indépendante, est assez mal connue. L’auteur donne de très nombreux détails sur cette période, et notamment des jeux et des basculements d’alliance, entre l’Ukraine qui essaye de gagner son indépendance, et la Pologne qui vient de naître, dans un contexte extrêmement compliqué marqué par la guerre civile russe, ou déjà la Crimée, avec Sébastopol, constituait un enjeu.

Un retour aux origines cosaques

Le Pologne et la Lituanie ont pu, à partir de 1569, dominer ce territoire qui n’avait pu être indépendant que pendant une très courte période, entre les années 980 aux années 1130. La question de l’Ukraine, et de son existence entre les ethnies biélorusses, l’ethnie russe, et les ukrainiens, reste d’ailleurs extrêmement contestée.
D’après l’auteur il semblerait que les ukrainiens « ethniques », ne soient autres que les cosaques dont l’existence est signalée à partir de 1490, avec des communautés autonomes, pratiquant une sorte de démocratie guerrière avec une assemblée, la rada, qui désigne les différents chefs, Otamans. L’influence turque est évidemment évidente, y compris dans le terme même de cosaques qui désignent un homme libre, séparé de son groupe d’origine, et menant une existence de brigands ou de mercenaire. Une partie des cosaques se voit enrégimenter dans l’Ukraine sous domination polonaise, tandis que les cosaques libres prennent le nom de Zaporogues, littéralement ceux d’au-delà des cataractes du Dniepr.
C’est à la suite d’une tentative de créer les fondements d’un État militaire autonome, que le tsar Alexis Romanov prend les cosaques d’Ukraine sous sa protection, en 1654. Les cosaques pensaient à une suzeraineté lointaine de la part des tsars de Russie, c’était sans compter sur la détermination de l’impératrice Catherine II qui supprime le statut de cosaques en 1783 en soumettant une partie des paysans au servage.
Cette période est évidemment idéalisée par les historiens ukrainiens. La Russie s’empare des steppes côtières de la mer Noire et de la Crimée annexée en 1783, et le peuplement est très largement mélangé, entre des Russes, des ukrainiens, mais aussi des Serbes, des Grecs, des Bulgares, et même des Allemands. Les autorités russes cherchent à faire oublier la spécificité ukrainienne, et l’usage écrit de l’ukrainien interdit en 1863, puis à nouveau en 1876.
Le nom officiel qui désigne les ukrainiens est d’ailleurs celui de ruthènes, une façon d’éviter le réveil d’une conscience nationale, porteuse de séparatisme.

Avec le partage de la Pologne, contemporain de la révolution française, les ukrainiens se retrouvent divisés entre trois empires qui se révèlent ennemis avec la première guerre mondiale.
C’est à partir de mars 1917, dans le contexte de la révolution de février en Russie, que l’Ukraine revendique son indépendance, dès le 17 mars d’ailleurs, avec un conseil central d’Ukraine qui regroupe différentes nuances du mouvement socialiste, dans une assemblée la rada centrale. Cette assemblée est présidée par l’historien Mikhaïlo Hrouchevsky.
Pour protéger cette indépendance des troupes qui reprennent l’organisation cosaque se constituent, et continuent le combat contre les forces austro-hongroises.
Avec la révolution bolchevique, les tensions entre le nouveau pouvoir ukrainien et le conseil des commissaires du peuple présidé par Lénine, se manifestent très rapidement. Le nouveau pouvoir soviétique tient un double langage en considérant que si le principe du droit à l’autodétermination des peuples est réaffirmé, l’unité du prolétariat et le projet de révolution mondiale s’imposent à ce que l’on qualifie alors de nationalisme bourgeois. Dans la pratique, les questions idéologiques sont moins importantes que les réalités économiques. Trotsky, juif d’Ukraine, affirme d’ailleurs que sans l’Ukraine il n’y a pas de Russie, et que sans le charbon, le faire, les minerais, le blé, le lard, la mer Noire Ukraine, la Russie ne peut exister. Elle étouffera, et avec elle le pouvoir soviétique aussi.
La rada central de Kiev proclame le 20 novembre 1917 une république populaire d’Ukraine, le premier État ukrainien moderne.

Les ukrainiens entre polonais et russes

C’est à partir de cette date que la confrontation entre les indépendantistes ukrainiens et les bolcheviques commence, sur fond de rivalité, avec le début de la guerre civile en Russie en 1919, avec les généraux blancs, comme Kornilov qui avait pour sa part soutenue dans un premier temps l’autonomie de l’Ukraine, après la révolution de février mars 1917. Dès 1918 les troupes de l’armée rouge s’imposent à Kiev, ce qui met les indépendantistes ukrainiens dans une situation inconfortable, face aux forces de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. De leur côté les bolcheviques cherchent un accord avec les discussions qui s’ouvrent à Brest Litovsk, avec les forces de la triple alliance.
Iaroslav Lebedynsky développe très largement les différentes étapes de ce conflit, à partir notamment de la reprise de Kiev en août 1919, la guerre contre les « blancs », et dans ce contexte les atrocités commises contre les juifs, sont très largement explicables par le lien que font les contre-révolutionnaires entre les juifs et les bolcheviques.
Pendant un temps, à partir des troupes de l’anarchiste Nestor Makhno, un accord est trouvé avec les bolcheviques, avant que ces derniers ne réduisent les velléités anti autoritaires de la Makhnovitchna.
Les nationalistes ukrainiens cherchent à s’allier à la Pologne, mais ils se retrouvent au final engagés dans la guerre Russo polonaise, lorsque la cavalerie de Boudienny arrive aux portes de Varsovie.
L’auteur développe très largement les questions militaires, avec une riche iconographie concernant l’armement utilisé, extrêmement hétéroclite, mais en même temps traduisant un sens de l’adaptation plutôt étonnant.
Sa conclusion en forme de bilan montre que les ukrainiens ont échoué entre 17 et 21, là où les Polonais, les Finlandais, les Lituaniens, et même les Estoniens ou Lettons dépourvus de toute tradition étatique propre ont réussi. Cet échec de l’indépendance a permis l’affirmation d’une nation. Mais il faut attendre l’implosion de l’Union soviétique en décembre 91 pour que ce projet de mars 1917 ne voie le jour. Mais si une nation s’est constituée, la période soviétique a laissé des traces durables, et cela se vérifie aujourd’hui avec des régions russophones qui considèrent qu’un État ukrainien tourné vers l’Europe occidentale remet en cause leur existence. Dans les rapports de force actuels, tel qu’ils s’expriment dans la confrontation entre l’Ukraine et la Russie, on retrouve les lignes de fracture qui s’étaient manifestées lors de cette première période, qui est relatée dans cet ouvrage.
Si l’on devait émettre une critique, peut-être que la référence à l’anarchiste Nestor Makhno aurait pu être plus développée, mais il faut reconnaître que dans ce domaine les sources ne sont pas forcément très accessibles, et que le pouvoir bolchevique a voulu effacer cette histoire avec une certaine efficacité, d’autant plus que les anarchistes refusaient le principe d’un État, ce qui prive les chercheurs de références et de sources administratives qui auraient nourrir une étude sur cette période.